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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 

DE  PARIS- 


REVUE 


1  iâll^. 


SECONDE  ÉDITION. 


4*»  ANNÉE.   —   TOME  a" 


H.    DLMONT  ,    RUE   DES   AUGUSTI]>iS  ,    N^    16, 

i832. 


Bn  ^\]Btim^  Social 


DE  M.   CHARLES  FOURIER. 


Origine  el  dcvelopperaent  de  la  théorie  de  M.  CL.  Fourier.  — 
Caractère  de  ses  divers  ouvrages.  —  Son  école.  —  Vue  pratique 
de  sa  conception.  —  De  I'association.  —  Ses  avantages.  — 
Conditions  d'association  proposées  par  M.  Fourier.  — 
Industrie  attrayante.  —  Répartitiou  proportionnelle  des  pro- 
duits. —  Fusion  graduelle  des  trois  classes  (pauvre,  moyenne, 
riche).  —  Emploi  opportun  des  femmes,  des  enfans  et  des 
vieillards. —  Nouveau  mode  d'élection. — Travaux  de  l'associa- 
tion. —  Importance  de  l'industrie  agricole.  —  Appel  des  sala- 
riés de  la  ville  â  l'agriculture.  —  Examen  de  la  proposition  de 
M.  Bigot  de  Morogues.  —  Possibilité  d'une  expérience  locale 
pour  justifier  les  avantages  de  la  théorie  nouvelle. 

M.  Charles  Fourier  (de Besançon)  a  consacré  de  longues 
années  à  létude  de  l'associatiunet  h  la  recherche  du  ^/-ocec^e 
par  lequel  on  pourrait  substituer  au  morcellement  qui,  à 
notreépoquc,  estrétatgcnéral  delasociétésur  toutleglobe  , 
un  or<://'eco/Hème' où  toutes  les  facultés,  tous  les  caractères, 
toutes  les  individualités  auraient  un  plein  et  libre  essor.  Par 
celte  étude ,  M.  Fouriera  étéconduit,  comme  d'inspiration  , 
à  poser  et  à  résoudre  les  plus  vastes  problèmes  dont  il  soit 
donné  à  l'esprit  humain  de  s'occuper.  Sa  vie  a  été  consacrée 
tout  entière  à  une  même  œuvre;  c'est  une  vie  de  dévouement , 
de  constance  et  de  malheur  :  le  plus  grand  malheur  du  gé- 
nie, c'est  d'être  méconnu.  Cette  consécration  douloureuse 
n'a  pas  manqué  à  celui  qui  se  proclame  le  Newton  du  monde 
moral  :  mais  il  faut  qu'enfin  le  jour  de  la  justice  arrive. 

3  I. 


6  REVUE   DE    PARIS. 

DèsTanuce  1808M.  Fourier  a  annoncé  sa  découverte.  L'ou- 
vrage où  elle  est  exposée  a  pour  titre  :  Théorie  des  cjuatre 
moin^emens.  Dans  ce  livre  tout  est  neuf,  hardi,  gigantesq^ue. 
Le  point  de  départ,  c'est  liusufEsance  des  sciences  morales  , 
métaphysiques  et  économiques  j  c'est  le  doute  absolu  sur 
tous  les  préjugés ,  Vécart  absolu  de  toutes  les  théories 
connues.  M.  Fourier  débute  ])arV association  agricole,  et, 
de  ce  point,  il  se  sent  poussé  malgré  lui  à  la  science  univer- 
selle; il  reconnaît  que  «  les  lois  de  l'attraction  passionnée 
X  sont  en  tout  point  conl'orraes  à  celles  de  l'attraction  ma- 
«  térielle  expliquées  par  Newton  et  Leibnitz;  qu'il  y  a  unité 
»  du  système  de  mouvement  pour  le  monde  matériel  et  spi- 
«  rituel.  «  {Théorie  des  quatre  mouvemens ,  page  21.)  — 
De  là  il  proclame  la  découverte  d'une  nouvelle  science  fixe  : 
«  L'analogie  des  quatre  mouvemens  matériel ,  organique, 
«  animal  et  social,  ou  analogie  des  modificatioiis  de  la  ma- 
»  tière  avec  la  théoiie  mathématique  des  passions  de  l'homme 
»   et  des  animaux.  »  (  Théorie  des  quatre  mouvemens ,  p.  21.) 

La  prétention  de  M.  Fourier  est  dès  lors  d  établir  des 
méthodes^jtei  et  mathématiques  pour  toutes  les  branches 
d,es  connaissances  humaines. 

Mais  avant  tout  il  insiste  sur  la  découverte  du  procédé 
d'association  agricole ,  c'est  là  sont  point  de  départ  et  d'ar- 
rivée ,  c'est  le  principe  et  la  fin  de  toutes  ses  méditations  , 
c'est  le  pivot  de  toute  sa  théorie.  —  Il  annonce  le  passage 
du  chaos  social  à  l'harmonie  universelle ,  toujours  surpris 
et  comme  émerveillé  de  sa  propre  trouvaille  :  «  Moi-même, 
)>  dit-il,  lorsque  je  commençai  à  spéculer  sur  l'association 
n  agricole  ,  je  n'aurais  jamais  présumé  qu'un  si  modeste  cal- 
»  cul  pût  conduire  à  la  théorie  des  destinées.  »  (  Théorie 
des  quatre  mouvemens  ,  page  9.) 

Dans  la  Théorie  des  quatre  mouvemens ,  nous  trouvons  : 
1°  une  conception  de  Dieu  et  de  ses  attributs;  2"  des  consi- 
dérations sur  la  hiérarchie  des  quatre  mouvemens;  3"  une 
vue  sur  les  destinées  générales  du  genrehumain  et  du  globe 
terrestre  (passé,  présent,  avenir)  ;  4"  l'exposé  du  système 
passionnel  dans  Thommc;  5"  le  développement  et  l'applica- 
tion du  procédé  d'association;  6°  une  critique  complète  de 
la  cJivilisation. 


LITTERATCRB.  / 

Là ,  pour  la  première  fois  ,  la  parole  d'affranchissement 
sest  fait  entendre  à  la  femme.  Onsétonne  que  les  lignes  que 
nous  allons  citer  aient  échappé  à  ceux  qui  s'épuiseraient  en 
vain  à  justifier  par  un  seul  texte  de  Saint-Simon  ce  qu'ils 
nomment  V  appel  de  la  femme  : 

«  En  thèse  générale  ,  dit  M.  Fourier,  les  progrès  sociaux 
t)  et  changemens  de  période  s'opèrent  en  raison  du  progrès 
«  des  femmes  vers  la  liberté;  et  les  décadences  d'ordre  so- 
»  cial  s'opèrent  en  rai>on  du  décroisseraentde  la  liberté  des 
«  femmes.  —  L'extension  des  privilèges  des  femmes  est  le 
«   principe  général  de  tous  progrès  sociaux.  « 

Ce  qui  domine  dans  la  première  émission  de  la  pensée 
de  jNL  Charles  Fourier,  c'est  le  point  de  vue  de  Xiiifiniment 
grand.  Mais  il  lui  en  arrive  comme  à  tout  homme  qui  de- 
vance son  siècle  :  il  n'est  point  compris  ;  ses  prétentions  pa- 
raissent exorbitantes  ;  il  ne  s'attire  que  le  ridicule  et  la  mé- 
fiance, et,  aujourd'hui  encore,  les  plus  savans  ignorent 
jusqu'au  nom  de  celui  qui ,  dès  1808,  il  y  a  vingt  ans!  pré- 
tend avoir  trouvé  la  véritable  solution  du  problème  social. 
Ceci  ne  saurait  ni  nous  surprendre  ni  nous  détourner;  mais 
les  saint-simoniens ,  plus  que  personne,  doivent  être  frap- 
pés de  la  coïncidence  de  ces  vues  avec  celles  que  Saint-Simon 
émettait  à  peu  près  h  la  même  époque,  avec  cette  difféi'ence 
pourtant  que  M.  Fourier  apportait  la  solution  du  problème 
social  au  moment  où  Saint-Simonne  s'occupait  que  de  poser 
des  questions  de  l'ordre  scientifique,  et  n'avait  même  pas 
encore  songé  à  la  fondation  dusystème  industriel.  L'accueil 
fait  à  la  première  annonce  de  la  découverte ,  sans  découra- 
ger M.  Fourier,  sembleavoir  changé  la  directionde  sesidées. 
Par  une  réaction  bien  naturelle ,  il  abandonne  la  voie  du 
grandiose  ,  s'enfonce  dans  les  détails,  ne  parle  plus  qu'aux 
intérêts  ,  et  pour  faire  passer  ses  idées  dans  lestètes  étroites 
de  notre  génération  égoïste  ,  il  cherche  à  les  amoindrir. 

Exposer  avec  les  développemens  les  plus  minutieux  le 
système  arri\  é  à  sa  pleine  maturité,  tel  est  le  but  du  second 
ouvrage  de  M.  Fourier  ,  publié  en  1822.  Ce  livre  est  jus- 
qu'ici ce  que  nous  possédons  de  plus  complet.  11  ne  s'agit 
plus  des  ijuatrc  mouuemens,  le  titre  seul  exprime  une  pré- 
tenlLoa  qui ,   sans   ètiie  au  fond  plus  modeste .   parait  de 


8  REVUE    DE   PARIS. 

primc-ahortl  inoins  ambitieuse  -.Traité  de  l'association  do- 
mestique-agricole. «  En  bonne  forme,  dit  M.  Fourierdans 
»  l'avant-propos ,  il  eût  fallu  intituler  cet  ouvrage  Théorie 
«  DE  l'unité  universelle  ,  sciencc  effleurée  par  Newton , 
»  qui  en  a  expliqué  une  branche  ;  mais  les  Français  ,  chez 
>)  qui  j'écris  ,  étant  inondés  de  systèmes  sur  l'unité  de  l'u- 
»  nivers ,  rne  condamneraient  dès  le  titre  ,  si  je  leur  annon- 
')  çais  une  découverte  sur  laquelle  ils  ont  été  tant  de  fois 
«  trompés.  Je  me  borne  à  annoncer  la  branche  la  plus  su- 
balterne de  l'unité,  V association  domestique.  » 

Si  la  Théorie  des  quatre  mouvemens ,  plus  brève,  moins 
condensée,  moins  bizarre  et  inusitée  en  sa  forme,  offre 
plus  de  facilité  à  ceux  qui  commencent  l'étude  du  système, 
le  Traité  de  l'association  n'en  est  pas  moins  le  véritable 
fonds  où  l'homme  curieujL  de  bien  et  beaucoup  savoir 
doit  aller  puiser,  soit  parce  qu'il  est  plus  étendu,  plus 
explicite,  soit  parce  que  les  idées  fondamentales  y  ont 
acquis  une  précision  et  une  netteté  qu'elles  n'avaient  pas  dans 
le  premier  ouvrage. 

Après  le  Traité  de  l'association ,  M.  Fouricr  n'a  publié 
(ju'un  livre  important,  en  1829  j  il  a  pour  titre  :  le  Nout^eau 
Monde  industriel.  C'est  un  beau  lésumé  ;  mais  il  ne  saurait 
tenir  lieu  des  ouvrages  qui  l'ont  précédé.  Les  autres  publi- 
cations se  boi'nent  à  quelques  petites  brochures  de  circon- 
stance, entre  autres  un  pamphlet  contre  les  sectes  Saint- 
Simon  et  Owen,  qui  se  ressent  de  l'aigreur  du  génie  mé- 
connu ,  et  qui  contient  d'ailleurs  contre  les  saint-simoniens 
des  imputations  de  plagiat  et  de  mauvaise  foi ,  à  raes  yeux 
tout-à-fait  sans  fondement. 

Déjà  quelques  hommes  de  talent  etde  dévouement  sont  en- 
trés dans  la  voie  ouverte  par  M.  Fourier.  Je  cite  avec  plai- 
sir et  reconnaissance  Just  Muiron ,  de  Besançon ,  et  Victor 
Considérant,  officier  du  génie.  Ce  dernier  vient  de  termi- 
ner à  Metz  une  exposition  qui  a  porté  quelque  fruit.  Just 
Muiron,  voué  depuis  long-temps  à  l'étude  et  à  la  propaga- 
tion du  nouveau  procédé  sociétaire,  nous  a  déjà  donné  les 
Jpcrçus  sur  les  procédés  industriels ,  qui  forment  la  meil- 
leure préparation  aux  ouvrages  dogmatiques.  Il  vient  de 
publier  un  autre  livre  plein  dinlérêt,  où  il  traite  quelques 


LITTrr.ATURE.  0 

questions  de  religion  et  de  métaphysique.  C'est  une  tenta- 
tive faite  en  vue  de  concilier  la  théorie  de  M.  Fourier  avec 
les  traditions.  —  Là  se  termine  Thistoire  des  travaux  qui 
ont  exposé,  développé  expliqué  la  conception  dont  nous 
allons  essayer  de  présenter  quelques  résultats  pratiques. 

Tout  système  social  doit  s'appuyer  sur  une  théorie  com- 
plète de  la  nature  humaine.  M.  Fourier  n'a  pas  manqué  à 
cette  condition,  qui  est  une  loi  nécessaire  de  notre  esprit. 
Ses  vues  sociales  sont  déduites  de  l'analyse  de  l'homme. 
Nous  devions  par  conséquent,  en  suivant  Tordre  logique, 
faire  connaître  d'abord  la  métaphysique  de  M.  Fourier;  mais 
c'est  un  objet  trop  grave  et  trop  abstrait  pour  le  plus  grand 
nombre  des  lecteurs.  Ce  travail  serait  d'ailleurs  tout-à-faifc 
étranger  au  but  que  nous  nous  proposons  dans  cet  article. 
Aussi  bien,  c'est  par  ses  fruits  qu'on  peut  apprécier  une 
doctrine.  Or ,  à  la  manière  dont  M.  Fourier  présente  l'as- 
sociation ,  il  sera  facile  de  voir  que  ce  n'est  pas  en  cherchant 
au  hasard  qu'on  arrive  à  des  résultats  aussi  précis,  aussi 
grands.  Nous  voulons  appeler  l'attention  sur  un  ouvrage 
immense,  dont  l'intelligence  complète  exige  de  longues  et 
lortes études. Fixons-nous  ?,uyY association qI  ses  conditions. 
C'est  pour  tous  une  question  capitale,  et,  en  ce  moment 
surtout,  ce  doit  être  la  question  à  l'ordre  du  jour. 

DE  L'ASSOCIATION. 

Dans  les  deux  phases  principales  de  la  vie  de  l'humanité , 
elle  se  présente  ou  comme  cherchant  sa  loi,  ou  comme 
l'ayant  trouvée.  A  une  époque,  la  destinée  de  Ihumanité 
est  le  contre-pied  de  ce  qu'elle  devait  être  ;  c'est  le  monde 
à  rebours.  A  l'autre  époque,  au  contraire,  la  vie  sociale  se 
trouve  en  harmonie  avec  les  désirs  et  la  volonté  de  Ihomme  : 
c'est  le  monde  à  droit  sens.  Dieu  donne  à  l'espèce  qui  régit 
le  globe,  pour  but  et  pour  récompense  de  ses  efforts ,  la 
découuerte  <le  la  loi  qui  lui  a  été  faite,  qui  lui  est  naturelle. 
Avant  d'arriver  à  cette  découverte ,  il  faut  subir  toutes  les 
épreuves  de  la  lutte  et  de  la  misère  ;  il  faut  à  l'humanité  ga- 
gner sa  -vie  par  le  travail  ;  mais  tôt  ou  tard  la  solution  est 
donnée.  Nous  sommes  à  l'époque  décisive,  nous  assistons  au 


10  REVUE    DE    PARIS. 

passage  du  chaos  social  à  Tharmonie.  La  destinée  de  Thonimc , 
c'est  ï association  ;  son  état  subversif ,  c'est  le  travail  isolé 
ou  individuel. 

Les  avantages  de  Tassociatiou  sont  iucalcuUibles.  Ceux 
qui  fi'appeut  tout  d'abord  sont  négatifs  ,  les  immenses  éco- 
nomies en  tous  genres;  et,  dans  l'ordre  moral,  la  dispari- 
tion de  tous  les  vices ,  l'abolition  de  ia  concurrence  com- 
plicative  et  mensongère  ,  la  simplification  des  rouages 
commerciaux.  — La  superletalion  des  a^ens  et  des  intermé- 
diaires entre  le  producteur  et  le  consommateur  est  aujour- 
d'hui poussée  au  comble. 

Qiiant  aux  avantages  positifs,  pour  celui  qui  veut  en  ap- 
profondir le  calcul,  ils  s'élèvent  à  des  proportions  si 
gigantesques  que  l'on  se  voit  forcé  d'amoindrir  et  d'affaiblir 
les  résultats.  La  plus  miinuie  appréciation  donne  un  produit 
QUADRUPLE  en  effectif  et  vi>'gtuple  en  relatif;  c'est-à-dire 
qu'un  travailleur  qui  gagne  aujourd'hui  4  fi'.  par  jour  en  ga- 
gnerait 16  dans  Tordre  sociétaire,  et  vivi^ait  pour  iG.  fr, 
mieux  qu'on  ne  vit  aujourd'hui  pour  80  fr. 

On  touche  à  la  féerie  pour  peu  qu'on  veuille  tenir  compte 
du  bonheur,  des  vertus  et  des  richesses  qui  sont  le  produit 
spantané  de  la  réunion  et  de  la  combinaison  des  caractères, 
c'est-à-dire  de  l'association  dans  l'ordre  moral. 

La  question  d'association  est  donc,  pour  l'humanité,  la 
question  du  vrai  bonheur.  Jusqu'ici  la  carrière  de  l'huma- 
nité a  été  comptée  parles  progrès  de  la  civilisation.  Ce  mot 
ne  représente,  pour  M.  Fourier,  qu'une  des  phases  spécia- 
les du  développement  social;  et,  en  la  regardant  sous  son 
aspect  le  plus  douloureux,  il  flétrit  la  civilisation  comme 
I'ekfer  sur  la  terre.  La  civilisation  est  l'état  des  peuples  les 
plus  avancés  dans  la  bonne  ^  oie,  ou  plutôt  les  plus  voisins 
de  la  découverte  du  monde  nouveau  encore  inconnu.  La 
France,  l'Angleterre,  l'Allemagne  sont  en  pleine  civilisa- 
tion, et  cojnraencent  même  à  entrer  dans  le  déclin  de  celte 
phase  transitoire. 

L'étal  cii'ilisc  résume  tous  les  caractères  de  la  société  sub- 
uersi^e  et  les  pousse  à  leur  dernièi'C  énergie;  il  cumule  l'as- 
tuce et  l'esprit  de  trafic  mensonger  de  la  société  patriarcale 
ifvec  la  violence  de  la  société  barbare  ;  et  (phénomène  re- 


LITTERATURE.  11 

marquable  snrleqnelM.  Fourier a  particulièrement  insisté) 
toutes  les  améliorations  tentées .  toutes  les  découvertes  en 
elles-mêmes  utiles  et  fécondes  pour  Tavenir,  ne  sont  que  des 
PÉJORATIFS.  Elles  deviennent  des  instrumens  d'oppression 
et  de  discorde.  Au  moment  même  où  elles  apportent  la  ri- 
chesse et  le  luxe,  elles  engendrent  la  pauvi'(.'té  et  le  vice. 
Lintroduclion  des  machines  dans  l'industrie  estrexemplele 
plus  frappant  «le  cette  torture,  de  cette  rotation  sur  soi- 
même.  Pareille  situation  est  un  cercle  vicieux  ,  on  n'en  peut 
point  sortir  par  accommodement  ou  par  composition;  il  faut 
renouveler ,  il  faut  transformer  de  fond  en  comble  ;  c'est  un 
mouvement  en  ordre  inverse.  Ici  une  chaos  ;  là  une  création 
du  génie.  —  Voyons  donc  à  quelles  conditions  cet  ordre 
nouveau  pourra  absorber  et  entraîner  le  monde  civilisé  dans 
sa  sphère  d'action;  étudions  la  voie  la  plus  facile  et  la  plus 
sûre  pour  y  conduire  les  peuples  ;  la  voie  du  génie ,  c'est 
de  suivre  le  bon  sens  natif  de  l'humanité  et  de  tirer  la  perle 
du  fumier  des  sophistes. 

Conditions  d'association  proposées  par  M.  Cliarler  Fourier. 

Rexdre  le  travail  attrata>t.  voilà  ,  selon  M.  Fourier, 
le  vrai,  le  seul  moyen  d'associer.  C'est  à  ce  signe  que  l'hu- 
manité doit  reconnaître  que  son  temps  d'épreuves  est  achevé. 
Quiconqueparle  encorede  contrainte  , d'obligation,  de  lien, 
est  dans  la  loi  ancienne.  La  loi  nouvelle  est  où  personne 
ne  l'a  encore  cherchée,  autour  de  nous,  chez  nous,  à  nos 
foyers,  à  notre  champ  ;  elle  parle  toutes  les  heures  à  notre 
esprit,  à  notre  corps.  Voulez-vous  que  les  oisifs  disparaissent; 
ne  leur  dites  pas  d'aimer  le  travail ,  faites  que  le  travail  les 
attire  et  les  passionne.  Voulez-vous  améliorer  la  condition 
du  peuple  .  voulez-vous  faire  son  bonheur?  que  ce  qui  ex- 
cite en  lui  dégoût  et  fatigue  lui  devienne  agréable  et  l'enri- 
chisse. Après  cela  le  monde  marche  de  lui-même,  chacun 
selon  son  désir. 

Pas  de  liberté,  pas  d'attrait,  tant  que  la  coopération  de 
chaque  sociétaire  à  un  travail  n'est  point  le  fruit  de  son  op- 
tion spontanée  et  toute  personnelle.  Là  où  chacun  obéit 
avec  joie  à  son  impuUion,  les  groupes  sont  bientôt  formés  , 


12  REVUE  DE    PARIS. 

et  la  confiance,  Tabandon  remplacent  la  méfiance  et  la  con- 
trainte. A  quelles  conditions  rendre  l'industrie  attrayante? 
changer  toutes  les  circonstances  de  nos  sociétés  morcelées  ; 
édifices,  outils  ,  costumes,  distribution  du  temps. — Aujour- 
d'hui tout  semble  réuni  pour  faire  du  travail  une  douleur; 
ateliers  insalubres  ,  occupation  continue,  monotonie  ,  mau- 
vaise rétribution. 

Les  SÉANCES  COURTES,  vaHécs,  graduées  forment  le  premier 
ressort  de  la  fougue  industrielle. 

C'est  beaucoup  déjà  que  l'attrait  direct  pour  la  fonction 
et  pour  l'objet  du  travail ,  mais  le  plus  puissant  excitant  de 
la  volonté  surgit  de  notre  contact  ou  de  notre  opposition 
avec  nos  semblables  ;  nous  avons  besoin  d'être  mus  par  la 
GLOIRE,  par  l'ambition,  par  le  désir  d'entrer  en  rivalité  avec 
les  corps  voisins  de  celui  dont  nous  faisons  partie. 

Les  ACCORDS  d'affection  contribuent  encore  très-énergi- 
quement  à  inspirer  l'attrait  au  travail.  Il  faut  que  l'homme 
sociétaire  soit  sans  cesse  agité  par  les  plus  douces ,  les  plus 
vivantes  émotions;  il  faut  que  sa  journée  soit,  pour  ainsi 
dire ,  continue  d'enthousiasme. 

RÉTRIBUTION  PROPORTIONNELLE.  —  Le  désintércsscmcnt pé- 
cuniaire  n'est  pas  une  vertu  de  notre  temps;  j'ignore  de  quel 
temps  ce  fut  la  vertu.  Tant  d'hommes  ont  menti  sur  le  mé- 
pris des  richesses ,  tant  d'hommes  ont  prêché  ce  mépris  tout 
en  s'enrichissant ,  qu'il  vaut  mieux  faire  que  le  désir  même 
de  la  propriété  devienne  une  source  de  vertus  sociales.  Ce 
n'est  pas  d'aîmer  ou  de  ne  pas  aimer  la  richesse  qu'il  s'agit, 
c'est  de  la  bien  acquérir  et  d'en  fournir  le  moyen  à  tous. 
Voilà  sans  nul  détour  ni  sublilité  toute  la  politique  harmo- 
nienne.  On  ne  gagne  pas  grand'chose  à  violenter  les  capita- 
listes et  à  leur  contester  leurs  droits.  Laissons  à  César  ce 
qui  est  à  César;  mais  sachons,  par  notre  industrie,  nous 
faire  un  meilleur  royaume  que  le  sien ,  et  qu'il  profite  lui- 
même  de  notre  exemple  pour  orner ,  embellir  et  accroître 
son  domaine.  Cette  morale,  je  crois,  sera  mieux  écoutée 
et  plutôt  acceptée  que  la  socialisation  pontificale  de  la  pro- 
priété :  elle  est  au  fond  plus  humaine.  Mais  deux  grands 
désirs  ont  été  apportés  au  monde ,  et  ne  peuvent  plus  en 
sortir,  c'est  la  rétribution  selon  la  capacité  elles  œuvres,  le 


LITTÉRATURE.  13 

talent  et  le  travail.  Ajoutons  ces  deux  termes  à  l'équation 
sociale;  ajoutons,  n'effaçons  rien.  Le  mieux  qui  survient 
compense  ou  absorbe  le  mal  qui  existait.  Que  chacun  soit 
rais  à  même  de  capitaliser,  et  que  chacun  soit  rétribué  selon 
qu'il  aura  concouru  à  la  production  par  son  travail,  son  ca- 
pital et  son  talent. 

L'association  harmonienne  garantit  donc  un  minimum  d'a- 
vances à  tous  ses  membres;  elle  tient  compte  du  capital; 
elle  promet  à  tous  les  associés  un  pis  aller  d'énormes  béné- 
fices. Le  capital  social  administré  par  les  actionnaires  eux- 
mêmes  est  hypothéqué  sur  la  terre  et  les  édijices  du  can- 
ton d'essai.  Ici  on  ne  fait  plus  crédit  à  l'avenir  pour  une 
œuvre  de  parole  ,  bon  moyen,  s'il  n'en  existait  pas  de  meil- 
leur, méthode  historique  et  catholique  s'il  en  fut.  —  Chez 
nous,  c'est  tout  bonnement,  tout  bourgeoisement,  tout 
humainement,  une  société  en  commandite  par  actions, 
qui  s'organisera  sur  un  pied  de  production  à  tripler  le  capi- 
tal, même  eu  omettant  les  bénéfices  positifs  de  l'attraction 
industrielle ,  et  pour  ne  tabler  que  sur  les  bénifices  riégatifs 
et  les  économies  de  l'association. 

Fusioy  DES  TROIS  CLASSES  (  richc ,  ynoyenne  et  pauvre). — 
La  société  actuelle,  comme  toute  société,  peut  se  diviser 
en  trois  classes  :  la  plus  nombreuse,  qui  est  la  classe  pau- 
i^re ;  la  classe  moyenne  en  nombre,  qui  est  la  moyenne  en 
richesses  ;  et  la  classe  minime  en  nombre ,  qui  est  supé- 
rieure en  richesses.  Presque  tous  ceux  qui  se  sont  occupés 
d'associer  n'ont  pas  trouvé  d'autre  moyen  que  de  niA  eler 
ces  trois  classes.  Babœuf  et  Owen  marchaient  droit  à  ce 
but.  Le  saint-simonisrae  a  été  plus  avant,  il  a  cherché  tous 
les  moyens  qui  pouvaient  amener  ginduellem-ent,  pacifique- 
ment, hiérarchiquement,  la  classe  riche  ,  la  classe  moyenne 
et  la  classe  nombreuse  ù  l'association  ;  mais  il  a  demandé 
un  sacrifice  que  l'humanité  n'est  nullement  disposée  à  faire, 
lequel  sacrifice  est  bien  moins  celui  de  la  propriété  que 
Celui  de  l'individualité;  c'est  en  effet  la  personnalité  qui  se 
trouve  fortement  en  danger  avec  les  moyens  du  saint-simo- 
hisme.  Les  saint-simoniens  scxOiblent  n'avoir  pas  tenu  compte 
d'un  fait  vraiment  capital  aux  yeux  de  l'homme  qui  étu- 
die l'humanité,  et  qui.  dans  sa  sympathie  pour  elle,  voit 
a  2 


14  REVUE    DE    PARIS. 

tous  les  besoins  et  toutes  les  natures  diverses.  Qu'on  ait  pro- 
testé, et  protesté  avec  vigueur  contre  les  privilèges  de  nais- 
sance, ceci  est  un  pi'emier  élan  qu'il  est  bon  de  donner.  Parla 
nous  avons  soulevé  et  mis  à  l'ordre  du  jour  la  grave  ques- 
tion de  la  propriété  ;  nous  avons  rendu  possible  tout  ce  qui 
tendrait  à  établir  un  rapprochement  entre  la  classe  pauvre 
et  la  classe  riche.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  pour 
quiconque  a  bien  observé  la  nature  humaine,  il  existe,  par 
le  seul  fait  de  la  condition  sociale  si  différente ,  et  depuis  si 
long-temps  différente  ,  des  aptitudes  tout-à-fait  diverses 
dans  la  société  ,  et  en  quelque  sorte  congéniales.  Ainsi 
riiomme  riche  le  plus  dévoué,  qui  a  reçu  une  éducation 
complète ,  qui  a  déjà  été  pendant  quinze  ou  vingt  ans  fa- 
çonné aux  mœurs  ,  aux  usages  de  sa  classe  ,  quelle  que  soit 
d'ailleurs  sa  volonté,  ne  peut  pas  être  capable  de  certaines 
professions  industrielles  ;  tandis  qu'au  contraire  il  se  trouve 
naturellement  propre  à  des  fonctions  agréables  ou  utiles  qui 
ne  touchent  pas  aux  fonctions  nécessaires  dans  la  société ,  et 
qui  appartiennent  à  l'ordre  des  beaux-arts  et  des  sciences. 
Ces  nuances  différentes  se  graduent,  pour  ainsi  dire,  sauf 
les  chances  particulières  et  accidentelles ,  suivant  les  trois 
classes  (riche,  moyenne  et  pauvre).  Ici  l'un  des  moyens  de 
fusion  les  plus  prompts  et  les  plus  faciles,  c'est  d'avoir 
classé  les  travaux  comme  les  hommes  le  sont  eux-mêmes 
dans  la  société. 

Il  y  a ,  suivant  M.  Fourier,  des  travaux  de  nécessité, 
des  travaux  d'uriLiTÉ  ,  des  travaux  d'AGRÉMEWTj  il  faut  sa- 
voir combiner  le  mouvement  social  de  telle  sorte  que  ces 
trois  échelles  différentes  se  trouvent  toujours  maintenues. 
Les  professions  utiles  seraient  moins  payées  que  les  tra-J 
\2ii\^  nécessaires ,  mais  plus  payées  que  les  professions  d'a- 
grément;  eiifin  les  professions  nécessaires ,  les  travaux  gros- 
siers de  la  société,  ceux  du  moins  qui  exigent  le  plus  grand 
emploi  de  la  force  physique  de  Thomme;  ceux-là  convien- 
draient naturellement  à  la  classe  qui  aujourd'hui,  se  trou- 
vant la  dernière  dans  la  société ,  est  déjà  habituée  à  ces 
travaux. 

Par  cette  échelle  graduée  tout  homme  trouve  immédiate- 
ment sa  voie.  Ne  croyez  point  cependant  qu'il  soit  ici  ques- 


LITTÉRATLRE.  15 

tion  de  la  perpétuation  de  ces  trois  classes  5  nous  ne  parlons 
que  du  moyen  de  les  associer  immédiatement.  Dans  l'action 
même  de  la  société  il  se  formera  un  mouvement  perpétuel 
de  mutation,  d'abaissement  et  d'élévation ,  une  migration 
constante  des  classes  les  unes  dans  les  autres  :  mais  il  y  aura 
toujours  des  degrés  dans  la  richesse ,  et  la  classification  pri- 
mitive est  bien  celle  des  trois  classes  riche ,  moyenne  ,  pau- 
vre. Le  point  capital ,  c'est  l'abolition  définitive  du  proléta- 
riat par  l'avance  à  chaque  sociétaire  d'un  minimum  en  toute 
chose,  nourriture,  logement,  moyen  de  travail.  Ce  minimum 
est  la  condition  sine  qud  non  de  l'association;  et  chacun 
trouve  par  son  travail  le  moyen  de  rembourser  l'avance. 
Mais,  en  raison  de  la  disposition  naturelle  de  l'homme,  qui 
le  porte  à  s'abstenir  de  tout  travail  répugnant,  V attraction 
industrielle  permet  seule  d'offrir  au  peuple  des  villes  et  des 
campagnes  ce  minimum.  Autrement,  nous  verrions  ce  qui 
arrive  aujourd'hui.  Les  hommes  ,  une  fois  pourvus  du  né- 
cessaire ,  abandonneraient  le  travail ,  et ,  peu  soucieux  du 
lendemain ,  ils  se  livreraient  à  la  débauche. 

L'éducation  unitaire,  égale  pour  tous  et  n'ayant  de  direc- 
tion spéciale  que  par  le  choix,  l'option,  la  vocation  de  cha- 
que individu  ,  est  eu  résumé  le  seul  moyen  d'abolir  les  pri- 
vilèges xle  la  naissance,  ou  plutôt  de  ramener  chacun  au 
véritable  privilège  de  sa  naissance  ,  au  développement  de 
son  caractère.  A  cela  toutes  les  classes  de  la  société  sont,  à 
leur  temps, disposées;  elles  sont  toutes  malléables  et  faciles, 
sous  l'impulsion  de  l'attraction.  Dans  Tordre  subversif,  per- 
mis au  poète  de  dire  de  l'homme  :  Cei^eus  in  vitium  Jlecti ; 
dans  Tordre  harmonique ,  nous  disons  :  Cereus  in  attrac- 
tionem  Jlecti.  Celui  qui  prétend  associer  ne  doit  violenter 
personne,  pas  plus  les  riches  que  les  pauvres.  Trouvez  un 
procédé  sociétaire  qui ,  prenant  les  hommes  et  les  classes 
diverses  de  la  société  actuelle ,  ouvre  à  tous ,  suivant  leur 
volonté,  toutes  les  carrières  en  science,  industrie  et  beaux- 
arts.  Chacun  se  classera  lui-même  par  Tessor  spontané  de 
ses  vocations;  chacun  s'élèvera  par  ses  propres  efforts,  en- 
levé, entraîné  par  fattraction  sociale. 

Rendre  le  peuple  propriétaire  et  consommateur,  tel  sera 
Tun  des  premiers,  Tuu  des  plus  beaux  i-ésultats  de  Tasso- 


16  REVUE    DE    PARIS. 

dation  harmonienne.  —  Là  le  peuple  obtiendra  une  large 
rétribution  pour  ses  travaux  habituels ,  puisque  les  profes- 
sions de  nécessité  sont  très-haut  payées.  Il  trouvera  toute 
facilité  ,  toute  économie  pour  sa  consommation  ,  puisque 
tout  sera  administré  en  régie  sociétaire.  Il  pourra  se  procu- 
rer à  peu  de  frais  les  plaisirs  les  plus  brillans  :  tous  ses  vi- 
ces, tous  sesdésoidres  seront  détruits.  La  faculté  d'amasser, 
de  CAPITALISER ,  sci'a  développée  en  lui  ;  et  les  actions  de  la 
propriété  sociale  se  divisant  en  parcelles  très-minimes ,  il 
deviendra  facilement  propriétaire.  —  Mais  cette  propriété 
n'est  pas  le  fruit  de  l'inv'estiture  d'un  sacerdoce  5  ce  n'est  pas 
une  inféodation  à  condition  restreinte  ;  elle  est  acquise  par 
le  travail ,  elle  peut  être  diminuée  par  le  désordre  ou  la  né- 
gligence ;  la  liberté ,  la  volonté  humaine  est  en  jeu,  elle  crée 
elle-même  directement  sa  condition. 

Femmes  ,  ekfa>'s  et  vieillards.  —  M.  Fourier  a  le  pre- 
mier parlé  de  l'arrivée  à  Tassocialion  de  deux  classes,  les 
femmes  et  les  enfans.  On  a  comparé  le  sort  des  femmes  à 
celui  de  la  classe  la  plus  nombreuse  ;  on  peut  le  comparer 
avec  plus  de  raison  encore  à  celui  de  l'enfance.  Ces  deux 
êtres  se  tiennent  par  les  liens  les  plus  puissans ,  la  femme 
ne  pouvait  arriver  h  la  liberté  que  le  jour  où  l'enfant  lui- 
même  serait  émancipé.  Jusque-là  elle  est  tenue  à  ses  foyers 
par  les  soins  de  la  famille.  Dans  l'ordre  sociétaire ,  en  har- 
monie (  le  mot  est  trop  heureux  pour  que  nous  ne  l'adop- 
tions pas  ),  en  harmonie,  l'enfant  est  initié  à  la  vie  par  la 
fonction.  Dès  qu'il  est  possible  de  tirer  de  son  activité  le 
plus  faible  secours,  on  le  rétribue,  on  lui  tient  compte  de 
ses  actes  ;  et  de  ce  jour  on  peut  dire  que  tout  son  être  est 
ehangé.  Dès  l'âge  de  quatre  à  cinq  ans ,  l'enfant  pourra , 
comme  fonctionnaire  d'une  série  industrielle  ,  gagner  sa 
propre  subsistance.  A  moins  de  faire  de  l'enfant  un  fonc- 
tionnaire industriel,  il  est  impossible  de  songer  à  tirer  la 
femme  du  foyer  domestique. 

La  liberté  industrielle  et  l'indépendance  personnelle  est 
aussi  le  principe  capital ,  la  véritable  initiative  pour  éman- 
ciper la  femme  dans  Tordre  moral.  Vierge,  épouse,  mère, 
elle  sera  toujours  ,  bon  gré  mal  gré  et  indépendamment  de 
toute  religion ,  cljc  sera  toujours  dominée  par  çplui  de  qui 


LlTTtRATlRE.  17 

elle  tientUa  son  pain  ou  de  celui  qui  gérera  son  bien.  Unie 
pour  la  fonction  à  un  homme ,  elle  serait  encore  subaltcr- 
nisée  ;  car,  en  relations  d'ambition  et  d'intérêt,  le  sexe  fort 
entraîne  le  sexe  faible.  Ainsi  le  saiut-simonisme,  en  com- 
mençant par  l'ordre  moral,  commence  paroù  il  devrait  finir  : 
il  commence  par  le  plus  raauvais  de  tous  les  moyens ,  par 
l'accoupleiiieut  fonctionnel.  Pour  toutes  ces  causes,  il  n'a 
aucune  chance  de  succès. 

En  association  ,  la  femme  n'est  appelée  à  la  liberté  et  à  la 
dignité  morale  qu'après  l'émancipation  industrielle.  Elle 
obtient  la  richesse  et  les  honneui's  en  travaillant  dans  les 
groupes  de  son  sexe  ;  les  groupes  de  femmes ,  formant  corps 
à  part  ^  rivalisent  avec  les  hommes ,  et  diversifient  les  fonc- 
tions suivant  les  aptitudes  spéciales.  Sans  toucher  à  ce  qui 
est  actuellement  mal  organisé,  sans  changer  immédiatement 
la  loi  de  mariage  ,  M.  Fouricr  s'est  occupé  de  ce  que  per- 
sonne n'a  encore  réglé  ou  même  rêvé,  savoir  :  l'organisation 
industrielle  et  corpobative  des  femmes.  C'est  à  mon  sens 
plus  ad]-oit,  plus  sage,  plus  pacifique,  que  l'appel  de  la 
femme  libre. 

L'éducation  harmonieuse  n'a  plus  rien  de  commun  avec 
les  méthodes  des  moralistes  et  des  philosophes;  elle  perd 
entièrement  le  caractère  pédagogique  ;  elle  se  fait  par  en- 
traînement corporatif,  par  émulation,  par  imitation.  Si  ce 
procédé  ressemblait  à  l'un  de  ceux  qu'on  a  emplo^'és  jusqu'ici, 
ce  serait  à  V enseignement  mutuel.  Mais  il  y  a  toujours  une 
diiférence  radicale  qui  constitue  la  vraie  originalité  du  pro- 
cédé de  M.  Fourier.  Le  principe  le  plus  avancé  de  la  civi- 
lisation en  éducation  ,  l'enseignement  mutuel ,  est  absorbé  ; 
et,  par  le  travail  attrayant  et  la  série  graduée,  il  s'élève  à 
unprincipesupéricur. L'éducation n'estplus médiate, elle  est 
immédiate;  elle  n'est  plus  pédagogique,  elle  est  personnelle, 
mais  personnelle  dans  un  milieu  social  qui  entraine  à  tous  les 
travaux,  et  séduit,  pour  le  bien  de  tous,  lespenchans  et  les 
goûts  individuels.  Lenfdnt  vit  dans  une  sphère  où  tout  est 
harmonieusement  di-posé  pour  faire e'cZore  spontanément  ses 
vocations.  Jusqu'ici  l'éducation  n'a  été  et  n'a  pu  être  pour 
l'enfant  qu'une  vie  artificielle  ;  aussi  toute  sa  durée  nous 
présente  le  spectacle  de  la  lutte  des  deux  natures.  L'éduca- 

2.  2, 


18  nEYVE    DE    TARIS. 

tion  hariiîoiiienue,  au  contraire,  est  une  réalité  ;  honueuïs  ^ 
rétribution,  travaux,  tout  compte  <^//'ecfeme7iif  pour  la  carrière 
sociale.  On  ne  disposeplus  Tentant  à  rassociation,onrassocie; 
on  ne  lui  apprend  plus  à  travailler,  on  l'occupe  ;  et  il  choisit 
lui-même,  dans  une  échelle  graduée,  les  petites  occupa- 
lions  analogues  à  ses  petits  membres ,  à  ses  naissantes  facul- 
tés. Ce  n'est  plus  un  acteur  qui  apprend  son  rôle  pour  aller 
le  jouer ,  comme  on  dit ,  sur  la  scène  du  monde  ;  c'est  un 
petit  héros  qui  s'industrie  à  sa  façon ,  et  qui  s'élève ,  fils  de 
ses  propres  oeuvres.  Jouez ,  petits  enfans  5  quel  cpie  soit  votre 
preiïiier  jeu  ,  c'est  un  point  d'engrenage  au  moyen  duquel 
vous  parcourez  rapidement  toute  une  enc}  clopédie  de  fonc- 
tions qui  vous  initient  à  la  science  par  l'industrie,  à  l'in- 
dustrie par  les  beaux-arts.  Jouez  ,  petits  enfans  :  vous  êtes 
libres,  vous  travaillez  utilement  pour  votre  gloire  et  pour 
votre  intérêt,  pour  la  gloire  et  l'intérêt  delà  société.  Votre 
père  est  enfin  arrivé  :  Sinite  paivulos  venire. 

Songer  aux  enfans,  aux  femmes,  c'est  avoir  pourvu  au 
charme  et  à  l'emploi  du  vieillard ,  leur  compagnon  de  mi- 
sère en  civilisation.  A  côté  de  l'enfance,  les  patriarches. 
Chaque  série  industrielle  a  ses  patriarches  qui  forment 
comme  sa  tradition  vivante. 

L'ÉLECTION  UNIVERSELLE  daus  tous  Ics  ordrcs  de  fonctions 
est  encore  une  des  conditions  de  la  société  nouvelle ,  inie 
sainte  clause  du  saint  contrat.  Le  saint-simonisme  a  pro- 
testé avec  autant  de  vigueur  que  de  raison  contre  l'élection 
libérale;  longues  distances ,  incompétence  de  l'électeur  ,  in- 
compétence de  léiu ,  influences  destructives  de  la  liberté , 
dérision  de  voir  la  capacité  reconnue  par  l'incapacité.  Très- 
bien.  —  Honte  que  la  voix  puissante  de  l'homme  de  génie 
ne  pèse  pas  plus  dans  la  balance  que  la  boule  inerte  de  la 
faiblesse  ou  de  l'ignorance,  que  Montesquieu  et  Rousseau 
soient  comptés  les  égaux  du  plus  ignare  pj-opriétaire  sachant 
à  peine  écrire  son  vote.  —  Encore  mieux.  —  Mais  quels 
moyens  et  quelle  solution?  Un  seul  ayant  droit  sur  tous  les 
autres,  \n\  homme-humanité;  loi  vivante  et  moteur  uni- 
versel, portant  toutes  les  volontés  dans  la  sienne  ,  réparant 
ses  erreurs  par  ses  progrès  et  tirant  de  lui-même  la  garanti e 
de  soninfailhbilité  !  A  tout  prendre ,  il  est  plus  sage  de  croire 


LlTTÉKATLRr.  19 

que  tous  vaiuhuuL  jiiieux  qu'un  seul  j  il   est  iuliuniaiu  de 
penser  qu'un  seul  vaudra  mieux  que  tous. 

Que  si  on  parle  tracclamation,  je  demande  qui  la  con- 
state ?  Les  saint-simoûiens  répondent  amen  ;  mais  sans 
doute,  si  tous  ne  sont  pas  d'accord,  il  faudra  compter. 
Après  ou  avant,  qu'importe  ?  Compter  les  volontés  et  les 
votes,  c'est  encore  et  toujours  I'élection.  C'est  Télection 
libérale,  si  vous  dites  que  la  majorité  doit  l'emporter  :  si 
la  majorité  ne  l'emporte,  l'acclamation  n'est  qu'un  leurre. 
Mais,  grâce  à  Dieu,  c'est  toujours  le  bonsens  qui  ti-iomj)he. 
Le  saint-simonisme  est  donc  encore  ici  dans  son  cercle  vi- 
cieux. S'il  admet  l'acclamation  eflective  et  manifestée  ,  il 
nie  Y  autorité;  s'il  admet  l'action  suprême  du  supérieur, 
malgré  la  non-acclamation  ,  il  nie  la  liberté  :  anai'chie  ou 
despotisme  ,  et  pas  de  progrès. 

Le  progrès  ,  la  marche  incessante  et  toujours  ascendante 
de  l'humanité  ,  c'est  la  participation  immédiate  et  directe 
de  chaque  homme  à  tous  les  actes  qui  l'intéressent  ;  et  le 
seul  signe  effectif  de  cette  participation,  c'est  le  vote,  ex- 
pression de  sa  volonté  et  de  sa  voix. 

Il  fallait  donc  avancer  dans  la  direction  ouverte,  partir 
des  données  de  notre  siècle  et  comprendre  les  vœux  actuels 
de  l'humanité  pour  chercher  et  trouver  les  moyens  de  les 
satisfaire.  Ces  vœux  sont  V égalité ,  la  liberté ,  la  récompense 
au  mérite,  à  la  capacité.  M,  Fourier  prétend  les  mieux  pré- 
ciser encore  et  les  accomplir. 

Les  titres  et  les  grades  s'obtiennent  tous  par  élection. 
L'élection  s'exerce  dans  la  sphère  de  la  fonction.  Tous  les 
membres  d'un  groupe  ont  voix  délibérative  ,  et  la  majorité 
fait  loi. 

L'électeur  est  compétent,  car  il  choisit  un  associé  et  un 
guide  pour  ses  propres  travaux.  L'élu  et  l'électeur  se  con- 
naissent et  se  comprennent,  car  ils  travaillant  ensemble 
tous  les  jours  5  ils  s'uiraent ,  car  ils  sont  en  communion  d'am- 
bition et  d'intérêt  corporatif;  ils  sont  en  ligue  d'amitié;  ils 
sont  bons  juges  l'un  de  l'autre,  car,  dans  leurs  relations 
journalières,  le  supérieur  peut  déployer  son  mérite,  et  l'in- 
férieur a  tous  les  moyens  de  le  constater  et  tout  intérêt  à  le 
reconnaître;  b  jalousie  individuelle  est  absorbée  par  l'esprit 


èO  REVUE    DE    TARIS. 

de  corps  ,  et  l'ambition  satisfaite  par  le  grand  nombre  d'al- 
ternatives de  pouvoir  qui  résultent  de  ralternative  deslouc- 
tions  ;  tel  homme  obéit  dans  un  groupe  à  celui  auquel  il 
commande  dans  un  autre. 

D'autre  part,  Tégalité  est  entièrement  gardée.  L'éduca- 
tion est  unitaire;  toutes  les  fonctions  sont  accessibles  à  tous , 
suivant  leur  travail  et  leur  talent;  chacun  a  les  mêmes 
chances  pour  obtenir  capital  et  héritage.  Tous  arrivent  aux 
emplois  par  les  mêmes  moyens ,  sont  également  traités  dans 
des  circonstances  identiques  5  tous  comptent  pour  une  valeur 
égale  dans  le  groupe  où  ils  élisent. 

Chacun  choisit  lui-même  le  travail  vers  lequel  il  se  sent 
attiré.  Tous  peuvent  manifester  leur  prétention  à  un  grade 
])arla  candidature.  Dans  une  société  où  chacun  a  le  moyen 
de  faire  éclore  toutes  ses  vocations,  et  se  trouve  en  même 
temps  sous  l'œil  sévère  et  strict  de  ses  rivaux  et  de  ses  égaux , 
les  plus  ambitieux  trouvent  de  quoi  satisfaire  leur  ambition  , 
et  les  plus  orgueilleux  deviennent  modestes  ,  justes  appré- 
ciateurs d'eux-mêmes.  La  candidature  est  une  garantie  de 
modération,  et  l'option  une  garantie  de  bonheur.  Voilà  pour 

la  LIBERTÉ  ! 

La  CAPACITÉ  est  représentée  par  le  nombre  des  votes  de 
chaque  individu.  Au  moyen  de  la  multiplicité  des  fonctions, 
le  nombre  des  votes  est  proportionnel  au  mérite  effectif. 
Chacun  vote  dans  tous  les  groupes  où  il  fonctionne  ;  et 
l'homme  le  plus  capable  sera  celui  qui  aura  su  témoigner  de 
sou  aptitude  à  s'entremettre  dans  le  plus  grand  nombre  de 
fonctions,  de  quelque  façon  et  par  quelque  travail  qu"il  ait 
mérité  ses  divers  titres.  Quant  à  l'habileté  spéciale  qu'il 
faut  distinguer  avec  soin  de  la  capacité,  elle  a  sa  récompense 
locale  et  spéciale  dans  le  groupe  où  elle  se  développe.  — 
Celui  qui  est  membre  de  vingt  groupes,  premier  ou  dernier 
dans  tous,  a  fait  preuve  de  capacité  de  travail.  Celui  qui  ex- 
celle dans  telle  ou  telle  branche  d'une  fonction  fait  preuve 
d'habileté  ,  de  talent,  et  il  est  récompensé  en  grade  et  en 
dividende. 

Le  mode  d'exercice  du  pouvoir  est  bien  simple.  Il  ne  s'a- 
git ni  de  lier  ni  de  contraindre;  il  s'agit  d'organiser  un  tra- 
vail et  de  faire  exécuter  une  mauceuvre:  tout  homme, dans 


LITTÉRATURE.  21 

toutes  les  fonctions ,  peut  être  alternativemeut  chef  ou 
soldat.  Il  n'y  a  plus  d'homme  lien^  il  n'y  a  plus  celte  na- 
ture ^^'êî^'e,  véritable  caste  dans  l'humanité.  Chaque  arbre 
produit  ses  rameaux  et  sa  couronne,  chaque  fonction  ses 
sectaires  et  ses  chefs.  Tous  les  hommes  sont  liens  les  uns 
des  autres  j  tous  les  hommes  sont  unis  par  le  plaisir  et  le 
travail. 

Travaux  de  l'association.  Tous  les  travaux  sur  lesquels 
s'exerce  l'activité  humaine  sont  désignés  dans  les  ouvrages 
deM.  Fourier  sous  le  nom  générique  à'industi^ie.  N'oubhons 
jamais  la  signification  large  de  ce  mot ,  signification  dont  il 
nous  est  facile  d'établir  la  justesse.  Il  ne  s'agit  pas  en  effet 
de  rabaisser  les  arts,  les  sciences,  les  grandes  applications 
mécaniques  ,  à  ce  travail  purement  manuel  que  l'on  nomme 
aujourd'hui  industrie;  il  s'agit  d'arracher  cette  belle  expres- 
sion à  la  routine  pour  l'élever  à  sa  valeur  complète  et  étymo- 
logique. L'industrie,  c'est  l'action  du  génie  humain. 

L'ensemble  des  fonctions  industrielles  se  divise  en  six 
branches  : 

1°  Travail  domestique. 
2°  Travail  agricole. 
3°  Travail  manufacturier. 
4°  Travail  commercial. 
5^  Travail  d'enseignement. 

6"  Etude  et  emploi  des  sciences  et  des  beaux-arts. 
Dans  cette  série  de  fonctions  l'industrie  agricole  est  pré- 
sentée comme  principale  ;  c'est  dans  l'agriculture  que 
M.  Fourier  choisit  le  plus  souvent  ses  exemples.  Le  titre  de 
son  grand  ouvrage  [Traité de  l' association  domestique  agri- 
cole) indique  jusqu'à  quel  point  son  attention  est  fixée  sur 
ce  genre  de  travail  jusqu'ici  négligé  et  dédaigné. 

Qu'est-ce  donc  h  dire?  les  arts ,  les  sciences  ,  les  grandes 
manufactures  .tout  cela  serait-il  omis  ou  subalternisé  ?  Non 
sans  doute.  Jamais  le  développement  et  le  lustre  de  toutes 
ces  grandes  manifestations  du  génie  humain  n'auront  été 
poussés  si  loin  ,  en  étendue  et  en  intensité ,  que  dans  l'ordre 
sociétaire.  Parlons  avant  tout  de  la  condition  sociale  des 
grands  savans  ,  des  grands  industriels ,  des  grands  artistes. 
Le  génie  qui  crée ,  qui  invente  ,  qui  perfectionne  ,  est  sou- 


22  REVUE    DE    PARIS. 

luis  411X  mêmes  lois  dans  tous  les  ordres  de  travaux.  L'exé- 
cution appartient  à  la  masse  ,  c'est  la  minorité  qui  donne 
rimpulsion  ;  le  progrès  dans  toute  direction  se  fait  par  quel- 
ques honnnes  grands  parmi  tous  les  autres.  De  telles  natures 
se  produisent  et  se  développent  spontanément ,  origina.le- 
MEKT  ,  pourvu  qu  elles  se  trouvent  placées  dans  un  milieu 
d'hommes  et  de  choses  bien  disposé  pour  faire  éclore  les 
vocations.  Les  hommes  de  génie  appartiennent  à  Thumanité, 
ils  ne  peuvent  vivre  attachés  à  une  localité  spéciale.  Dans 
le  saint-simonisme  c'est  une  main  humaine  qui  est  chargée 
d'imprimer  sur  le  front  de  Ihomme  le  signe  dont  Dieu  l'a 
marqué  et  qui  se  manifeste ,  malgré  les  circonstances  exté- 
rieures ,  et  pour  ainsi  dire  sans  le  secours  de  la  puissance 
humaine  ,  dont  la  seule  mission  est  de  mettre  sur  la  voie. 

Dans  l'ordre  sociétaire  ,  le  grand  artiste  ,  le  grand  indus- 
triel ,  le  grand  savant,  est  délivré  de  toute  entrave  et  de 
toute  direction;  il  peut  s'abandonner  h  tous  les  accidens  de 
sa  natuie  individuelle.  Personne  ne  vient  lui  demander 
compte  ni  de  ce  qu'il  veut  faire ,  ni  de  ce  qu'il  doit  faire  ;  il 
n'a  pour  excitant  que  son  désir  de  gloire  ,  de  bonheur  ,  de 
richesse  ,  que  son  irrésistible  force  d'expansion  ;  il  s'aban- 
donne à  l'élan  créateur  de  son  inspiration.  Qu'il  reste  silen- 
cieux deux  ou  trois  ans  ,  qu'il  s'éloigne  de  toute  espèce  de 
fonction  ,  il  est  libre ,  parfaitement  libre  ;  mais  le  jour  où 
il  vient  apporter  à  l'humanité  le  fruit  de  son  travail ,  il 
trouve  partout  nn  jury  compétent ,or^An\sc'çouv\n\  donner 
sa  rétribution  et  sa  récompense. 

Arrivons  à  l'iNorsTRiE  agricole.  C'est  le  travail  dont  il 
est  le  plus  urgent  de  vous  faire  sentir  l'importance. 

Pourquoi  le  travail  agricole  csi-'û  principal  ? — i"  parce 
que  c'est  lui  qui  est  le  plus  attrayant  ;  culture  des  végétaux  , 
des  arbres  fruitiers  ,  des  fleurs  ,  éducation  des  animaux  , 
chasse,  pêche,  tout  cela  est  déjà  considéré  ,  par  les  classes 
riches  de  notre  société,  comme  délassement  ou  agrément; 
'1°  parce  que  les  produits  de  ce  travail  sont  le  plus  immédia- 
tement utiles  à  la  consommation  journalière  ;  3"  jiarce  que 
l'agriculture  est  la  base  de  toutes  les  sciences  et  de  tous  les 
arts,  dont  elle  nous  présente  les  objets  vivans  ;  4"  pai'ce 
(pae  ce  travail  s'exerce  en  pleine  terre  et  en  plein  air  ;  c'est 


LITTÉRATURE.  23 

on  Ta  dft,  le  ciel 
est  le  pavillon  de  l'honirae  et  la  terre  est  son  domaine; 
5'  parce  que  le  travail  agricole  étant  le  plus  sain,  sera  con- 
sidéré comme  exercice  hygiénique  du  corps  pour  tout 
homme  ,  presque  sans  exception  5  6"  c'est  le  travail  de  la 
classe  la  plus  nombreuse  et  la  plus  pauvre. 

Il  est  remarquable  que  les  douleurs  morales  et  physiques 
du  peuple  des  campagnes  aient  été  si  peu  sentie»  par  tous 
les  réformateurs  politiques.  Les  véritables  malheureux  (\6 
la  société  actuelle  sont  pourtant  les  agricirltenrs  ;  ris  sont 
éloignés  de  tout  foyer  de  lumière  .  mal  vêtus  ,  mal  logés  , 
livrés  à  toutes  les  superstitions  ,  privés  dans  certaines  con- 
trées de  communications  fréquentes  avec  les  centres  de  ci- 
vilisation. Mais  les  économistes  et  les  penseurs  habitent  les 
villes;  ils  ont  vu  de  près  les  souffrances  du  salarié  .  et  cest 
particulièrement  dans  le  dessein  d'améliorer  le  sort  de  cette 
classe  si  digue  de  compassion  qu'ils  ont  pris  souci  de  l'agri- 
culture. 

La  nécessité  du  retour  des  capitaux  h  l'agriculture  est 
proclamée.  On  rappelle  les  salariés  de  la  ville  aux  champs. 
La  question  commence  à  devenir  si  vulgaire,  que  les  aca- 
démies s'en  occupent.  Tout  récemment  encore,  un  homme 
très-connu  par  ses  travaux  agronojniques,  M.  Bigot  de  Mo- 
rogues  ,  a  proposé  un  plan  dont  le  résultat  serait  à  la  fois 
le  défrichement  d'une  grande  étendue  de  terres  incultes  et 
l'amélioration  du  sort  des  salariés  urbains  qui  refhieraient 
vers  cette  issue  nouvelle  offerte  à  leur  activité. —Il  s'agit 
de  coloniser  les  landes  en  les  semant  d'un  certain  nombre 
de  chaumières.  La  question  est  traitée  par  M.  Bigot  de  Mo- 
rogues  en  agronome  expert  et  en  philantrope  éclairé, autirnt 
qu'on  peut  être  agronome  et  philantrope  avec  les  méthodes 
actuelles  ;  mais  pourtant ,  en  allant  au  fond  des  choses  ,  oh 
est  surpris  de  voir  que  tous  ces  efforts  de  cœur  et  d'esprit 
n'aboutissent  qu'à  établir  le  plus  mauvais  système  social  et 
industriel,  le  morcellement.  Ainsi  tout  ce  que  les  hommes 
avancés  conçoivent  de  plus  gigantesque  aujourd'hui ,  c'est 
une  fondation  de  chaumières  !  et  cette  grande  idée  remue 
toutes  les  têtes  habituées  aux  plus  hauts  problèmes  de  la 
statique  et  de  la  mécanique  ,  de  combinaison  de  forces  et 


24  REVUE    DE    l'ARIS, 

d'économie  de  ressorts  ;  et  tous  les  journaux  annoncent  et 
trompettent  le  miracle  ;  et  les  ministres  en  sont  informés  , 
et  ICO  millions  paraissent  somme  facile  à  obtenir  pour  cette 
œuvre.  —  Tandis  que  Thomme  qui  a  appliqué  à  l'association 
les  problèmes  de  la  mécanique  ,  qui  a  trouvé  la  véritable 
loi  sociale  ,  qui  a  découvert  le  nouveau  monde  industriel  , 
n'a  encore  recueilli  que  le  ridicule  ,  avant  même  d'obtenir 
i'examen.  — Lui  pourtant  ne  demande  qu'un  million  et  400 
familles  pauvres  pour  vérifier  sa  découverte  !  ô  routine  , 
routine,  marâtre  du  génie  ! 

Ce  dernier  fait  que  nous  venons  de  signaler  doit  être  pour 
vous  le  caractère  distinctif  du  procédé  de  M.  Fourier.  Réa- 
liser dans  une  localité  particulière  l'un  des  degrés  de  son 
échelle  d'association,  tel  est  pour  le  moment  le  vœu  et  le 
but  presque  exclusif  de  M  Fourier.  C'est  là  qu'il  sent  sa 
mission  ;  il  semble  remettre  ,  après  la  fondation  du  canton 
d'essai ,  le  développement  de  toute  sa  théorie  scientifique. 
Il  affirme  que  là  est  le  critérium  infaillible  de  sa  décou- 
verte. 

De  prime  abord  ,  M.  Fourier  nous  paraît  beaucoup  plus 
en  mesure  d'associer  que  tous  ceux  qui  se  sont  présentés 
avant  lui.  Owen  a  tenté  l'épreuve  locale  ;  il  n'a  pas  réussi  : 
on  en  a  accusé  la  mesquinerie  de  son  projet  j  on  a  attribué 
ses  misfortunes  à  ce  qu'il  avait  voulu  semer  sur  un  sol  non 
préparé  par  la  parole  ;  on  a  rejeté  absolument  le  procédé 
d'ÉPREuvE  LOCALE.  11  eût  bcaucoup  mieux  valu  voir  que  lé- 
preuvc  locale  avait  été  manquée,  parce  que  le  système  était 
lui-même  mauvais  ,  ou  plutôt  parce  que  M.  Owen  ne  pos- 
sède en  réalité  ni  système  ni  procédé  d'association.  Qu'on 
examine  ses  pians  :  il  ne  fait  que  poser  les  questions  sans 
les  résoudre  ;  il  cherche  les  lois  de  l'organisation  indivi- 
duelle pour  les  appliquer  à  l'organisation  sociale  ;  il  inter- 
roge sans  répondre.  Dans  ses  essais  pratiques,  il  n'a  opéré 
que  sur  le  matériel,  sans  base  morale  fixe  ;  il  n'a  voulu  as- 
socier que  des  individus  de  même  profession ,  de  profession' 
manufacturière.  11  a  oublié  le  travail  agricole,  assiette  et 
pivot  de  toute  association.  —  Avec  de  pareilles  fautes  on  ne 
pouvait  réussir  ;  et  d'ailleurs  M.  Owen  a  échoué  encore  pin -^ 
malheureusement  que  sur  tous  les  autres  points ,   dans  de 


LITTÉRATrRE.  S5 

problèmes  essentiels  de  l'art  d'associer  la  rèpcn^tiliôn  des 
produits  et  le  classement  des  travailleurs. 

Toujours  a-t-il  été  fort  sage  de  tenter  la  réalisation  de  ses 
vues  sur  une  petite  échelle.  L'humanité  a  su  plus  facilement 
à  quoi  s'en  tenir. 

Les  saint-simoniens  ,  dont  la  doctrine  est  pourtant  plus 
complète  que  celle  d'Owen  ,  ont  pris  une  marche  opposée: 
ils  ont  nié  répreuve  locale  ;  et  en  effet  ,  pour  eux  qui  se 
sont  toujours  tenus  dans  les  abstractions  et  les  généralités, 
le  lieu  de  l'épreuve  n'était  pas  autre  chose  que  le  globe  tout 
entier  ou  du  moins  un  territoire  dans  son  ensemble.  Ils  ont 
commencé  par  uneaifiliation  de  prosélytisme  avant  de  faire 
une  association  industrielle.  Le  procédé  d'affiliation  n'est 
pas  bon ,  puisqu'à  chaque  mouvement  hiérarchique  de  quel- 
que importance  il  y  a  crise  et  division.  Les  plans  d'associa- 
tion ne  sont  pas  donnés  ;  ils  ne  peuvent  pas  l'être  avec  les 
moyens  connus  des  saint-simoniens.  Nous  les  attendons  à 
l'œuvre.  —  Jusqu'ici  ils  ?e  bornent  à  prêcher  ,  à  enseigner  , 
par  la  parole  et  par  la  presse.  A  cet  égard,  tout  le  mouve- 
ment que  le  saint-simonisme  avait  à  faire  est  accompli.  Le 
but  quïl  a  proposé  est  accepté  :  «  association ,  amélioration 
morale,  intellectuelle  et  physique  de  la  classe  la  plus  nom- 
breuse et  la  plus  pauvre.  ^>  Ses  moyens  sont  tout-à-fait  dis- 
crédités :  «  Abolition  de  l'héritage,  investiture  par  le  supé- 
rieur. «  Je  pense  que  l'humanité  a  raison  de  repousser  ces 
moyens  et  de  préférer  encore  la  civilisation. 

M.  Fourier  procède  par  voie  tout  opposée.  Il  admet  bien 
l'enseignement  et  la  prédication  ,  mais  tou}(juis  pour  un 
but  déterminé,  pour  arriver  à  une  fondation.  La  prédica- 
tion est  accessoire  :  l'épreuve  locale  ,  voilà  le  principal. 
Pourquoi  ?  Parce  que  ,  dans  le  système  de  M.  Fourier , 
l'épreuve  locale  n'est  Y^omt  partielle  ;  elle  est  totale,  mais  en 
infiniment  petit  ,  la  phalange  sociétaire  devant ,  dans  son 
mouvement  intérieur,  réfléchir  l'association  universelle. 

La  fondation  du  canton  d'essai  n'est  donc  pas  un  détail  , 
c'est  un  rocT  :  observation  capitale  et  qui  résout  d'un  coup 
toutes  les  objections  de  mesquinerie  et  de  tentative  incom- 
plète.—Il  est  facile  d'apprécier  la  puissance  et  la  sagesse 
d'un  pareil  procédé ,  le  plus  éminemment  propagateur  de 
1  3 


2C  RrvUF  DE  PABIS. 

tous,  le  plus  en  rapport  avec  les  idées  et  les  désirs  du  siècle. 
On  veut  aujourd'hui  voir  et  toucher  ;  lorsqu'on  aura  vu  , 
touché  et  gagné  ,  on  imitera  ,  on  suivra.  La  gent  mouton- 
nière sautera.  —  Quand  on  considère  Tesprit  ergoteur  du 
temps,  le  septicisme  général ,  on  finit  par  se  convaincre  que 
la  j^èalisation  est  non-seulement  la  meilleure ,  mais  Y  uni- 
que \o\e  de  succès.  C'est  elle  qui  parle  au  peuple  ;  or  les 
jeunes  gens  et  le  peuple,  les  hommes  de  sève  naïve  et  les 
malheureux  ,  voilà  les  vrais  enfans  de  ï associateur.  —  Avec 
les  jolies  femmes,  les  beaux  esprits  et  les  capacités  consta- 
tées ,  il  n'y  a  rien  à  faire  pour  le  moment  ;  tout  cela  ,  en 
poursuivant  son  petit  égoïsme,ne  veut  et  ne  peut  que  suivre 
le  vulgaire.  — Avec  les  capitalistes,  il  n'y  a  de  possible 
qu'une  entreprise  par  actions  ,  moyennant  hypothèque  et 
espoir  de  bénéfice.  —  C'est  ce  que  nous  leur  proposerons 
dès  que  notre  but  et  nos  moyens  seront  suffisamment  con- 
nus et  appréciés.  Tels  sont  les  résultats  les  plus  prochains 
et  les  plus  siu's  de  la  découverte  de  M,  Ch.  FoUrier. 

Jules  Lechevalier  (f). 

(i)  Dans  la  note  sur  V attraction  passionnée ,  qui  a  été  l'oo- 
casion  du  présent  article  ,  la  Reuue  de  Paris  a  cherché  à  égayer 
ses  lecleurs  à  propos  de  quelques  vues  de  M.  Fourier  sur  la  condi- 
tion sociale  àesjemmes.  On  a  ri  :  c'est  bien.  Il  faut  maintenant 
qu'on  se  désarme  et  qu'on  écoute  avec  bienveillance  et  attention  ce 
qu'il  y  a  de  grand  et  de  praticable  dans  les  vues  de  M.  Fourier. 
Dans  tout  le  courant  de  cette  longue  et  consciencieuse  analyse,  je 
n'ai  parlé  ni  de  vestales  ,  ni  de  baj-adères ,  ni  de  bacchantes. 
11  en  est  pourtant  question  dans  les  ouvrages  de  M.  Fourier.  Mais 
)e  préfère  l'blslolre  au  roman,  le  réel  au  fantastique,  le  présent 
qui  nous  presse  à  l'avenir  vaporeux  qui  nous  échappe.  J'ai  omis  à 
dessein  tout  ce  qui  aurait  pu  détourner  les  esprits  du  but  qui 
s'offre  à  leur  activité.  Nous  apportons  un  moyen  commode  et  fa- 
cile de  changer  immédiatement  la  condition  sociale  des  classes 
pauvres,  sans  troubles  ni  révolutions,  sans  agitations  politiques 
ni  schismes  religieux.  Nous  venons  pour  vêtir,  loger,  chauffer, 
pour  faire  travailler  avec  joie  et  avec  fruit  ces  malheureux  qui 
expirent   en    foule   aujourd'hui,    à    Paris,    dans   la   capitale    du 


LITTrRATrRE.  27 

monJe  ,  et  cpii  expirent  parce  que  leur  corps  est  soumis  à  toutes 
les  intempéries  de  l'air,  parce  que  leur  vie  est  iijx  lourd  et  en- 
nuyeux travail,  parce  que  leurs  alimens  sont  malsains  et  mal  pré- 
parés. L'association  aurait  prévenu  tous  ces  maux  5  que  du  moins 
elle  les  répare.  Profitons  du  moment  où  les  rieurs  n'osent  plus  rire. 
Aucun  scrupulene  doit  arrêter  ceux  auxquels  notre  but,  tel  que  je 
viens  de  l'exposer,  paraîtrait  réalisable  et  sensé.  Je  ne  chercbe  pas 
à  éluder  les  difficultés.  Oui,  selon  les  vues  de  M.  Fourier,  il  doit 
survenir  un  jour  de  grands  changemens  dans  les  relations  qui 
existent  aujourd'hui  entre  Yhomme  et  ]ajem?}ie,  relations  que, 
telles  qu'elles  sont,  on  appelle /«o;'a/e5.  J'aime  trop  à  prendre 
ma  part  de  solidarité  dans  les  choses  dont  l'aveu  exige  quelque 
courage,  pour  ne  pas  dire  ici  que  j'adopte  une  partie  des  vues  de 
M.  Fourier  sur  ce  point.  Mais  en  parlant  aussi  franchement ,  je 
réclame  comme  un  droit  d  être  cru  et  compris  lorsque  j'ajoute 
avec  M.  Fourier  que  de  long-temps  il  n'y  asra  pas  lieu  à  changer 
quelque  chose  de  ce  qui  est  aujourd'hui  ;  que  ces  changemens  de- 
vront être  sollicités  par  ceux  mêmes  qui  actuellement  croiraient 
avoir  à  eu  souffrir;  qu'enfin  ces  prévisions  éloignées  n'ont  rien  de 
commun  avec  ce  que  nous  proposons  immédiatement.  M.  Fourier, 
et  moi,  et  nous  tous,  nous  pensons  qu'une  tentative  de  régénéra- 
tion morale,  faite  avant  la  réforme  industrielle,  ne  peut  pr'oduire 
qu'un  vain  et  dangereux  scandale.  J'ai  donné  preuve  de  ma 
conviction  profonde  à  cet  égard  eu  me  séparant  du  saiut-simo- 
nisme.  {N.  de  M.  J.  L.  C.) 


#idt0ive  €^0utcm})ovAiuc. 


M.  CAWNING. 


II  n'est  pas  de  temps  où  un  homme  cmjnent  soit  si  peu 
considéré,  si  oublié  et  si  méconnu  ,  que  pendant  les  années 
qui  suivent  immédiatement  sa  mort.  Son  nom  n'étant  plus 
préconisé  au-dessus  des  autres  par  le  zèle  actif  de  ses  parti- 
sans ,  ou  rénergic  encore  plus  réhémente  de  ses  ennemis  , 
s'éclipse  tout  à  coup  ;  il  a  cessé  d'avoir  de  Timportance  pour 
ses  contemporains;  le  dernier  prétendant  à  sa  place  en  a 
davantage.  La  postérité  n'existe  pas  pour  lui  ,  jusqu'au  jour 
où  les  morts  seront  séparés  des  vivans,  jusqu'à  ce  que  le 
temps  dans  lequel  il  a  vécu  et  les  actes  auxquels  il  a  pris 
part  soient  reculés  pour  nous  dans  une  perspective  loin- 
taine, dont  Foeil  embrassera  les  objets  remarquables  d'un 
seul  regard,  tandis  que  les  parties  secondaires,  les  orateurs 
dont  les  harangues  sont  éloquentes  seulement  pour  ceux  en 
faveur  de  qui  il  parlent,  les  hommes  d'état  dont  la  politi- 
que est  grande  pour  ceux  à  qui  ils  donnent  des  places , 
iront  se  perdre  dans  la  foule  insignifiante  de  chaque  jour. 
Les  Français ,  qui  sont  aussi  empressés  à  mettre  la  philo- 
sophie en  action  que  les  Anglais  sont  peu  jaloux  d'unir  la 
théorie  à  la  pi-atique  ,  ont  dernièrement  consacré  une 
sorte  d'intermédiaire  entre  le  passé  et  le  présent,  entre  la 
tombe  et  le  Panthéon;  mais  dix  ans  même  sont  un  temps 
trop  court  pour  cette  apothéose.  M.  Canning  semble  plu- 


LITTERATURE.  29 

lût  s'être  retiré  de  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  que  faire  partie 
du  passé.  Il  est  vrai  que  nous  avons  cessé  de  chercher  dans 
la  chambre  des  communes  cette  physionomie  caractéristi- 
que qu'un  chapeau  rabattu  ne  cachait  qu'à  demi;  il  est  vrai 
que  nous  n  observons  plus  cette  lèvre  dédaigneusement  sa- 
tirique, cet  œil  pénétrant  du  vieux  chef  parlementaire,  par- 
courant les  bancs  de  l'opposition  de  sa  place  accoutumée. 
Nous  ne  nous  attendons  plus  ,  quand  finit  une  discussion,  à 
entendre  cette  voix  singulièi'ement  sonore  et  douce  ,  ce  lan- 
gage classique,  tant.H  aiijuisé  dépigrammes,  tantôt  poéti- 
que, tantôt  brûlant  depassion,  qui  domptait  dans  une  tran- 
quille attention  une  assemblée  soumise  et  disciplinée.  Mais 
si  la  surprise  serait  grande  de  voir  aujourd'hui  tout-à-coup 
M.  Canning  se  lever  pour  répondre  à  sir  Ch.  Wetherell  ou 
à  sir  R.  Peel,  elle  serait  à  peine  moindre  à  le  voir  classé 
avec  M.  Pitt ,  M.  Fox  ,  ou  aucun  de  ces  grands  hommes  qui 
sont  suffisamment  séparés  de  nous  pour  appartenir  à  l'his- 
toire. Il  semble,  à  contempler  sa  mémoire,  qu'il  se  soit 
retiré  des  affaires,  et  non  pas  qu'il  soit  mort.  Nous  faisons 
ces  remarques ,  car  nous  pensons  qu'aucun  jugement  ne  peut 
être  formé  sur  la  réputation  qu'un  homme  public  aura  dans 
la  postérité,  d'après  celle  qu'il  laisse  immédiatement  après 
lui.  Ce  n'est  pas  que  le  monde  lui  fasse  injustice  ,  il  sait  que 
le  temps  n'est  pas  venu  de  le  juger. 

Nous  ne  sommes  pas  de  ces  critiques  qui  parent  hardi- 
ment leurs  amis  de  toutes  les  vertus  romaines  ,  et  chargent 
tout  aussi  consciencieusement  leurs  adversaires  de  toutes  les 
iniquités  politiques.  Il  faut  considérer  les  hommes  relative- 
ment aux  circonstances  sous  lesquelles  ils  se  montrent. 
M.  Canning  était  né  dans  un  état  particulier  de  société , 
sous  une  forme  particulière  de  gouvernement ,  et  il  entra 
sur  la  scène  de  la  vie  politique  à  une  époque  tout-à-fait  à 
part  dans  l'histoire  du  moxide.  Depuis  le  temps  de  la  reine 
Anne  l'Angleterre  avait  été  divisée  en  deux  partis  aristocra- 
tiques, dont  principes  était  le  mot  d'ordre ,  mais  dont  le  but 
était  le  pom'oir.  L'opinion  publique  était  celle  de  certaines 
coteries;  les  hommes  publics  n'étaient,  généralement  par- 
lant ,  portés  aux  honneurs  ni  par  le  public ,  ni  pour  l'intérêt 
du  public.  Il  était  nécessaire  que  quelques-uns  parlassent 


30  REVUE    EE    PARIS. 

bien  et  obtinssent  les  applaudissemens  delà  chambre.  Si  Ton 
en  pouvait  trouver,  avec  de  riches  domaines  et  l'espoir  d'ê- 
tre pairs ,  ce  n'était  que  mieux  ;  sinon  il  fallait  qu'ils  fussent 
désignés  par  quelque  autre  mérite.  Une  réputation  de  col- 
lège, une  brochure  spirituelle,  un  discours  de  club,  d'as- 
semblée électorale  ou  autre  ,  mettaient  un  homme  en  évi- 
dence. Le  ministre,  ou  le  grand  seigneur  qui  souhaitait 
d'être  ministre ,  l'appelait  au  parlement;  s'il  échouait,  il 
était  oublié;  s'il  réussissait,  il  travaillait  pour  son  patron 
durant  un  certain  temps ,  ensuite  il  devenait  ministre  ou 
grand  seigneur  lui-même.  Quant  au  peuple,  il  ne  lui  restait 
;i  nommer  que  quelque  joyeux  gentillàtre  qui  l'enivrait, 
ou  quelque  nabab  qui  achetait  ses  votes.  Les  petits  élec- 
teurs étaient  représentés  par  tous  les  riches  sots  qui  les 
payaient;  les  whigs  et  les  torys  ,  par  les  hommes  lés  plus 
habiles  qu'ils  pouvaient  trouver  ou  payer.  Dans  un  tel  état 
de  choses,  faut-il  s'étonner  que  le  peuple  fût  volé  et  mé- 
prisé ? 

Si  un  jeune  homme  de  talent  et  d'ambition  souhaitait 
dembrasser  la  carrière  politique,  il  était  présenté  à  quelque 
propriétaire  de  bourg,  gentilhomme  à  Tair  respectable  et 
digne,  qui  le  recevait  avec  la  plus  grande  courtoisie  ,  le  com- 
plimentait sur  ses  talens ,  lui  parlait  de  la  manière  la  plus 
amicale  sur  ses  projets  ,  et  lui  exprimait  des  sentiraens  qui , 
pour  un  esprit  ftivorablement  disposé  ,  auraient  pu  paraître 
patriotiques.  Mais  supposez  ce  même  jeune  homme  se  pré- 
sentant de  lui-même  pour  une  élection  populaire  :  quelques 
talens,  quelque  éloquence  que  vous  lui  accordiez,  la  pre- 
mière question  qu'on  lui  faisait  n'en  était  pas  moins  toujours 
celle-ci  :  «  Voulez-vous  payer  ce  qui  est  d'usage,  et  ouviir 
les  tavernes  et  les  cabaiets  ?  »  Si  les  personne»  qui  faisaient 
cette  question  s'attendaient  à  être  regardées  avec  affection 
et  respect,  elles  montraient  une  extrême  ignorance  du  cœur 
humain.  Elles  devenaient  méprisables  par  elles-mêmes,  mé- 
prisables par  leurs  représcntans. 

Ainsi  il  n'y  avait ,  il  ne  pouvait  y  avoir  d'amour  sincère 
du  bien  public  dans  ceux  qui ,  recherchant  les  distinctions 
publiques ,  n'étaient  pas  assez  riches  pour  acheter  la  fa- 
veur populaire,  cl,  il  faut  l'avouer,  ce  n'était  pas  seulemeut 


LITTÉRATrRE.  31 

leur  faute;  c'était  aussi ,  en  quelque  sorte,  celle  du  peuple, 
ou  plutôt  la  faute  d'un  système  qni  laissait  ainsi  le  peuple 
croupir  dans  l'ignorance  ou  l'imprévision.  De  ces  hommes 
de  talent,  et  de  ces  hommes  ambitieux  qui  ne  pouvaient  ré- 
pandre l'argent  dans  les  élections,  rejetés  d'un  côté  parla 
masse,  adoptés  de  l'autre  par  une  classe  particulière  ,  on  ne 
pouvait  attendre  beaucoup  de  zèle  pour  le  bien-être  ou  l'a- 
mélioration de  ceux  avec  qui  ils  n'avaient  ni  sympathie  de 
sentimens,ni  communauté  d'intérêts.  Quand  pour  juger  sai- 
nement il  fallait  sentir  comme  le  pauvre  ,  ils  étaient  ordi- 
nairement dans  l'erreur  ;  quand  leur  conduite  politique 
pouvait  être  déterminée  par  les  sentimens  du  gentleman , 
ou  les  trouvait  plus  communément  équitables.  Que  le  pain 
ou  la  bière  fussent  à  bon  marché  ,  ou  qu'ils  fussent  hors  de 
prix,  il  leur  importait  peu.  Mais  une  victoire  gagnée  ou 
perdue  les  affectait  plus  profondément.  On  eût  pu  massa- 
crer un  rassemblement  sans  exciter  leur  compassion;  ils 
pouvaient  cependant  regretter  avec  sincérité  la  perte  d'un 
général  ou  celle  d'un  homme  d'état.  Tels  étaient  ces  hom- 
mes qu'on  peut  appeler  à  juste  titre  «  des  aventuriers  po- 
litiques ,  «  parmi  lesquels  il  est  des  noms  qui  ont  rempli  les 
plus  brillantes  des  dernières  pages  de  notre  histoire.  Tels 
étaient  nos  aventuriers  politiques ,  créatures  de  ces  opinions 
qui  les  avaient  appelés  aux  affaires,  au  temps  (1793)  où 
M.  Pitt  envoya  chercher  M.  Canning ,  jeune  homme  d'un 
talent  brillant  et  supérieur,  et  lui  offrit  iin  siège  au  parle- 
ment. 

Voici  avec  quelle  simplicité  leur  entrevue  est  racontée 
par  un  biographe  de  M.  Canning  : 

v(  M.  Pitt  communiqua  son  désir  de  voir  M.  Canning  par 
>^  un  canal  particulier.  M.  Canning  se  rendit  à  ce  désir. 
«  M.  Pitt,  dès  cette  entrevue  ,  déclara  à  INI.  Canning  ses  in- 
>)  tentions.  Il  lui  dit  qu'il  avait  entendu  parler  de  sa  réputa- 
»  tion  comme  jeunehorameinstruitet  comme  orateur, et  que 
»  s'il  voulait  concourir  à  la  politique  que  le  gouvernement 
»  avait  adoptée  alors  ,  on  prendrait  des  arrangemens  pour  le 
rt  faire  entrer  au  parlement.  » 

Ce  peu  de  mots  apprendront  à  la  génération  future  com- 
ment on  faisait  des  membres  du  parlement  dans  l'ancien  ré- 


33  REVUE    DE    PARIS. 

gime  anglais.  Les  premiers  amis  de  M.  Canning  étaient  de 
l'opposition,  quelques-uns  même  d'opinions  violentes;  il  avait 
été  considéré  comme  leur  protégé  ;  mais  un  siège  parlemen- 
taire offert  par  le  premier  ministre!  U  y  avait  là  de  quoi  sé- 
duire unjeune  homme  qui  avait  la  conscience  de  son  talent, 
mais  à  qui  sa  position  sociale  rendait  cette  tentation  toute- 
puissante.  Remarquons  aussi  que  cette  offre  venait  à  une 
époque  critique,  après  que  M.  Fox  avait  pleuré  en  se  sépa- 
rant de  M.  Burke,  et  lorsque  les  plus  anciens  amis  politiques 
se  voyaient  chaque  jour  plus  désunis. 

Déjà  le  premier  éclat  de  la  révolution  française  était 
passé;  rassemblée  nationale,  composée  des  plus  anciens  et 
des  plus  raisonnables  défenseurs  de  la  liberté,  avait  cessé 
d'exister.  Son  grand  orateur ,  son  oracle ,  le  génie  de  cette 
grande  époque,  Mirabeau  était  mort,  et  son  buste  restait 
voilé  dans  le  théâtre  de  sa  premièi-e  gloire.  Les  prisons  pu- 
bliques avaient  été  forcées,  les  prisonniers  cruellement 
massacrés  par  une  populace  ivre  et  féroce;  les  palais  des 
descendans  de  Louis  XVI  avaient  plus  d'une  fois  vu  entrer 
en  triomphe  cette  brutale  populace.  Lafayette,  dont  le  che- 
val blanc  avait  porté  l'espoir  de  la  France,  était  exilé  comme 
traître.  Louis  XVI,  le  roi  du  peuple  ,  l'idole  des  fêtes  de  la 
fédération  du  Champ-de-Mars ,  l'unique  prince  peut-être  , 
dit  un  écrivain  éloquent  de  la  révolution  française,  qui, 
n'ayant  pas  de  passions,  unit  les  deux  qualités  d'un  bon 
roi,  la  crainte  de  Dieu  et  l'amour  du  peuple  ,  Louis  XVI , 
l'héritier  de  Hugues  Capet,  de  saint  Louis,  de  Henri  IV, 
avait  péri  delà  main  du  bourreau,  devant  un  peuple  silen- 
cieux, sinon  attendri,  qui  n'avait  pu  entendre  ses  derniè- 
res paroles,  couvertes  par  le  roulement  du  tambour  révolu- 
tionnaire. 

Le  philosophe  déplore  les  nombreuses  vicissitudes,  les 
espèces  d'épreuves  par  lesquelles  l'opinion  doit  passer  pour 
arriver  à  la  vérité  ;  mais  il  sait  que  la  raison  d'un  peuple  ne 
rétrograde  jamais  pour  long-temps.  A  travers  les  nuages  de 
poussière  que  souleva  la  populace  de  septembre  ,  s'ameu- 
tant  en  demandant  du  sang  ,  ou  ,  plus  tard,  faisant  cortège 
autour  du  char  de  ce  conquérant  (dont  l'empire  militaire 
remplaça  la  république  sanguinaire),  le  philosophe  aurait 


LITTÉRATURE.  33 

pu  entrevoir  l'époque  plus  brillante  du  triomphe  d'une  in- 
telligence mieux  dirigée;  alors  que  le  despotisme  guerrier, 
fondé  sur  un  besoin  impatient  de  sécurité  intérieure,  se  se- 
rait usé  avec  son  principe,  et  qu'un  système  de  liberté  en- 
core imparfait  peut-être,  mais  soutenu  par  la  loi,  sanctionné 
par  une  longue  prédisposition  dïdées  ,  réaliserait  les  vues 
de  la  révolution  de  1791,  telles  que  les  avaient  adoptées  quel- 
ques-uns des  esprits  les  plus  généi  eux  et  les  plus  éclairés  du 
temps. 

Voilà  ce  que  le  philosophe  aurait  pu  entrevoir  et  ce  qu'il 
entrevit.  Les  horreurs  passagères  de  la  terreur  républicaine 
ne  furent  pas  à  comparer  avec  les  soufirances  beaucoup  plus 
longues  ,  mais  supportées  en  silence ,  sous  lesquelles  le  peu- 
ple gémit  durant  le  règne  oppressif  et  partial  de  l'ancien  ré- 
gime. De  grands  changemens  dans  un  gouvernement  ne 
peuvent  être  opérés  sans  ces  épouvantables  secousses  qui 
remuent  la  société  dans  ses  foudemens  ,  et  en  confondent 
tous  les  anciens  élémens.  Quand  les  souverains  ont  opéré 
des  révolutions ,  leurs  moyens  n'ont  été  ni  moins  cruels  ni 
moins  vulgaires  que  ceux  du  peuple;  mais  la  gloire  et  le 
crime  étant  réunis  dans  un  seul  individu  ,  la  grandeur  du 
résultat  fait  oublier  la  grandeur  des  forfaits.  Ordinairement 
c'est  par  une  succession  variée  d'hommes  que  les  différen- 
tes parties  de  ces  grands mouvemens  sont  achevées,  etccux 
qui  vivent  dans  les  plus  mauvais  temps  de  ces  crises  laissent 
leur  nom  à  l'exécration  de  la  postérité.  Toutefois  les  mas- 
sacres de  Robespierre  et  de  M.irat  nefurentguèreplus  atro- 
ces que  les  cruautés  par  lesquelles  l'empire  de  Russie  fut 
régénéré.  La  Aie  et  le  caractère  de  la  révolution  française, 
si  l'on  pouvait  la  personnifier,  pourrait  être  comparée  à  celle 
de  Pierre-le-Grand. 

Telles  sont  les  vues  qu'un  philosophe  peut  prendre  dans 
son  cabinet;  telles  sont  les  rêveries  qu'il  peut  poursuivre 
dans  la  solitude.  Mais  les  hommes  qui  vivent  et  agissent  avec 
le  monde  ,  ceux  qui  ont  des  amis  et  des  parens  dontla  vie 
leur  est  chère,  ceux  qui  ont  des  propriétés  qu'ils  ne  veulent 
pas  perdre  ,  ceux-là  veiTont  sans  doute  avec  alarme  les  con- 
séquences immédiates  d'un  mouvement  social,  dont  nulle 
classe  ni  nul  système  ne  saurait  éviter  les  effets  destructeurs. 


'34  REVUE    DE    TARIS. 

L'ancien  régime  et  sa  noblesse  finirent  pour  jamais  à  Témi- 
gration  du  comte  d'Artois  et  du  comte  de  Provence;  la 
bourgeoisie  et  la  constitution  furent  perdues  avecLafayette; 
le  plus  pur  sang  républicain  qui  fut  jamais  répandu  sur  un 
échafaud  coula  des  veines  des  éloquens  et  nobles  Girondins; 
l'orateur  de  la  populace,  le  politique  des  cafés  ,  vinrent  en- 
lin  tomber  sous  le  gïaive  de  la  guillotine.  Les  droits  sacrés 
et  le  souvenir  de  Tiusurrection  ne  purent  pas  même  pré- 
server le  héros  féroce  du  lo  août  du  même  destin  que  la 
fille  impériale  de  la  maison  de  Hapsbourg.  Il  était  naturel 
de  reculer  d'horreur  à  l'exemple  d'une  nation  qui  semblait 
être  sous  l'influence  d'un  horrible  et  mystérieux  délire,  qui 
trouvait  les  massacres  de  septembre  nécessaires  à  la  victoire 
de  Valmy,  et  qui  s'éleva  parlimpulsion  terrible  de  laban-r 
queroute,  de  la  proscription  et  de  l'assassinat. 

Mais  que  nous  ayons  fait  la  guerre  à  cette  nation  parce 
quelle  était  dans  cet  état  est  encore  plus  inexplicable.  Où 
était  la  moralité  de  porter  de  nouvelles  horreurs  où  il  y  en 
avait  déjà  tant?  Où  était  l'habileté,  si  l'on  consolidait  un  si 
formidable  système  par  une  agression  étrangère?  Ce  furent 
les  confédérés  de  Pilnitz  et  non  les  membres  de  la  chambre 
législative  de  France,  ce  fut  la  guerre  anti-révolutionnaire 
et  non  la  révolution  qui  allumèrent  l'incendie  dont  les  flam- 
mes s'élèveront  un  jour  sur  les  antiques  trônes  de  l'Europe. 
De  ce  moment  le  combat  entre  les  nations  dut  être  rem- 
place par  un  combat  encore  plus  violent  entre  les  opinions; 
de  ce  moment  les  rois  cessèrent  de  disputer  entre  eux ,  et 
un  nouveau  conflit  fut  ouvert  entre  les  rois  et  les  peuples. 

Ce  fut  à  la  diète  de  l'empire  germanique ,  assemblée  à 
Ratisbonne  ,  que  l'éloquent  Isnard  s'adressait  quand  il  dit  : 

c<  Apprenons  à  l'Europe  que  le  peuple  français,  s'il  tire 
l'épée,  en  jettera  le  fourreau;  qu'il  n'ii'a  le  chercher  que 
couronné  des  lauriers  de  la  victoire;  que  si  les  cabinets  en- 
gagent les  rois  dans  une  guerre  contre  les  peuples,  nous  en- 
gagerons les  peuples  dans  une  guen-e  contre  les  rois.  « 
Paroles  hardies,  prononcées  dans  un  prophétique  enthou- 
siasme. 

Mais  si  cette  guerre  ,  engagée  dans  le  plus  favorable  mo- 
ment, était  injuste  et  impolitique,  que  n'aurions-nous  pas 


LITTÉRATURE,  ^5 

3  (lire  sur  le  femps  où  on  Fentreprit?  Il  y  avait  deux  partis 
à  prendre  avecla  France  dans  sa  situation,  si  nous  voulions 
réprimer  SCS  crimes,  en  nous  défendant  de  sc^  extravagan- 
ces. Le  premier  ét^it  de  lattaquer  quand  les  deux  partis  , 
presque  également  balancés  ,  commençaient  la  lutte,  en  se 
déclarant  Tami  d'un  de  ces  partis.  Le  second  était  de  laisser 
cet  esprit,  cause  et  conséquence  de  grands  évènemens ,  s'é- 
vaporer par  le  temps ,  et  se  consumer  dans  des  commotions 
intprienrcs. 

La  maxime  bien  connue  de  Machiavel ,  répétée  par  Mon- 
tesquieu, qxi'une  nation  n'est  jamais  si  forte  contre  un  en- 
nemi éti'anger  que  quand  elle  est  agitée  par  des  dissentions 
intestines  ,  et  surtout  vraie  quand  ce  n'est  pas  tant  sur  les 
opinions  générales  qu'elle  est  divisée  que  partagée  en  fac-; 
tions,  qui  se  querellent  sur  les  questions  détail,  et  veulent 
s'arracher  le  pouvoir. 

Si  quand  Louis  XVI  était  encore  un  roi  popuiaire,  quand 
un  parti  constitutionnel  et  royaliste  existait  dans  l'assem- 
blée et  la  nation,  si  quand  Tarmée,  sous  un  général  consti- 
tutionnel,  était  incertaine  dans  sa  politique,  affaiblie  par 
la  défection  de  ses  ofîiciers ,  et  manquant  du  nerf  qu'elle 
dut  plus  tard  au  succès  ou  à  la  terreur*  si  quand  les  trou- 
pes ,  sous  Théobald  Dillou  ,  s'enfuyaient  à  la  vue  de  l'en- 
nemi ,  si  quand  on  se  moquait  du  petit  Robespierre  comme 
d'un  incendiaire  insignifiant,  et  queles  éioquens  Girondins 
se  livraient  encore  vaguement  et  par  intervalle  à  leur  rêve 
d'une  république;  si  alors  nous  avions  inspiré  aux  confédé- 
rés ,  sur  les  frontières  ,  plus  de  modération  dans  le  conseil 
et  une  plus  grande  vigueur  d'action;  si  nous  avions  déter- 
miné le  duc  de  Brunswick  à  marcher  droit  sur  Paris,  au  lieu 
de  publier  son  manifeste  mémorable;  si  nous  l'avions  per- 
suadé, à  ce  moment  critique,  de  combattre  pour  le  roi  nou- 
veau de  la  nouvelle  constitution,  au  lieu  de  lancer  ime  bulle 
militaire  en  faveur  de  l'ancien  tyran  de  la  Bastille  démolie, 
nous  aurions  réussi,  pour  un  temps,  à  rétablir  Louis  XVI 
sur  le  trône,  avec  la  même  charte  qui  fut  ensuite  octroyée 
par  son  frère,  à  la  restauration. 

Quelfut  notre  but  enfaisant  la  guerre?  Desauver  Louis XVI, 
etde  réprimer  cet  esprit  de  propagande  qu'on  avaitannoncé 


36  RETL'E    DE   PARIS. 

dans  la  chambre  française  et  qu'on  voulait  répandre  par  la 
conquête.  Pour  atteindre  ce  but,  nous  prenons  les  armes 
quand  Louis  XVI  a  rejoint  ses  ancêtres ,  et  quand  les  armées 
républicaines ,  exaltées  par  la  victoire  et  menacées ,  en  cas 
de  défaite,  par  la  guillotine,  ont  vu  leurs  soldats,  naguère 
faibles  conscrits,  devenir  des  vétérans  désespérés.  Nous 
différons  notre  défense  du  monarque  jusqu'à  ce  qu'il  aitpéri 
sur  récliafaud  ,  notre  défense  de  lamonarchiejusqu'à  ce  que 
la  république  française  soit  déclarée  une  cité  assiégée  et  la 
France  un  camp.  Alors  nous  commençons  une  guerre  avec 
des  alliés  qui  voulaient  la  paix  ,  et  qui,  en  prenant  notre 
argent ,  le  réservaient  pour  payer  les  dépenses  des  campa- 
gnes qu'ils  avaient  finies  ,  sans  aucune  considération  pour 
la  fureur  belliqueuse  qui  nous  avait  saisis  tout-à-coup. 

Telle  fut  la  politique  sur  l.iquelle  M.  Pitt  interrogea 
M.  Canning,  et  telle  fut  la  politique  que  M.  Canning  vint 
défendre  au  parlement,  qu'il  défendit  en  chaque  occasion, 
et  qu'il  se  vanta  ,  à  son  dernier  jour  ,  d'avoir  toujours  dé- 
fendue. 

Le  i^"^  décembre  178S  ,  M.  Tierney  fit  une  motion  pour 
la  paix  avec  la  république  française;  il  était  temps.  Les 
négociations  de  Lille  ,  jamais  entamées  de  bonne  foi,  étaient 
rompues.  Nous  avions  formé  une  alliance  nouvelle  avec  la 
Pvus-ic  et  la  Porte,  qui  devait  bientôt  s'augmenter  de  l'Au- 
triche, et  cette  dernière  puissance  ouvrait  les  hostilités  à 
Fiasladt  .parl'assassiuatdcs  trois commiss;)ires  français.  Nous 
nous  préparions  à  soutenir  la  lutte  avec  une  nouvelle  éner- 
gie ,  sous  des  auspices  qui  n'étaient  certainement  pas  en- 
courageans.  La  coalition  de  1^9*^-3  était  couqilètement 
dissoute;  la  Prusse  était  depuis  trois  ans  en  paix  avec  la 
France,  et  le  cabinet  de  Vienne  n'avait  même  pus  trouvé 
d'objection  à  signer  un  traité  qui,  honteux  pour  les  deux 
partis,  sacrifiait  les  restes  de  la  liberté  de  Venise.  C'étaient 
là  de  pauvres  garanties  de  la  fidélité  de  nos  alliés  nourris 
par  nos  subsides. 

La  France,  pendant  ce  temps-là  toujours  troublée  à  l'in- 
térieur, avait  cependant  joint  à  son  empire  la  Belgique,  le 
Luxembourg,  Nice,  la  Savoie,  le  Piémont,  et  augmenté  sa 
puissance  des  protectorats  de  Gênes ,  de  Milan  et  de  la  Hol- 


LITTERATURE.  37 

lande.  Les  argumens  de  M.  Tierney  étaient  ceux  qu'un 
homme  raisonnable  pouvait  faire  valoir  :  l'amitié  incertaine 
de  nos  alliés,  la  force  sans  cesse  croissante  de  notre  enne- 
mie, et  cette  lutte  destructive  que  nous  alimentions  de  nos 
propres  ressources. 

^>  En  six  ans,  disait-il,  nous  avons  ajouté  10,000,000  à  no- 
>i  tredette-ila  fallu  augmenter  de  8,000,000  nos  fardeaux 
»  annuels,  somme  égale  à  notre  dépense  entière,  quand 
»  le  monarqueactuel  (George  III)  est  monté  sur  le  tronc.  » 
M.  Canning  répondit  à  M.  Tierney. 

Celui-là  seul  qui  a  une  longue  expérience  de  la  chambre 
des  communes  pourrait  croire  que  M.  Tierney  fut  écouté 
dans  un  silence  apathique,  et  M.  Canning  accueilli  par  des 
applaudissemens  pleins  d'enthousiasme.  Jamais  il  n'y  eut 
assemblage  déplus  brillantes  contradictions  5  de  plus  ma- 
gnifiques sophismes  que  la  harangue  déclamatoire  du  jeune 
orateur.  On  devait  continuer  la  guerre  parce  que  nous 
étions  victorieux  5  la  paix  devait  être  rejetée  à  cause  des  suc- 
cès de  l'ennemi  5  la  France  était  trop  faible  pour  être  res- 
pectée ,  trop  formidable  pour  qu'on  ne  s'opposât  pas  à  ses 
progrès.  Quant  aux  sommes  que  nous  dépensions,  elles 
étaient  insignifiantes ,  eu  égard  au  but  que  nous  nous  pro- 
posions. Nos  ancêtres  cependant,  dont  M.  Canning  aimait 
tant  alors  à  citer  la  haute  sagesse,  auraient  sans  doute  été 
bien  étonnés  de  trouver  que  ce  but  était  le  rétablissement 
de  l'Espagne  avec  son  ancienne  puissance,  et  la  soumission 
de  Rome  à  l'autorité  du  pape. 

Notre  inimitié  jurée  contre  la  France  et  contre  les  prin- 
cipes français  encourageait  un  ardent  attachement  pour  ces 
deux  choses ,  chez  ceux  qui  croyaient  avoir  quelque  raison 
de  se  plaindre  de  nous.  Le  directoire  ,  à  Paris,  les  catholi- 
ques en  Irlande  avaient  donc  formé  une  ligua  naturelle  et 
légitime,  dont  le  résultat  fut  une  rébellion,  tramée  avec 
art,  long-temps  tenue  secrète,  et  qui ,  sans  la  trahison  ,  ou 
d'autres  accidens  qu'on  n'avait  pu  prévoir,  aurait  très- 
probablement  pu  réussir.  M.  Pitt ,  tirant  avantage  de  la 
crainte  d'une  séparation  de  la  Grande-Bretagne  et  de  l'Ir- 
lande, crainte  que  celte  révolte,  jointe  à  la  différence  des 
pouvoirs  législatifs,   avait  fait  naître,  exprima,  dans   un 

4 


38  REVUE    DE    PARIS. 

message  de  la  couronne,  le  désir  d'incorporer  les  deux 
royaumes.  Ce  langage,  l'administration  en  faisait  l'aveu, 
renfermait  une  idée  de  réunion  de  l'Irlande  avec  notre 
pays ,  semblable  h  celle  par  laquelle  nous  étions  unis  déjà 
avec  le  royaume  indépendant  de  l'Ecosse.  Quelle  qu'ait  pu 
être  la  conséquence  de  cette  union ,  les  promesses  sous  les- 
quelles elle  était  proposée,  quoique  toujours  si  indigne- 
mcntet  si  honteusement  foulées  aux  pieds,  pouvaient  laisser 
espérer  certainement  qu'un  système  de  gouvernement, 
meilleur  et  moins  partial  que  celui  qui  existait  depuis  si 
long-temps  ,  serait  établi  en  Irlande.  Quant  aux  plaintes 
qu'on  élevait  alors,  et  renouvelées  depuis  en  faveur  de  ces 
législatures  indépendantes  que  cette  mesure  incorporait 
avec  les  nôtres,  la  facilité  avec  laquelle  elles  furent  ache- 
tées est  la  meilleure  réponse  à  donner  aux  bruyantes  asser- 
tions de  leur  valeur.  Les  temps  du  bon  vieux  sir  Robert 
Walpole  n'offriraient  rien  qui  pût  justifier  une  comparai- 
son entre  une  chambre  des  communes  anglaise  et  les  parle- 
mens  irlandais ,  corrompus  et  révérés.  Ainsi  le  parti  que 
M.  Canning  prenait  dans  cette  circonstance ,  si  ce  fut  avec 
l'intention  sincère  et  honnête  de  faire  participer  aux  droits 
de  citoyens  nos  sujets  de  la  catholique  Irlande,  etnon  avec 
l'intention  (  ce  qu'il  serait  injuste  de  présumer  )  de  les  ga- 
gner et  de  les  trahir  ensuite  ,  ce  parti ,  quoiqu'il  ait  trouvé 
alors  de  l'opposition ,  est  un  des  plus  honorables  pour  un 
ministre  anglais.  Mais  la  conduite  du  ministre  de  cette  épo- 
que n'a  pas  encore  été  convenablement  exjjliquée.  Qu'on 
nit  fréquemment  promis  l'émancipation  catholique  comme 
le  principal  bienfait  de  lUnion,  on  ne  pourrait  le  contes- 
ler.  Et  comme  de  telles  promesses  avaient  été  faites  dans 
le  parlement  à  la  face  du  jour ,  on  ne  devait  point  supposer 
que  le  roi  les  ignorât.  S'il  avait  des  objections  tellement  in- 
surmontables à  cet  acte  de  justice,  pourquoi  alors  ne  les  dé- 
clarait-il pas  ?  En  ne  s'expliquant  pas  sur  ce  sujet,  il  trompa 
son  cabinet  j  s'il  était  de  bonne  foi ,  son  cabinet  trompa  le 
peuple  irlandais.  Le  langage  de  M.  Canning  n'était  pas 
ambigu. 

V»  Ici  donc  sont  deux  partis  opposés  l'un  à  l'autre ,  d'ac- 
)•  cord  sur  une  opinion  commune,  et  sûrement  s'il  est  un 


LITTÉRATURE.  39 

»>  terme  moyen  pour  calmer  leur  auimosltc  ,  pour  éteindre 
»  leurs  discordes ,  et  pour  réunir  leurs  intérêts  opposés  ,  ce 
»  moyen  devait  être  saisi  aussitôt  avec  ardeur  et  mis  en 
»  usage.  Qu'une  union  soit  ce  moyen  terme ,  c'est  ce  qui 
))  parait  très-probable,  si  nous  nous  rappelons  que  le  code 
»  du  papisme  prit  naissance  après  une  proposition  pour 
»  l'Union,  proposition  qui,  venue  d'Irlande,  futrejetée  par 
•iy  le  fjouveruement  anglais.  Ce  rejet  produisit  le  code  pa- 
rt piste.  Si  donc  TUnion  avait  été  accordée,  la  réadoption 
»  de  ce  code  serait  inutile.  Si  ce  fut  en  conséquence  du  re- 
«  jet  d'une  union ,  à  une  époque  précédente ,  que  les  lois 
y>  contre  le  papisme  furent  volées  et  promulguées ,  il  est 
»  raisonnable  de  conclure  qu'une  union  rendrait  un  code 
»  semblable  inutile  ;  qu'une  union  satisferait  les  amis  de 
»  l'influence  protestante,  sans  faire  de  nouvelles  lois  contre 
»  les  catholiques,  et  sans  maintenir  celles  qui  sont  encore 
»  en  vigueur.  » 

En  1801  ,ne  pouvant  persuader  au  roi  d'exécuter  les  con- 
ditions qu'il  lui  avait  permis  de  faire,  disposition  de  la  part 
de  Sa  Majesté  qui.  si  elle  n'était  pas  devinée  par  le  minis- 
tre, aurait  du  le  blesser  bien  davantage,  M.  Pitt  se  démit 
de  sa  place  en  faveur-  de  INI.  Addington  ,  et  se  déclaz-a  le 
soutien  de  son  administration.  Il  n'en  fut  pas  de  même  de 
M.  Canning,  qui,  obtenant  un  siège  au  parlement  par  ses 
propres  moyens,  c'est-à-dire  son  argent,  se  jeta  dans  une 
opposition  violente.  Ce  ne  fut  pas  seulement  pour  tout  ce 
qu'il  fit  au  parlement  que  M.  Addington  lui  dut  des  remer- 
cimens  ;  M.  Canning  était  regardé  comme  ayant  libérale 
meut  contribué  aux  nombreuses  attaques  politiques  du 
jour.  Nous  ne  devons  pas  non  plus  passer  sous  silence  les 
autres  brillans  produits  de  sa  plume,  qui  sont  généralement 
reconnus  comme  de  lui ,  et  qui  possèdent  une  grâce  et 
une  facilité  particulières. 

f>  Le  Kni/e-Grinder  [le  Rémouleur)  et  les  yiniours  de 
Mary  Pottinger  sont  des  poèmes  excellens  dans  leur  genre, 
et  peuvent  être  regardés  comme  des  modèles  de  parodie 
politique.  Ce  goût  littéraire .  M.  Canning  continua  de  lo 
cultiver  pour  son  amusement  particulier  et  celui  de  se« 
amisj  ils  s'accordait  singulièrement  bien  avec  sa  vivacité 


40  REVUE    DE    PARIS. 

«respi'it,  et  c'était  un  délassement  au  milieu  de  ses  occupa- 
tions plus  séi'ieuses.  Nous  nous  en  rappelons  un  exemple. 
C'était,  nous  croyons,  lorsque  sir  Charles  Bagot  était  à  La 
Haye,  qu'il  arriva  une  dépêche  très-mystérieuse.  Tout 
était  tranquille  et  à  la  paix  en  ce  moment ,  et  les  malles ,  de- 
puis quelques  mois,  ne  s'étaient  chargées  que  de  l'échange 
ordinaire  des  commérages  de  Londres  et  des  dentelles  de 
Bruxelles.  La  dépêche  était  en  chiffres.  Que  pouvait-ce 
être?  Les  secrétaires  et  les  attachés  furent  mis  à  l'ouvrage, 
et  après  beaucoup  de  contre-sens  diplomatiques ,  ils  pro- 
duisirent une  lettre  en  vers  pour  la  profonde  méditation  de 
l'ambassadeur  des  Pays-Bas  ! 

En  1804,  ù  la  chute  de  M.  Addington,  cet  homme  si 
outragé,  si  maltraité,  M.  Canning  devint  trésorier  de  la 
marine.  JF'ourquoi  ses  nombreux  biographes  ne  nous  expli- 
quent-ils pas  comment ,  si  tout  se  passa  d'une  manière  di- 
gne de  sa  loyauté,  M,  Canning  quitta  son  emploi  en  1801  ■> 
parce  qu'il  avait  été  défendu  de  mentionner  la  cause  catho- 
lique, et  pourquoi  il  le  reprit  en  1804,  sous  la  condition 
expresse  qu'aucun  membre  du  gouvernement  n'agiterait 
cette  question  contre  la  volonté  royale. 

La  promesse  qu'on  avait  faite  ne  liait-elle  que  pour  deux 
ans  seulement?  Sa  retraite  était-elie  une  ruse?  Son  retour 
était-il  un  sacrifice ,  un  sacrifice  d'honneur  et  de  principes 
fait  à  la  misérable  jouissance  d'être  ministre? 

La  mort  de  M.  Pitt  rejeta  encore  M.  Canning  dans  l'op- 
position, et  n'étant  plus  effacé  parle  génie  plus  puissant 
et  l'autorité  prépondérante  de  son  chef,  il  ressortit  comme 
un  personnage  plus  saillant  et  plus  énergique  qu'il  n'avait 
paru  jusque-là.  A  la  dissolution  du  ministère  whig ,  qui 
n'eût  pu  exister  long-temps  ,  même  sous  M.  Fox,  il  rentra 
en  fonctions  comme  membre  du  cabinet  et  ministre  des  af- 
faires étrangères. 

Il  fit  partie  de  l'administration  jusqu'en  1810,  époque 
marquée  par  notre  attaque  sur  Copenhague,  notre  rupture 
avec  la  Russie,  notre  heureuse  intervention  en  Espagne  et 
cette  triste  expédition  sur  l'Escaut,  qui,  pendant  les  an- 
nées 1809  et  1810,  plana  sur  les  débats  du  parlement, 
"  comme  un  des  sombres  brouillards  de  la  Tamise.  « 


LITTÉRATURE.  41 

En  1810,  l'issue  fatale  de  rexpédition  de  Walckereii  et  la 
négociation  qui  avait  été  secrètement  entamée  pour  l'exclu- 
sion de  lord  Castlereagh  occasionèrent  une  querelle,  ter- 
minée par  un  duel  entre  les  deux  parties.  Il  ne  vaudrait 
guère  la  peine  de  rappeler  cette  afTaire,  maintenant  oubliée, 
et  toujours  insignifiante  pour  le  public  ,  qu'elle  n'intéressait 
guère.  Lord  Castlereagh  agit  en  homme  vain  et  fier  qui 
croyait  sa  confiance  trahie,  ses  talens  mis  en  doute;  et  qui  , 
en  vrai  Irlandais,  ne  voyait  qu'une  portée  de  pistolet  entre 
une  offense  et  un  duel.  M.  Canning,  également  fier,  sentit 
qu'il  s'était  mêlé  à  une  affaire  désagréable  ,  et  que  la  plus 
noble  manière  de  s'en  tirer  était  d'en  sortir  par  un  combat. 
La  conduite  de  lord  Castlereagh ,  qui ,  en  homme  d'état , 
devait  être  plus  calme,  est  ridicule;  celle  de  M.  Canning, 
quand  nous  rappelons  ses  prétentions  de  noblesse  et  de 
franchise,  est  choquante,  malgré  ses  explications  plausibles. 
Elle  le  devient  plus  encore,  si  nous  nous  souvenons  que 
quand  on  eut,  en  1812,  abandonné  l'idée  d'un  cabinet  de 
coalition,  il  accepta  l'ambassade  au  Portugal ,  qui,  pour  ne 
rien  dire  déplus,  plaçait  l'ex-ministre  dans  une  situation 
de  gratitude  et  diuicriorité  envers  le  même  homme  dont  il 
avait  violé  l'amitié,  et  dont  il  avait  si  ouvertement  fait  res- 
sortir l'incapacité  aux  affaiies  étrangères. 

Le  discours  de  M.  Canning,  en  réponse  à  celui  de 
IVI.  Lambton ,  cjui  fit  une  motion  à  ce  sujet ,  est  peut-être  le 
meilleur  qu'il  ait  jamais  prononcé.  Il  est  même  impossible 
de  ne  pas  se  sentir  entrainé  par  un  noble  enthousiasme, 
quand  on  lit  ce  défi  plein  de  générosité  et  de  grandeur  d'un 
orateur  indigné  qui ,  dédaignant  le  subterfuge,  appelait  l'in- 
vestigation la  plus  sévère  sur  sa  conduite.  M""=  de  Staël 
avouait  qu'elle  aurait  consenti  à  être  traitée  aussi  mal  que 
lady  Byron  ,  à  condition  qu'elle  aurait  inspiré  au  noble  lord 
les  beaux  vers  qu'il  fit  pour  sa  femme.  On  a  pu  dire  ,  sans 
beaucoup  d'exagération  ,  qu'on  eût  voulu  être  accusé  du 
crime  de  M.  Canning  et  avoir  prononcé  sa  défense. 

En  1818,  M.  Canning  revint  encore  au  pouvoir:  c'était 
un  temps  de  trouble  et  d'incertitude,  un  temps  de  si  grande 
détresse  privée  que  l'opposition  réclamait  avec  plus  d'ai- 
greur que  jamais  la  réforme  des  abus.  Le  pays,  miné  par  sa 

4- 


4S5  REVUE    DE    PARIS. 

dette ,  épuisé  parTimpôt,  qui  n'avait  plus  pour  excuse  le 
monopole  du  commerce,  tournait  assez  naturellement  les 
yeux  vei-s  la  source  d'où  tous  ces  maux  étaient  sortis.  Voyant 
la  théorie  et  la  pratique  de  la  constitution  changées ,  et  en- 
tendant répéter  qu'il  avait  le  di'oit  d'être  imposé  par  ses  re- 
présentans,  il  trouvait  injuste  et  intolérable  de  n'avoir  au- 
cune action  ni  aucun  contrat  sur  la  grande  majorité  de  ceux 
qui  les  taxaient.  Des  économies,  des  diminutions  de  places, 
voilà  ce  que  voulait  le  pays.  Or  la  réforme  promettait  tout 
cela.  Des  réunions  publiques  en  faveur  de  la  réforme  pai'lc- 
mentaire  furent  donc  organisées,  des  résolutions  en  faveur 
de  cette  réforme  y  furent  adoptées ,  des  pétitions  en  faveur 
de  la  réforme  furent  présentées;  Ténei-gie  d'uii  peuple  libre 
se  réveilla.  Grande  était  la  fermentation.  Lorsqu'un  pays 
est  dans  une  agitation  semblable ,  un  ministre  doit  résister 
avec  vigueur  ou  céder  avec  grâce.  Des  demandes  injustes  et 
violentes  doivent  trouver  de  la  résistance,  des  adresses  mo- 
dérées et  légitimes  être  accueillies  avec  des  concessions  ; 
ces  concessions,  une  résistance  trop  molle  les  laisse  bientôt 
arracher  par  la  violence;  un  refus,  s'il  réussit,  neles  écarte 
que  pour  un  jour;  elles  sont  représentées  la  semaine  d'en- 
suite et  Ton  ne  peut  s'en  délivrer.  Lord  Castlereagh  et 
M.  Canning  pensèrent  différemment  :  le  bill  de  Yhabeas 
corpus  fut  suspendu,  le  bill  sur  les  réunions  séditieuses  passa, 
la  déplorable  émeute,  ou,  pourquoi  pallier  les  termes? 
l'infâme  massacre  de  Manchester  eut  lieu. 

M.  Canning  chercha  h  se  disculper  dans  la  chambre  et  hors 
la  chambre,  c"est-à-dire  il  prononça  de  virulens  discours 
au  parlement ,  et  envoya  trois  cartels  :  un  à  M.  Hume,  un 
second  h  sir  Francis  Burdett ,  et  un  troisième  à  un  pamphlé- 
taire anonyme.  Il  était  dur  pour  la  liberté  d'avoir  un  anta- 
goniste si  prêt  et  si  impitoyable,  un  antagoniste  qui,  non 
content  de  ces  armes  légitimes  et  classiques  qu'il  maniait 
avec  tant  d'habileté,  oubliait  les  jours  de  Yanti-Jacobin,  et 
dirigeait  un  pistolet  contre  chaque  plume  qui  s"élevait  con- 
tre lui. 

En  1820  ,  la  reine  revint  en  Angleterre;  M.  Canning  ré- 
signa son  portefeuille  et  se  relira  sur  le  continent.  Sa  con- 
duite dans  cette  circonstance  fut ,  d'après  le  jugement  gé- 


LITTÉBATIRE.  43 

néral,  marquée  par  la  plus  exquise  droiture  et  par  une 
grande  délicatesse  de  senlimens.  La  chose  est  possible  ;  nous 
ne  cherchons  point  à  l'ompre  une  lance  avec  M.  Therry  ; 
mais  à  nos  yeux  cependant  un  homme  ferme  dans  ses  prin- 
cipes politiques  et  un  homme  d'honneur  n'avait  pas  deux 
voies  à  suivre  dans  cette  conjoncture. 

Que  la  reine d'AngleteiTC fût  coupable  ou  non,  elle  avait 
traîné  dans  la  boue ,  devant  les  cours  de  FEurope ,  la  majesté 
royale  dont  elle  était  revêtue,  majesté  dont  le  pays  était 
inséparable.  Elle  était  un  opprobre  pour  le  trône ,  une  épouse 
indigne  de  notre  souverain  ,  une  souillure  pour  notre  cour. 
Déhontée  autant  qu'impudique,  elle  avait  osé  faire  l'aveu 
et  avait,  sans  rougir,  sollicitérexposition'publique  de  ses  bru- 
tales amours.  Lorsqu'elle  mit  le  pied  sur  le  rivage  d'Angle- 
terre ,  elle  était  donc  la  plus  vile  de  son  sexe,  ou  elle  fut  la 
plus  malheureuse  et  la  plus  persécutée  des  femmes.  Dira- 
t-on  que,  dans  le  premier  cas ,  il  était  du  devoir  d'un  mi- 
nistre puissant  de  déserter  la  pénible  responsabilité  de  sa 
place  pour  cédera  un  sentiment  d'affection  ou  d'estime  pour 
un  être  si  méprisable?  Dans  l'autre  cas,  si  la  reine  Caro- 
line, comme  beaucoup  le  croyaient,  comme  M.  Addington 
jura  solennellement  le  croire,  était  innocente ,  y  avait-il 
quelque  considération  au  monde,  la  ruine  de  l'ambition  ,  la 
perte  d'une  fortune,  la  crainte  de  la  mort,  qui  pût  engager 
uu  Anglais,  un  homme  d'honneur ,  un  homme  qui  avait  les 
seirtiraens  d'un  homme,  à  abandonner  une  femme  qu'il  ap- 
pelait du  nom  d'amie  ,  sous  le  poids  d'une  si  terrible  oppres- 
sion? Pour  nous,  nous  avouons  que  cette  conduite  de 
M.  Canning  est  une  des  plus  grandes  taches  que  nous  con- 
naissions de  son  caractère  privé  ou  public,  et  la  preuve  ir- 
récusable d'un  esprit  peu  propre  à  juger  d'un  point  de  vue 
élevé  les  actions  des  hommes. 

M.  Canning  passa  en  pays  étranger  les  années  1S21  et 
1822  :  à  son  retour,  la  compagnie  des  Indes- Orientales  le 
choisit  pour  gouverneur-général  de  l'Inde  ;  mais  la  fin  dé- 
plorable de  lord  Castlereagli  étant  survenue,  il  fut  une  fois 
encore  ministre  des  affaires  étrangères.  C'est  ici  le  temps 
que  M.  Stapylton  choisit  pour  commencer  l'histoire  de  sa 
vie  jioUlique;  ouvrage  écrit  avec  tout  le  talant  d'un  pubil- 


-i^-i  REVUE    DE    TARIS. 

ciste  liabile,  mais  avec  toute  la  partialité  d'un  ami.  Jusqu'a- 
lors M.  Canning,  à  travers  une  longue  carrière,  carrière 
de  près  de  trente  ans,  avait  été  fortement  et  invariablement 
opposé  aux  principes  populaires  et  aux  concessions  libéra- 
les. Il  n'avait  jamais  reculé  devant  la  proposition  de  muti- 
ler les  libertés  publiques,  il  n'avait  jamais  montré  lamoin- 
dre  alarme  du  pouvoir  extraordinaire  demandé  par  la  cou- 
ronne, il  avait  sanctionné  sans  scrupule  les  lois  les  plus 
sévères  contre  la  presse  ,  il  avait  défendu  l'emprisonnement 
arbitraire  des  citoyens,  il  avait  trouvé  des  éloges  pour  l'em- 
ploi de  la  force  contre  les  assemblées  politiques ,  il  s'était 
déclaré  le  constant  adversaire  de  la  réforme  parlementaire: 
la  seule  chose  sur  laquelle  il  avait  professé  des  opinions  li- 
bérales (la  question  catholique)  était  précisément  la  seule 
contre  laquelle  la  grande  majorité  du  pays  avait  alors  des 
préventions.  Telle  avait  été  la  carrière  et  tel  fut  le  carac- 
tère de  M,  Çanning  jusqu'en  1S22.  En  1827  ,  il  mourut /'«/'- 
chi-jacohin  de  l'Europe. 

Quels  sont  les  actes  vigoureux  qui  lui  valurent  ce  surnom 
terrible  ? 

L'entrée  des  troupes  françaises  en  Espagne  était  un  inci- 
dent nouveau  dans  cette  longue  guerre  ,  commencée  par  la 
révolution  de  1791  entre  les  rois  et  les  peuples.  Nos  intérêts 
politiques  furent  alors  ,  quoi  qu'il  en  soit,  décidément  op- 
posés au  parti  que  nous  avions  pris  en  d'autres  circonstan- 
ces dans  la  lutte  des  opinions.  L'agrandissement  de  la 
France ,  et  cet  esprit  de  conquête  qui  l'a  distinguée  dans 
tous  les  temps,  étaient  presque  aussi  eflrayans  pour  la 
Grande-Bretagne  ,  sous  la  monarchie  légitijne  des  Bourbons, 
cjue  sous  le  directoire  ,  sous  le  consulat  ou  sous  l'empereur. 
Nous  ne  voulions  pas  que  l'étendard  français,  quelle  que 
fût  sa  couleur  ,  flottât  de  l'autre  côté  des  Pyrénées.  L'Es- 
pagne était  un  nom  qui,  pour  des  Anglais,  réveillait  des  sou- 
venirs particuliers.  Il  eût  été  impossible  à  un  ministre  de 
sanctionner  l'agression  de  la  France;  il  eût  été  éminemment 
impoHtique  à  lui  de  ne  pas  avoir  tout  fait,  du  moins  tout  ce 
qui  pouvait  être  fait  par  des  moyens  pacifiques,  pour  l'ar- 
rêter. M.  Canning,  comme  ministre  des  affaires  étrangères, 
f.il  donc  obligé,  quarante-huit  heures  après  avoir  accepté  le 


littÉratihf..  45 

portefeuille,  de  reconnaître  que  l'esprit  du  pays  était  déci- 
dément contraire  à  l'invasion  de  l'Espagne.  Mais  cette  inva- 
sion était  fondée  sur  un  principe  ;  ce  fut  en  conséquence 
contre  ce  principe  qu'il  se  crut  appelé  à  combattre. 

Le  discours  de  la  couronne  de  France  ,  composé ,  selon 
l'habitude  ,  pour  présenter  deux  sens  ,  un  pour  la  France  , 
un  pour  le  reste  du  monde  ,  ou  plutôt  pour  ces  parties  du 
monde  où  le  double  sens  pouvait  être  nécessaire ,  était  in- 
explicable sous  tous  les  rapports  ,  excepté  comme  une  hardie 
prétention  du  droit  divin  (  prétention  ,  disons-le  en  pas- 
sant ,  rajeunie  par  le  libéral  de  la  légitimité  ,  M.  de  Cha- 
teaubriand )  ;  ce  discours,  M.  Canniug  ,  toujours  peu  ré- 
sené  dans  ses  expressions  ,  déclara  nettement  ne  pouvoir 
lui  donner  qu'une  interprétation  ,  qui  excitait  en  lui  le  dé- 
goût et  L'horreur.  De  ce  moment  il  fut ,  pour  les  empereurs 
de  Piussie  et  d'Autriche  ,  pour  le  cabinet  prussien  ,  pourles 
légitimistes  d'Espagne  ,  d'Italie  et   de  France  ,  un  libéral  , 


un 


jaco 


hin  ,  un  carbonaro .  un  régicide.  Son  caractère  était 


-o' 


représenté  par  eux  selon  qu'ils  se  sentaient  plus  ou  moins 
attaqués  ,etsi  l'opposition  avait  été  satisfaite  en  Angleterre  , 
les  torys  auraient  déjà  commencé  à  nepasètretrès-contens; 
mais  le  dégoût  et  l'honneur  de  M.  Canning  ne  s'exhalèrent 
qu'en  paroles.  Nous  ne  l'en  blâmons  pas.  Une  guerre  avec 
la  France  eût  été  bien  justifiée.  Peut-être  lord  Heytesbury, 
en  acceptant  une  responsabilité  que  les  évèuemens  lui  ga- 
rantissaient ,  fit-il  plus  que  le  monde  ne  le  croit  généralc- 
menten  la  prévenant;  mais  uneguerre  non  point  faite  pour 
l'Espagne,  mais  pour  un  parti  en  Espagne  ,  quoique  nous 
approuvions  les  principes  de  ce  parti,  eut  été  une  guerre 
imprudente  et  inutile.  En  évitant  la  guerre  avec  la  France, 
il  était  du  devoir  du  gouvernement  de  faire  tout  ce  qui  était 
en  son  pouvoir  pour  diminuer  la  puissance  ,  ou  apporter  des 
obstacles  à  l'ambition  de  sa  rivale.  De  là  ces  mémorables 
déclarations  qui,  quelque  temps  après,  proclamèrent  la  re- 
connaissance des  colonies  espagnoles  comme  états  indépen- 
dans.  Le  gouvernement  britannique  déclara  donc  «  qu'il 
considérait  la  séparation  des  colonies  de  l'Espagne  comme 
existant  défait,  et  qu'il  ne  tolérerait  dans  aucun  cas  la  ces- 
sion que  l'Espagne  pourrait  faire  de  colonies  sur  lesquelles 


46  REVUE    DE    PARIS. 

elle  n'exerçait  plus  crinfluence  ni  positive  ni  directe.  « 
Ces  déclarations  ne  provenaient  d'aucune  sympathie  pour 
la  liberté,  mais  uniquement  de  raisons  politiques  ;  non  point 
du  désir  que  les  colonies  possédassent  un  gouvernement 
libre  qui  leur  fût  plus  propre  ,  mais  du  désir  d'empêcher 
leur  cession  possible  à  la  France.  Les  mesures  qui  suivirent 
étaient  la  conséquence  nécessaire  de  ce  principe  ,  et  nous 
ayons  pour  autorité  les  expressions  de  M.  Canning  lui-même, 
qui  établissent  que  la  reconnaissance  de  l'Amérique  du  Sud 
n'était  pas  un  acte  de  sa  seule  et  unique  libéralité  ,  mais  une 
mesure  politique  concertée  et  adoptée  unanimement  par  le 
cabinet  dont  il  faisait  partie. 

(.<■  Je  n'ai  pas  cru  nécessaire  de  réfuter  Thonorable  et  sa- 
vant gentleman ,  relativement  à  la  disposition  du  cabinet  ; 
mais  je  dois  démentir  une  de  ses  assertions.  Il  a  regardé 
comme  reconnu  que  ,  parce  que  sur  un  intérêt  le  cabinet 
comme  la  nation  est  tUvisé  en  deux  partis  ,  quiconque  est 
contre  moi  dans  la  question  catholique  était  également  con- 
tre moi  dans  la  reconnaissance  de  l'Amérique  du  Sud  ;  il 
est  complètement  dans  l'erreur.  Je  puis  l'assurer  que  la  ligne 
queTimagination  suppose  entre  les  libéraux  elles  illibéraux 
dans  le  cabinet  n'est  pas  droite  mais  elliptique  ,  et  quoique 
cette  division  puisse  ,  comme  dans  la  question  catholi- 
que, être  facilementdéterminée  dans  d'autres  questions  pour 
lesquelles  les  membres  ne  sont  point  influencés  par  l'habi- 
tude, les  liaisons  ou  l'honneur  personnel,  je  puis  dire  qu'ils 
se  rendent  franchement  aux  argumens  de  leurs  collègues.  » 
Nous  arrivons  maintenant  aux  affaires  du  Portugal.  La 
constitution  apportée  par  sir  Charles  Stuart  était  nécessai- 
rement une  nouvelle  offense  contre  les  gouvernemens  in- 
constitutionnels de  l'Europe.  Ils  étaient  engagés  dans  une 
lutte  en  faveur  du  despotisme.  La  recommandation  d'une 
constitution  était  donc  presque  une  déclaration  de  guerre. 
En  conséquence  M.  Canning  crut  devoir  déclarer  ,  et  dé- 
clara en  effet  que  sir  Charles  Stuart  avait  agi  sans  autorisa- 
tion. Cependant  sir  Charles  Stuart  demeurant  toujours  en 
faveur ,  il  était  difficile  de  croire  qu'il  eût  agi  contre  les  in- 
tentions du  ministre.  Cette  forme  de  gouvernement  que  nous 
avions  soutenu  en  protestant  contre  la  destruction  de  l'an- 


LITTERATURE.  47 

cien  gouvernement  espagnol ,  il  devenait  tle  la  politique  du 
nouveau  de  la  détruire  en  Espagne.  Mais  cela  ne  pouvait 
se  faii-e  sans  menacer  delà  guerre  le  Portugal  ;  et  le  Portu- 
gal, un  traité  nous  obligeait  de  le  protéger.  M.  Canning  fut 
forcé  de  résister  encore  à  la  sainte-alliance.  Ce  fut  dans  ce 
discours  mémorable,  qui  annonçait  le  départ  de  nos  trou- 
pes pour  le  Portugal;  et  lorsqu'il  se  tourna  vers  les  bancs 
au-dessous  delà  galerie,  lorsque  sa  voix  s'éleva,  son  bras 
tendu  et  sa  main  ouverte  semblèrent  personnellement  dé- 
fier les  ministres  de  ces  mêmes  souverains  qu'il  menaçait 
de  livrer  à  l'indignation  et  à  la  vengeance  de  leurs  sujets. 
Le  caractère  de  l'homme  domina  le  sentiment  de  sa  situa- 
tion; l'orateur  avide  d'applaudissemens  immédiats  oublia  le 
ministre,  qui  doit  toujours  peser  les  conséquences  ultérieu- 
res. Il  parla  avec  véhémence,  car,  soit  que  ce  fût  pour  la 
tyrannie  ou  pour  la  révolution,  c'était  avec  véhémence , 
avec  animosité  qu'il  devait  parler.  Enfin  c'était  la  même 
énergie  brillante  de  diction ,  la  même  chaleur  qui  l'avaient 
autrefois  rendu  si  redoutable  aux  amis  de  la  réforme,  qui 
maintenant  l'exposait  à  la  censure  des  potentats  indignés. 

Ce  qui  le  séparait  des  ennemis  de  la  liberté  lui  gagna  des 
amis;  et  comme  il  avait  été  autrefois  en  butte  aux  attaques 
de  l'opposition  libérale  plus  que  ses  collègues ,  aussi  eut-il 
plus  de  part  qu'eux  aux  louanges  et  aux  faveurs  de  cette  op- 
position. 

Vers  ce  temps  critique  pour  lui,  lord  Liverpool  mourut. 
Ses  talens,  la  date  de  sps  services,  la  situation  éminente 
dans  laquelle  il  s'était  trouvé  si  long-temps  vis-à-vis  la  na- 
tion, désignaient  INI.  Canning  comme  premier  ministre.  Il 
n'y  avait  qu'une  seule  raison  contre  ce  choix  :  ses  sentimens 
connus  sur  la  question  catholique.  Ses  opinions  sur  celte 
question  lui  eussent  cUfficilement  ramené  les  rangs  de  cette 
fraction  du  cabinet  qui  l'avait  combattue  si  long-temps  sur 
les  bancs  de  la  chambre ,  si  la  démission  de  lord  Eldon,  de 
M.  Peel ,  du  duc  de  Wellington,  n'était  venue  décider  le  roi 
en  sa  faveur,  et  il  se  trouva  tout-à-coup,  sans  l'avoir  cher- 
ché, et  peut-être  même  sans  l'avoir  désiré ,  à  la  tête  du  parti 
libéral  de  l'Angleterre ,  auquel  il  avait  été  si  long-temps 
opposé. 


48  REVUE    DE    PARIS. 

Le  dernier  acte  de  son  ministère  { dont  la  combinaison 
avait  depuis  long-temps  existé)  fut  heureux  pour  sa  réputa- 
tion :  c'est  le  traité  de  Londres,  qui  unissait  les  trois  puis- 
sances ,  TAngleterre ,  la  Russie  et  la  France,  pour  la  liberté 
des  chrétiens  grecs. 

Il  est  facile  de  voir ,  d'après  notre  analyse,  que  nous  at- 
tribuons le  libéralisme  tardif  de  M.  Canning  à  toute  autre 
cause  qu'à  un  amour  abstrait  de  la  liberté.  Tout  ministre 
de  ce  pays ,  placé  dans  les  mêmes  circonstances ,  agira 
comme  lui.  Un  homme  d'une  éloquence  plus  calme,  d'un 
caractère  plus  modéré  et  plus  ferme ,  se  serait  probablement 
exprimé  différemment.  M.  Canning  eût-il  vécu  cinq  années 
de  plus,  serait-il  au  monde  encore  aujourd'hui,  il  est  peu 
douteux  que  l'opinion  des  lords,  vers  laquelle  il  paraissait 
vouloir  se  rallier ,  ses  sentimens  personnels  contre  loi'd  Grey, 
les  nombreuses  et  sérieuses  censures  d'une  longue  vie  po- 
litique ,  l'auraient  placé  une  fois  encore  à  la  tête  du  parti 
tory.  Défenseur  de  ce  système  qui  l'avait  élevé  au  pouvoir, 
la  chaleur  et  l'impétuosité  de  son  caractère  devaient  le  por- 
ter aux  partis  violens  ,  et  il  n'est  pas  improbable  que  le 
pays  qui  lui  érige  aujourd'hui  un  monument  aurait  pu,  un 
peu  plus  tard,  lui  construire  un  échafaud. 

Nous  le  disons ,  sans  intention  aucune  d'entacher  sa  mé- 
moire :  nous  pensons  réellement  avoir  parlé  avec  la  plus 
grande  franchise  à  son  égard  quand  nous  avons  donné  no- 
tre opinion  sur  cette  classe  d'hommes  qu'il  représentait,  classe 
que  nous  croyons  indifférente  pour  les  intérêts  de  la  masse 
du  peuple,  mais  nullement  lorsqu'il  s'agit  de  l'honneur  et 
du  caractère  du  pays. 

Comme  la  plupart  des  hommes  qui  se  sont  élevés  à  une 
situation  éminente,  M.  Canning  a  dû  beaucoup  au  hasard. 
Il  fut  heureux  du  jour  de  sa  mort,  comme  de  l'époque  de 
sa  désertion.  11  appartient  à  très-peu  d'hommes  d'être  sou- 
tenus par  un  parti  aussi  long-temps  que  cet  appui  leur  est 
utile  et  d'être  abandonnés  de  ce  parti  quand  son  attachement 
deviendraitnuisible.  Les  mêmes  hommes  qui,  comme  amis, 
donnèrent  le  pouvoir  à  M.  Canning,  firent,  comme  enne- 
mis ,  sa  réputation.  Mais  sa  gloire  n'est  liée  à  aucun  grand 
acte  de  législation.  Aucune   loi  ne  passera  à  la  postérité, 


LITTÉRATURE.  49 

protégée  par  son  nom.  Les  générations  qui  auront  à  l'admi- 
rer n'auront  pas  à  le  bénir.  L'auteur  de  mémoires  se  com- 
plaira à  décrire  ses  talens  5  l'historien  aura  peu  de  choses  à 
dire  des  bienfaits  que  lui  dut  son  pays. 

L'éloquence  de  M.  Canning  lui  était  particulière  ;  il  fut  le 
fondateur  de  son  école,  une  école  admirablement  adaptée  à  la 
chambre  des  communes,  formée  de  gentilshommes  élégans 
et  à  moitié  lettrés.  Ses  discours  étaient  toujours  faciles  et 
coulans  ,  souvent  passionnés  et  satiriques  ;  mais  il  excellait 
particulièrement  dans  cette  gaie  et  lumineuse  raillerie  par 
laquelle  on  rend  ridicule  l'antagoniste  auquel  on  ne  peut 
pas  répondre  ,  en  amusant  une  assemblée  trop  impatiente 
pour  vouloir  être  instruite.  Remarquable,  en  général,  par  l'é- 
légance de  son  langage,  nous  avons  des  preuves,  de  sa  pro- 
pre main,  du  soin  qu'il  prenait  pour  cela,  jusque  dans  les 
copies  qu'on  a  trouvées  de  ses  derniers  discours  :  Eixitmerno- 
riasumma^nnllatamenmeditationis  suspicio.  Ceux  qui  l'ont 
bien  connu  disent  qu'il  préparait  quelquefois  des  phrases 
négligées  pour  éviter  l'apparence  de  la  préparation .  Son  ac- 
tion peu  élégante,  peut-être  à  dessein  ,  était  vive  ,  animée  , 
et  convenait,  par  sa  véhémence,  à  l'éclat  et  aux  images 
qu'il  affectionnait. 

Ses  raisonnemens  n'étaient  pas  distribués  sous  cette  forme 
claire  et  logique  qui  force  et  enchaîne  la  conviction.  Il 
n'employait  pas  non  plus  les  péroraisons  qui  inspirent  la 
crainte  et  des  impressions  solennelles.  Il  savait  dérouter 
l'attention,  charmer  l'oreille,  occuper  l'imagination,  émou- 
voir la  sensibilité,  réussissantàun  hautdegré  danscesparties 
variées  de  son  grand  art.  Il  portait  les  qualités  qu'il  possé- 
dait à  une  telle  perfection  qu'il  semblait  parfois  profond  et 
sublime.  Quelques-uns  de  ses  talens  étaient  éminemment 
propres  aux  affaires.  Sa  scrupuleuse  assiduité  était  surtout 
remarquable,  à  cause  de  cette  opinion  vulgaire  que  les 
hommes  supérieurs  dédaignent  les  détails.  Ses  dépêches, 
quoiqu'elles  ne  fussent  pas  d'un  style  aussi  parfait  que  ce- 
lui de  son  successeur,  lord  Dudley,  étaient  admirables  de 
composition.  Il  portait  la  plus  minutieuse  attention  à  cha- 
que papier  qui  sortait  de  son  département.  Infatigable  à 
Downing  street,  il  était  pourtant  rarement    absent  de  sa 


50  REVUE    DE    PARIS. 

place  dans  la  chambre  des  communes  ;  et  même  quand  les 
affaires  de  la  séance  semblaient  terminées ,  Thomme  d'état 
et  l'orateur  devenaient  courtisan ,  et  rarement  se  mettait-il 
au  lit  sans  faire  au  roi  un  rapport,  souvent  éloquent,  de 
ce  qui  s'était  passé  dans  la  soirée.  Cependant  son  génie  n'é- 
tait pas  tout-à-fait  de  premier  ordre  ;  il  y  avait  quelque  chose 
dans  son  caractère  et  ses  talens  qui  tendait  à  la  fois  à  dimi- 
nuer notre  respect  pour  son  mérite,  et  le  blâme  pour  ses 
défauts. 

Le  même  amour  frivole  de  l'esprit ,  cette  même  facilité 
fatale  pour  la  satire ,  cette  même  légèreté  vive  et  impru- 
dente de  conduite ,  qui  souvent  ont  terni  son  talent ,  nous 
font  excuser  ses  erreurs.  Nous  blâmons  l'homme  d'état 
d'être  un  peu  trop  enfant  ;  puis  nous  pardonnons  au  vieux 
politique,  comme  nous  pardonnerions  à  Fécolier  spiri- 
tuel. 

M.  Canning  resta  toujours  jeune  ,  toujours  le  meilleur 
élève  de  la  première  classe  de  son  collège  d'Eten ,  se  mo- 
quant «  du  docteur  ,  «  comme  on  appelait  M.  Addington  ; 
se  battant  en  duel  avec  lord  Castlereagh ,  accablant  le  pau- 
vre M.  Ogdcn  de  mauvaises  plaisanteries ,  contredisant 
insolemment  M.  Brougham,  frondant  la  sainte-alliance,  se 
querellant  avec  le  duc  de  Wellington,  il  vécut  dans  d'éter- 
nelles disputes,  une  des  raisons  peut-être  qui  lui  valurent 
tant  d'affections  personnelles  durant  sa  carrière  parlemen- 
taire. 

Aucun  artiste,  contemplant  cette  carrière,  ne  le  pein- 
dra avec  le  front  large,  la  lèvre  dure  et  serrée,  l'air  pen- 
seur et  concentré  de  Napoléon  Bonaparte.  Son  éloquence 
et  son  ambilion  rappellent  aussi  peu  le  caractère  de  fer  et 
la  hautaine  dignité  de  Strafi'ord.  On  ne  trouvera  pas  dans 
ses  yeux  la  profondeur  de  Richelieu  ,  l'éclair  volcanique  de 
Mirabeau,  la  majesté  offensée  de  Chatam.  Ilapparait/a, 
comme  nous  le  voyons,  avec  une  tête  plutôt  inspirée  par 
l'intelligence ,  le  sentiment  etla  satire,  que  par  la  réflexion, 
la  passion  et  la  fermeté,  avec  plus  de  pétulance  que  de  fier- 
té ,  plus  de  grâce  que  do  profondeur ,  plus  de  cette  irrita- 
bilité d'un  tempérament  léger  que  de  cette  force  et  de  c<; 
feu  départis  à  la   race  d'hojnmes    que    la    nature  a    for- 


LITTÉRATrRE.  51 

niés  de  ses  éléraens  les  plus  inflexibles  et  les  plus  violens. 

L'auteuh  de  l'article  sur  m.  de  Talleyram)  (i). 

(i)  Voir  Reloue  de  Paris ,  tome  lo'^,  3'=  année.  Cet  auteur  est 
M.  Henry  BuKver  ,  frère  de  Tauteur  de  Pelharn ,  directeur  du 
New-Moxthlï  Magazine.  M.  Buhver  a  fait  traduire  à  Londres 
ce  second  article  sous  ses  yeux  pour  la  Revue  de  Paris.  (A^.  duD.) 


UNE  CHARTE. 
Scènes  i^tstonques!. 


Leblanc  ,  professeur  de  français. 

L'Econome  de  Thôpital  Saint- 
Jean. 

Le  Chirurgien  en  cLef  dudit 
hôpital. 

Un  Br.EssÉ  politique. 

M"<^  Fischer. 

Clara. 

La  Femme  du  blessé. 


PERSONNAGES 

Le  CnAND-CHANCELIER, 

Un  membre  du  grand-conseil. 

M.  de  Fischer,  professeur  de 
jurisprudence. 

Hermann,  son  suppléant. 

Frédéric  ,  neveu  d'Hermanu. 

Schneider  ,  ami  de  Fischer,  se- 
crétaire du  cabinet  du  grand- 
duc. 

pETEBS,  ami  d'Hermaini,  sans, 
profession. 

(La  scène  est  dans  un  petit  état  de  rAllemagne.  ) 

SCÈNE  I-. 
(LUNDI,  5  SEPTEMBRE.  —  La  salle  du  grand-conseil.  —  La 
séance  est  présidée  par  le  grand-chaiicelier;  les  membres  sont 
levés  et  près  de  se  séparer.) 

LE  grand-chancelier. 

Ainsi,  messieurs,  la  chose  est  bien  entendue  :  M.  de  Fischer 
va  s'occuper  de  rédiger  un  projet  de  constitution  —  d'un  libéra- 
lisme honnête,  ainsi  que  nous  en  sommes  convenus.  Ce  soir,  sans 
l'aufe,  nous  nous  rassemblerons  pour  le  discuter,  et  demain  matin 
au  plus  tard  sur  les  dix  heures,  le  pays  peut  être  en  possession  de 
ses  libertés. 

UN  conseiller. 

11  est  bien  fàchcu.x,  messieurs,  que  nous  n'ayons  pas  pu,  séance 
tenante,  finir  cette  ail'aire.   En  venant  ici,    j'ai  traversé  la  place 


LITTÉRATURE.  53 

royale  ;  j'y  ai  vu  des  groupes  que  les  patrouilles  avaient  beaucoup 
de  peine  à  dissiper;  j'ai  peur,  si  nous  ne  nous  hâtons,  de  voir  re- 
nouveler les  scènes  déplorables  d'avant-hier. 

LE  GRAND-CHAKCELIER. 

A  vrai  dire,  il  me  parait  impossible  de  se  bâter  davantage; 
hier  soir  seulement  le  grand-duc  m'a  coranmniqué  ses  ordres  au 
sujet  de  la  charte  qu'il  veut  octroyer.  Nous  nous  reunissons  ce 
matin  pour  l'ébaucher,  et  nous  prenons  une  journée  pour  la  finir; 
un  tailleur  demanderait  plus  long-temps  pour  faire  un  frac. 

LE  CONSEILLER. 

Moi ,  j'aurais  tout  simplement  proclamé  la  charte  française. 
{Réclamation  générale.) 

LE   GRA>"D-CHANCELIER. 

Monsieur,  la  chose  n'était  pas  praticable  ;  un  gouvernement  doit 
se  respecter  un  peu,  même  en  temps  d'insurrection.  Une  constitu- 
tion ne  peut  pas  être  ainsi  une  selle  à  tous  peuples.  Je  réponds 
d'ailleurs  de  tout  ce  qui  pourra  arriver,  et  je  vous  promets  que 
force  restera  à  la  loi. 

LE   CONSEILLER. 

Oui;  mais  TeiFusion  du  sang... 

LE   GRAKD-CHAKCELIER. 

Est  un  grand  malheur,  sans  doute,  et  que  nous  avons  tous  à 
rœur  d  éviter.  Je  n'en  veux  pas  d'autre  preuve  que  les  concessions 
fiiites  par  nous  aux  exigences  d'une  population  qui ,  dans  l'opinion 
de  tout  homme  sensé ,  ne  gagnera  rien  à  changer  de  régime. 
Toutefois ,  en  consentant  à  se  modifier,  le  pouvoir  ne  peut  ad- 
mettre des  arrangemens  qui  accusent  la  peur;  tant  pis  pour  qui 
voudra,  comme  dit  le  proverbe  français,  «  aller  plus  vite  que  les 
\ioluns  !  1) 

FISCHER. 

Pour  moi,  messieurs  ,  profondément  touché  de  la  confiance  que 
vous  voulez  bien  mettre  dans  mon  zèle  pour  le  bien  public,  je 
m'engage  à  vous  apporter  ce  soir  un  canevas  que  mes  faibles  lu- 
mières rendront  le  moins  imparfait  possible ,  et  à  ne  pas  retarder 
•i  une  minute  l'émancipation  nationale. 

LE  GRASD-CHANCELIER. 

A  ce  soir  donc,  messieurs;  car  M.  de  Fischer  nu  pas  de  temps 
à  pfrrdre.  —  La  séance  est  levée. 

(  Les  membres  du  conseil  se  sèjuircnt  ) 
1  5. 


0*à  REVUE   DE    PARIS. 

SCÈNE  II. 
(  Le  cabinet  de  M.  de  FiscHer.  ) 
Mme  DE  FISCHER,  SCHNEIDER. 

SCHNEIDER. 

Diable  !  diable  !  dix  heures  un  quart ,  Fiseber  ne  rentre  pas  ! 
nous  manquerons  roccasion. 

jjyrne  pj.    pisCHER. 

Mais  là,  vraiment,  croyez-vous  quil  ait  des  chances? 

SCHNEIDER. 

Lui  !  plus  que  personne  ;  la  plus  belle  réputation  de  juriscon- 
sulte de  toute  l'université.  Dans  les  premiers  temps  d'une  ère  de 
libéralisme,  on  a  toujours  la  religion  des  capacités.  {On  sonne.) 
Le  voilà  peut-être  ! 

SCÈNE  III. 

LES  PBÉCÉDENS,  FISCHER. 
FISCHER. 

Ah  !  vous  voilà ,  Schneider  ;  eh  bien  !  quoi  de  nouveau  ? 

SCHNEIDER. 

Presque  rien ,  mon  cher  ;  il  s'agit  tout  simplement ,  dans  la 
nouvelle  combinaison  gouvernementale ,  de  vous  faire  ministre  de 
la  justice. 

FISCHER. 

Allons  donc  ! 

SCHNEIDER. 

Oui ,  mon  ami.  J'arrive  de  la  résidence;  le  grand-chambellan 
aura  la  présidence  du  conseil ,  et  il  est  chargé  de  composer  un  mi- 
nistère 5  il  m'a  demandé  des  noms,  j'ai  prononcé  le  vôtre,  qui  a 
paru  très-bien  faire  à  son  oreille  :  mais  il  n'y  a  pas  une  miimte  à 
perdre,  il  faut  aussitôt  monter  en  voiture  et  courir  vous  présenter. 

FISCHER. 

Mais,  mon  bon  Schneider... 

SCHNEIDER, 

Ah!  d'abord,  ne  perdons  pas  de  temps  en  discussions,  objcc- 


LITTÉRATURE.  55 

lions  et  argumentations.  Je  tous  dis  que  je  suis  siir  de  mon  fait, 
que  vous  êtes  en  lète  de  la  liste;  que  le  grand-chambellaa  n'a  be- 
soin que  de  savoir  les  principes  dans  lesquels  vous  comptez  mar- 
cher, et  que  ce  sera  une  cbose  arrangée. 

i^me  pE  FISCHER. 

Quant  à  ses  principes,  je  ne  crois  pas  que  cela  puisse  faire  de 
difficultés,  M.  de  Fiscber  est  connu  pour  un  bonime  modéré... 

FISCHER. 

Vous  me  mettez  dans  le  plus  grand  embarras. 

SCHXEIDER. 

Comment  cela?  est-ce  que  vous  auriez  quelque  répugnance  pour 
une  position  ministérielle  ? 

FISCHER. 

Mais  d'abord,  cela  demande  réflexion.  Etre  ministre  dans  uu 
gouvernement  constitutionnel,  c'est  uu  métier  fort  rude!  Nous 
allons  indispensablenient  avoir  la  liberté  de  la  presse,  une  opposi- 
tion dans  les  cbambres. 

^^me  pp.   FISCHER. 

Pourquoi  une  opposition  ,  mon  ami ,  si  tu  ne  veux  que  le  bon- 
Leur  de  la  nation  ? 

SCHNEIDER,  jHant. 

Ab  !  parce  qu'il  y  aura  sept  ou  buit  portefeuilles  ù  donner ,  et 
qu'ils  seront  soixante  concurrens  ;  mais  j'espère  bien  que  de  pa- 
reilles considérations... 

FISCHER. 

On  ne  pourrait  pas  remettre  celte  visite  à  demain  ? 

SCHNEIDER. 

Impossible  !  cbaque  minute  de  retard  vous  ôte  une  cbance  ;  nous 
devrions  déjà  être  en  route. 

FISCHER. 

Alors  ,mon  cber,  il  faut  y  renoncer. 

SCHNEIDER. 

Vous  êtes  fou  ,  j'imagine  ? 

FISCHER. 

Non,  je  ne  puis  pas  m" absenter  ;  je  me  suis  cbaige  d'un  travail 
qui  ne  se  peut  remettre. 

SCHNEIDER. 

Pensez  donc  qu'il  s'agit  d'un  portefeuille  ! 


^6  RtYUE    DE    PARIS. 

riSCHER. 

Tout  ce  que  vous  voudrez;  mais  ils  oui  voulu- ce  malin,  au 
£;raad-conseil,  que  je  leur  rédigeasse  pour  demain  un  projet  de 
constitution.  Je  m'y  suis  engage;  les  circonstances  sont  graves,  il 
y  a  péril  à  ajourner  la  proclamation  des  libertés  publiques;  il  faut 
que  je  m'enferme  toute  la  journée,  et  bien  heureux  si  ra'on  travail 
est  prêt  pour  Thcure  convenue! 

SCHNEIDER. 

Et  c'est  cela  qui  vous  décide  à  donner  votre  démission  d'un 
ministère  ? 

FISCHER. 

Sans  doute  j  à  moins  que  vous  n'ayez  en  poche  ,  vous-même , 
une  charte  toute  prête  dont  je  puisse  les  arranger. 

SCHNEIDER. 

Très-certainement,  mon  cher,  quoique  je  n'aie  jamais  fait  de 
politique,  si  je  pouvais  vous  laisser  aller  seul  chez  le  grand-chani 
bellan,  je  me  chargerais  de  votre  besogne  :  mais  à  défaut  de  moi , 
le  premier  veau... 

FISCHER. 

Comment!  vous  voulez  ,  quand  le  grand-conseil  m'a  seul  jugé 
capable  de  ce  travail,  que  j'aille  le  confier  à  des  mains  étran- 
gères ? 

SCHNEIDER. 

Vous  le  reverrez,  ce  travail;  il  s'agirait  seulement  de  trouver 
quelqu'un  de  discret.  —  Attendez,  une  idée! 

(  //  s' approche  d'une  table  à  écrire.  ) 

FISCHER. 

Qu'est-ce  que  vous  faites  ? 

SCHNEIDER. 

J'écris. 

FISCHER. 
A  qui  ? 

SCHNEIDER. 

A  Hermanii,  votre  suppléant;  c'est  un  homme  habile  qui  sait 
à  Ibnd  toutes  les  législations;  il  vous  remplacera  mcrveiileuse- 
menl. — Laissez-moi  faire.  —  Je  lui  laisse  entrevoir  quelque  chose 
de  votre  prochain  avènement ,  et  sur  le  second  plan  ,  la  perspective 
de  devenir  titulaire  de  votre  chaire. 


LITTÉRATURE.  57 

FISCHEH. 

Mais  moucher  Sctneider... 

SCHNEIDER, 

Encore  une  fois,  vous  corrigerez  son  projet. 

FISCHER. 

Quel  despote  vous  faites  ! 

jjmc  FISCHER. 

Dans  le  fait,  mon  ami,  la  chose  peut  très-bien  aller  ainsi. — 
Approche  donc  un  peu  ici  que  j'arrange  le  nœud  de  ta  cravate  ;  tu 
aurais  bien  dû  mettre  un  autre  gilet,  celui-là  est  plein  de  tabac. 

SCHNEIDER. 

Du  tout,  du  tout,  il  est  très-bien  ainsi.  Allons  , partons.  Vous, 
madame  Fischer,  envoyez  cela  aussitôt  chez  Hermaun, 

FISCHER. 

Mon  ami,  je  vous  cède,  mais  je  ne  suis  pas  tranquille. 

SCHNEIDER,  À  3/™^  Fïscher. 
Je  vous  le  ramène  ministre.  {Ils  sortent.) 


SCENE  IV. 

(Le  cabinet  d'Hermanu.) 
HERMA]SN,PETERS. 

HERMANN. 

TrufTée,  et  du  Perigord, dites-vous? 

PETERS. 

Oui,  mon  ami,  je  la  reçois  en  droiture,  et  comme,  par  ce  temps- 
ci,  bien  fia  est  celui  qui  pourrait  compter  sur  le  lendemain,  j'ai 
commencé  par  la  faire  mettre  à  la  broche.  ÎSous  l'arroserons  avec 
du  vin  du  Rhin  ;  ce  qui  sera  une  excellente  occasion  de  trinquer 
au  triomphe  de  la  liberté.  Etes-vous  des  nôtres  ? 

HERMANN. 

Si  j'en  suis  ?  Un  patriote  comme  moi  ! 

PETERS. 

Dans  trois  quarts  dheure  au  plus  tard  ,  alors  ? 

HERMANN. 

Qu'elle  soit  cuite  à  point!  !  ! 


SB  REVUE    DE    PARIS. 

PETERS. 

Soyez  en  paix  ;  je  retourne  la  surveiller  moi-même  et  recruler 
deux  ou  trois  bons  vivans. 

hermakN. 
Pas  trop  de  monde!  mon  cher  ,  qu'on  ait  ses  coudées  franches. 

PETERS. 

Vous  serez  content  ;  ne  vous  faites  pas  trop  attendre  seulement. 

HERMANN. 

Je  porterai  avec  moi  deux  bouteilles  de  mon  vin  de  paille. 

PETERS. 

Elles  seront  les  bienrvenues ,  comme  vous  ! 

HERMAKN. 

Oui;  mais  avec  cette  nuance  qu'elles  s'en  viendront  pleines  et 
s'en  retourneront  vides  ,  tandis  que  moi 

PETERS. 

Conservez-vous  de  cette  humeur ,  et  nous  rirons  encore  une  fois 
avant  que  le  monde  ne  finisse. 

HERMANN. 

Amen  1  {Petevs  sort.) 

SCÈNE  V. 

HERMANN,  seul. 

Truffée  et  du  Périgord!  voilà  qui  va  faire  un  peu  diversion  à 
cette  insupportable  politique  dont  nous  assomment  messieurs  les 
réformateurs.  {Undomestique  entre  et  lui  remet  une  lettre.)  De 
quelle  part  ? 

LE  DOMESTIQUE. 

De  la  part  de  M.  de  Fischer.  (//  sort). 

HERMANN,  UsUnt . 

«  Mon  cher  monsieur  Hermann ,  les  grands  évènemens  qui  se 
0  sont  accomplis  depuis  quelques  jours,  w  —  Bien!  je  parlais  d  é- 
chapper  à  la  politique.  —  ci  Depuis  quelques  jours  paraissent  devoir 
»  amener  un  changement  heureux  dans  la  position  de  M.  de  Fis- 
«  cher,  w  —  Ah!  ah!  est-ce  qu'il  voudrait  enfin  me  laisser  la 
chaire  ?  —  «  Mandé  en  ce  moment  à  la  résidence ,  il  laisse  un  tra- 
»  vail  pressé ,  qu'à  son  défaut  vous  ferez  admirablement  ;  il  s'agi- 
fl  rait,  dans  la  journée,  de  formuler  un  projet  de  constitution  qui 


LITTER.ITURE.  9V 

■>•>  doit  être  soumis  ce  soir  au  graud-conseil.  Vous  comprenez  (jue 
«  tous  ceux  qui  auront  mis  de  près  ou  de  loin  la  main  à  celte  œu- 
>>  vre  pourront  avoir  quelques  prétentions.  Le  travail  sans  faute 
o  pour  ce  soir!  Activité  et  discrétion. 

>>  Votre  bien  dévoué ,  Schkeidep,.  » 

Voilà  qui  mérite  réflexion. — Une  constitution  à  faire,  et  dans 
la  journée  !  Il  est  maintenant  onze  heures  ;  en  s'enfermant  et  en 
recueillant  quelques  idées  qu'on  a  toujours,  bon  gré  mal  gré,  sur 
l'état  social  des  peuples ,  on  pourrait  bien  en  effet  leur  confection- 
ner un  projet, —  Et  dans  le  fait,  si  M.  de  Fischer  ,  qui  est  passable- 
ment intrigant,  arrivait  un  peu  plus  haut  que  sa  chaire  ,  ce  serait 
un  bon  titre  pour  s'y  installer  après  lui.  —  \ oyons  donc,  je  dois 
avoir  là  dans  quelque  coin  un  Précis  de  la  Constitution  améri- 
caine; il  me  semble  qu'on  pourrait  très-bien  la  leur  appliquer  ; 
peut-être  même  qu'il  ne  serait  pas  impossible ,  avec  un  peu  d'ap- 
pui, de  faire  monter  le  traitement  de  cette  chaire  à  2,000  florins. 
(  Se  frappant  le  front.  )  Ah  !  mon  Dieu  !  et  le  déjeuner  !  moi  qui 
ai  promis  à  ce  pauvre  Peters  ! — Il  faut  lui  écrire.  —  Lui  écrire! 
quoi?  que  l'on  mange  la  dinde  sans  moi?  cela  est  bien  dur  pour- 
tant !  Parbleu  !  si  c'est  là  un  échantillon  du  bonheur  qu'on  doit  at- 
tendre du  régime  constitutionnel,  c'est  fort  encourageant.  Il  est 
stupide  aussi  ce  Peters,  il  vient  vous  inviter  un  quart  d'heure 
avant  :  il  ne  pouvait  pas  attendre  à  demain ,  la  charte  aurait  été 
proclamée  et  finie  ;  tout  le  monde  aurait  été  libre,  content,  de  bon 
appétit.  Une  dinde  truffée  peut  bien  attendre  un  jour!  —  Ah!  ma 
foi,  au  diable  la  constitution  !  "M.  de  Fischer  s'en  donnera  peut- 
être  tous  les  gants,  j'aurai  manqué  mon  déjeuner  ,  et  je  n'en  serai 
pas  plus  avancé...  D'un  autre  côté,  cependant,  il  y  a  évidemment 
ici  une  occasion.  Imbécile  de  Peters  !  bourreau  de  Peters  !  je 
voudrais  te  voir  toi-même  à  la  broche  avec  ta  dinde  ;  et  puis  ces 
autres  animaux  avaient  bien  besoin  dune  charte!  {On  frappe.^ 
Qui  va  là? 

SCÈNE  VI. 
HERMANN,  FRÉDÉRIC. 

FRÉDÉniC. 

Bonjour ,  mon  oncle  ! 


60  REVUE    DE    PARIS. 

HERMAKN. 

Qu  est-ce  que  tu  viens  faire  ici  ce  matin? 

FRÉDÉmC. 

Moi?  Je  viens  savoir  comment  vous  vous  portez  ,  et  préparer 
avec  vous  ma  tlièse,  ainsi  que  nous  en  sommes  convenus. 

HERMAKN. 

Je  me  porte  mal,  et  je  n'ai  pas  le  temps  de  m'occuper  Je  la 
thèse. 

FRÉDÉRIC. 

Alors,  mon  oncle,  je  vous  laisse.  Je  reviendrai  demain. 

HERMANN. 

Oui,  mais  fais-moi  un  plaisir;  c'est  de  ne  pas  aller  te  fourrer 
dans  les  groupes  ,  avec  MM.  les  tapageurs  de  Tuniversité. 

FRÉDÉRIC. 

Mais,  mon  oncle,  personne  n'a  envie  de  faire  du  bruit,  main- 
tenant que  l'on  a  promis  une  constitution. 

HERMANN. 

Une  constitution ,  on  ne  la  tient  pas  cette  constitution;  elle 
n'est  pas  faite  encore. 

FRÉDÉRIC. 

Comment,  mon  oncle,  est-ce  que  vous  pensez  que  le  grand- 
duc?... 

HERMANN. 

Je  pense,  messieurs  les  habiles  ,  que  c'est  une  chose  fort  difficile 
à  faire  et  qu'on  ne  devrait  pas  ainsi  improviser. 

FRÉDÉRIC. 

Mais,  mon  oncle,  les  bases  en  sont  si  bien  convenues,  la  na- 
tion sait  si  parfaitement  ce  qu'elle  veut,  que  rien  au  contraire  ne 
.me  parait  plus  simple  à  formuler. 

HERMANN. 

Et  vous  vous  en  chargeriez-vous,  monsieur  le  politique  de  dix- 
huit  ans  ? 

FRÉDÉRIC. 

II  me  semble  qu'^oui ,  mon  oncle;  pourvu  qu'on  y  consigne  Vé- 
galitë  devant  la  loi,  le  jury,  la  liberté  de  la  presse,  la  responsa- 
bilité des  ministres 

HERMANN. 

C'est  cela  ,  une  parodie  de  la  charte  française. 


LITTÉRATURE.  6l 

FRÉDÉRIC. 

Avec  les  modifications  convenables  à  notre  nationalité,  bien 
entendu. 

HERMAKN. 

Et  où  avez-vous  appris  tout  ce  droit  public  ? 

FRÉDÉRIC. 

Mon  oncle ,  nous  nous  en  occupons  beaucoup  à  notre  société  de 
jurisprudence. 

HERMAKN. 

Qui  est  surtout  renommée  pour  Fbabile  fabrication  du  punch  ef 
pour  les  succès  de  ses  membres  auprès  des  grisettes. 

FRÉDÉRIC 

Eb  bien  !  mon  oncle  ,  je  vous  assure  que  jV  ai  entendu  des  dis- 
cussions très-fortes,  où  moi-même  j'apportais  bien  quelques  lu- 
mières. 

HERMAKN. 

Ah  !  oui-dà  ,  vous-êtes  un  profond  politique! 

FRÉDÉRIC. 

Ma  foi,  j'en  sais  bien  autant  que  la  moitié  des  membres  du 
grand-conseil  qui  sont  chargés  de  rédiger  la  charte. 

HERMAKN. 

Je  voudrais  bien  vous  y  voir. 

FRÉDÉRIC. 

Moi,  mon  oncle,  je  n'aurais  pas   demandé  deux   jours   comme 
eux,  mais  deux  heures  :  le  temps  de  Técrire. 
HERMAKN ,  à  part. 

Il  a  une  assurance  qui  me  donne  des  idées.  (Haut).  Vous  dites 
donc  ,  monsieur  le  publiciste  ,  que  vous  vous  chargeriez  de  rédiger 
la  constitution? 

FRÉDÉRIC. 

Oui,  mon  oncle,  très-certainement. 

HERMAKN. 

Je  commence  par  vous  dire  que  vous  me  faites  pitié. 

FRÉDÉRIC. 

Cependant  ,  mon  oncle,.. 

HERMANN. 

Mais  comme  je  ne  connais  rien  de  plus  ridicule  que  ces  vanteries 
de  jeune  bomme  qui  veut  en  savoir  plus  que  toutes  les  générations 
passées,  vous  me  permettrez,  s'il  vous  plaît,  devons  prendre  au  mot 

2  6 


^  REVUE   DE  PARIS. 

FRÉDÉRIC. 

Comment  cela  ? 

HERMANN. 

Vous  allez  vous  installer  à  ce  bureau.  Voilà  du  papier ,  et  Tencre , 
des  livres  ;  je  suis  obligé  de  m' absenter  pour  une  affaire  pressante  ; 
nous  verrons,  quand  je  reviendrai ,  ce  que  vous  aurez  rassemblé 
d'idées  sur  une  constitution  à  donner  au  pays. 

FRÉDÉRIC. 

Mais  alors,  mon  oncle,  parions  quelque  chose.  Je  ne  veux  pas 
faire  pour  rien  un  pareil  travail. 

HERMANN ,  mystérieusement. 

Le  pays  attend,  {à  part)  la  dinde  aussi.  (Haut)  Il  n'est  pas 
impossible  que  le  travail  obscur  que  tu  vas  faire  ne  contribue  à  le 
mettre  plus  rapidement  en  possession  de  ses  libertés.  (Frédéric  le 
regarde  d'un  air  étonné.  )  Je  ne  m'explique  pas  davantage  ;  dans 
trois  heures  nous  verrons  ce  que  tu  auras  fait. 

FRÉDÉRIC. 

Comme  ça,  je  pourrais  être  pour  quelque  chose  dans  la  rédaction 
de  la  charte  ? 

HERMANN. 

Peut-être;  activité  de  discrétion.  (A  part  en  s' en  allant)  Dans 
le  fait,  ces  morveux-là,  dans  leurs  clubs,  s'occupent  si  fort  depoli- 
tique  qu'ils  en  savent  toujours  un  peu.  C'est  d'ailleurs  une  très- 
bonne  tête ,  et  sou  travail  nie  sera  un  bon  canevas.  Quand  le  vin 
de  paille  et  les  truffes  de  Périgord  m'auront  mis  en  inspiration  , 
j'aurai  bientôt  fait  avec  ces  matériaux  de  rattraper  le  temps  que  je 
vais  perdre.  On  a  bien  raison  de  dire  que  tout  faiitpar  s'arranger. 

{Il  sort.) 

SCÈNE  VII 

FRÉDÉRIC,  5eu/. 

Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?  Le  cher  oncle  aurait  donc  été  ap- 
pelé,  comme  jurisconsulte,  à  fournir  son  contingent  de  lumières  au 
grand  œuvre  de  notre  régénération?  et  attendu  qu'il  ne  s'est  ja- 
mais occupé  que  de  droit  romain,  il  ne  sait  par  quel  bout  en 
prendre  ;  et  tout  en  ayant  l'air  de  faire  fi  de  ma  science  ,  il  est  fort 
aise  d'y  avoir  recours.  La  vérité  est  que  si  je  peux  être  utile  au 


LITTÉRATrRE.  63 

pays  ,  je  me  soucie  fort  peu  de  la  forme  plus  ou  moins  convenable 
que  Ton  met  à  obtenir  mon  intervention;  mais  ce  qui  est  terrible, 
c'est  que  Clara  m'attend  chez  moi ,  et  qu'il  fait  le  plus  beau  temps 
du  monde,  et  que  nous  devons  aller  à  la  Maison  Blanche  re- 
trouver Fritz  et  sa  maltresse.  Certainement  en  deux  beures  je  peux 
avoir  bâclé  cela,  mais  Clara  a  furieusement  le  temps  de  s'impa- 
tienter ;  d'un  autre  côté ,  outre  qu'on  se  doit  en  tout  temps  à  sa 
patrie ,  mon  oncle  rirait  trop  à  mes  dépens  si  je  n'acceptais  pas 
son  défi.  Voyons ,  il  faut  avant  tout  aller  cLez  moi  prévenir 
Clara,  et  la  décider  à  prendre  patience.  (  Il  sort.  ) 

SCÈNE  VIII. 

(La  cbambre  d  eFrédéric.) 
CLARA,  LEBLANC. 

CLARA. 

Dieu!  que  vous  êtes  complimenteurs,  messieurs  les  Parisiens. 

LEBLANC. 

Je  vous  prie  de  croire,  mademoiselle,  que  si  je  dis  que  je  vous 
trouve  jolie... 

CLARA. 

Encore!  Ah!  tenez,  causons  d'autre  cbose.  —  Avez-vous  beau- 
coup d'élèves ,  outre  Frédéric? 

LEBLANC. 

Il  y  a  si  peu  de  temps  que  je  suis  ici ,  et  puis  au  milieu  de 
toute  cette  conflagration... 

CLARA. 

Ab!  ne  m'en  parlez  pas  seulement,  c'est  insupportable;  avec 
leur  politique ,  ils  me  feront  mourir  !  Est-ce  qu'on  s'en  occupe 
comme  ça  en  France? 

LEBLANC. 

Bien  autrement ,  ma  foi  ! 

CLARA. 

Cela  doit  être  gai;  mais  vous,  monsieur  Leblanc ,  est-ce  que 
vous  faisiez  comme  Frédéric;  est-ce  que  vous  en  parliez  à  votre 
maîtresse  ? 


p4  REVUE    DE   PARIS. 

LEBLANC. 

Non;  parce  qia'avant  tout,  je  fais  ce  que  je  fais,  et  que  quand 
je  suis  avec  une  jolie  femme,  je  m'occupe  de  mon  bonheur  parti- 
culier, et  fort  peu  du  bien  général  :  mais  après  cela ,  je  ne  dois 
pas  vous  cacher  que  j'ai  fait  sur  les  choses  politiques  et  économi- 
ques des  études  très-approfondiesj  je  vous  dirai  même,  entre 
nous,  que  mon  séjour  ici,  qui  n'est  pas  tout-à-fait  volontaire,  est 
la  conséquence  de  la  passion  un  peu  trop  vive  que  je  prenais  publi- 
quement à  ces  matières. 

CLARA. 

Tiens,  moi,  je  croyais  que  vous  étiez  ici  par  ordonnance  de 
vos  créanciers. 

LEBLANC. 

Ce  sont  des  bruits  bienveillaus  que  mes  collègues  ont  pris  plai- 
sir à  répandre. 

CLARA. 

Comme  cela ,  vous  êtes  ce  qu'on  appelle  un  réfugié  ? 

LEBLANC. 

A  pçu  près. 

CLARA. 

C'est-à-dire  une  de  ces  victimes  qui  commencent  par  s'établir 
en  maîtres  là  oîi  on  les  reçoit ,  et  qui  s'étonnent  beaucoup  quand 
on  ne  leur  donne  pas  dans  un  pays  plus  de  droits  que  les  habitans 
eux-mêmes. 

LEBLANC. 

Ah  !  vous  nous  calomniez  ! 

CLARA. 

Non  ;  mais  je  vous  prie  seulement ,  mou  cher  monsieur,  de  ne 
pas  encore  ajouter  à  l'exaltation  de  Frédéric  ,  qui  est  déjà  bien 
assez  empolàù/ué  comme  ça.  Voilà  un  quart  d'heure  que  je  suis 
à  l'attendre;  je  parie  qu'il  est  à  son  club  dès  le  matin. 

LEBLANC. 

Les  circonstances  sont  graves,  mademoiselle! 

CLARA. 

Les  circonstances!  c'est  moi,  monsieur,  et  je  ne  veux  pas  qu'il 
s'occupe  d'autre  chose. —  Ah!  je  crois  que  je  Tenlends  pourtant; 
c'est  bien  heureux  ! 


LITTERATURE.  6Ô 

SCÈNE  IX. 

LES  PRÉCÉDÉES,  FREDERIC. 
CLARA. 

Là,  toujours  le  dernier  au  rendez-vous! 

FRÉDÉRIC. 

Bonjour,  mon  ange  !  —  Bonjour,  monsieur  Leblanc  1 

LEBLANC. 

Nous  avons  bien  l'air  de  ne  pas  prendre  de  leçon  aujourdbui  ; 
mademoiselle  m'a  parlé  d'une  partie  de  campagne... 

FRÉDÉRIC. 

Qui  se  trouve  un  peu  accrochée  ! 

CLARA,  ^'^Ve/?^e/7^ 

Comment ,  qu'est-ce  que  vous  dites  ? 

FRÉDÉRIC. 

Ah!  voyons,  ne  te  fâche  pas  avant  de  savoir.., 

CLARA. 

Je  m'en  doutais,  on  ne  peut  compter  sur  rien  avec  vous. 

FRÉDÉRIC. 

Mais,  ma  chère  amie,  je  ne  dis  pas  qu'elle  soit  raanquée;  je 
dis  seulement  que  nous  partirons  plus  tard. 

CLARA. 

C'est  cela ,  à  l'heure  de  revenir. 

FRÉDÉRIC. 

Mais  non;  il  me  faut  deux  heures  au  plus. 

CLARA. 

Vous  vous  êtes  fourré  dans  quelque  conspiration ,  je  parie? 

FRÉDÉRIC. 

Du  tout;  il  n'y  a  rien  ,  au  contraire,  de  plus  paciOque  que  ma 
l'.MSsion.  Ecoute,  je  m'en  vais  te  la  dire,  en  vous  recommandant 
le  secret  à  tous  les  deux. 

CLARA. 

Quelque  mensonge  ! 

LEBLANC, 

Ecoutez-le,  mademoiselle. 

FRÉDÉRIC. 

Tu  sais  très-bien  que  demain  matin  on  doit  proclamer  la  con- 
ilitution? 

2  6. 


66  REVUE   DE   PARIS. 

CtARA. 

Eh  !  qu'est-ce  que  cela  me  fait ,  la  constitution  ? 

FRÉDÉRIC. 

Eh  bien  !  si  ça  ne  te  fait  rien,  ça  fait  quelque  chose  à  la  nation. 
Imaginez, mon  cher  Leblanc,  qu'à  l'heure  qu'il  est ,  ils  n'ont  rien 
de  prêt,  que  le  grand-conseil  délibère  depuis  trois  jours  sans  dés- 
emparer; qu'ils  ne  savent  où  donner  de  la  tête;  qu'ils  ont  con- 
sulté les  jurisconsultes ,  qui ,  eux-mêmes  ,  s'y  perdent.  Ils  en  sont 
■venus  jusqu'à  mon  oncle,  que  j'ai  trouvé  ce  matin  suant  à  grosses 
gouttes  ,  sans  pouvoir  s'en  tirer  ;  enfin  il  a  compris  que  nous  au- 
tres jeunes  gens  ,  après  tout ,  avions  seuls  des  idées  à  la  hauteur 
des  nouveaux  besoins  sociaux,  et  surmontant  un  peu  de  mau- 
vaise honte,  il  m'a  jirié  (baissant la  voix)  de  lui  rédiger  un  pro- 
jet de  charte. 

CLARA. 

Et  vous  croyez  que  je  vais  attendre  que  vous  ayez  fait  toute  une 
charte  ? 

FRÉDÉRIC. 

Mais ,  ma  chérie ,  sois  donc  raisonnable  ;  dans  une  heure  et  de- 
mie au  plus  je  suis  à  toi. 

CLARA  ,  mettant  son  chapeau. 
Du  tout ,  je  m'en  vais. 

FRÉDÉRIC. 

Clara,  tiens,  j'ai  là  des  chansons  de  Béranger  que  M.  Leblanc 
m'a  vendues  hier;  apprends-en  seulement  trois  ou  quatre  ,  je  t'as- 
sure que  pendant  ce  temps  ma  besogne  sera  finie. 

CLARA. 

Eh  !  je  ne  comprends  pas  tout  dans  votre  Béranger  ;  je  ne  sais  pas 
assez  le  français. 

LEBLANC. 

Si  mademoiselle  voulait,  j'aurais  bien  du  bonheur  à  le  lui  ex- 
pliquer? 

CLARA. 

Je  vous  remercie.  Vous  feriez  bien  mieux  d'aider  Frédéric , 
puisque  vous  êtes  si  fort  en  politique  ;  en  vous  mettant  à  deux , 
vous  aurez  plus  tôt  fini  votre  charte. 

FRÉDÉRIC. 

Vraiment ,  Leblanc  ?  est-ce  que  vous  avez  quelques  idées  gou- 
vernementales? 


LITTÉRATURE.  67 

LEBLANC. 

Moi,  mon  cher,  mais  un  peu,  ayant  travaillé  dans  les  jour- 
naux, ayant  eu  quelquefois,  comme  électeur,  l'occasion  d'exer- 
cer mes  droits  politiques,  lié  avec  les  principaux  membres  de  l'op- 
position. 

CLARA  ,  à  pai^t. 

Vilain  menteur  !  je  suis  sur  qu'il  aunait  du  calicot. 

FRÉDÉRIC. 

Alors  vous  pourriez  me  donner  quelques  idées  sur  la  constitution 
française  ? 

LEBLANC. 

Mais  oui. 

FRÉDÉRIC. 

Dites-m'en  donc  un  peu  les  principales  dispositions. 

LEBLANC. 

D'abord,  nous  avons  la  cour  des  pairs  qui  juge  comme  tribunal 
criminel  dans  les  grandes  occasions. 

FRÉDÉRIC  ,  prenant  des  notes. 
C'est  fort  remarquable  cela. 

LEBLANX. 

Ensuite  il  y  a  un  article  pour  les  biens  nationaux  qui  ne  peuvent 
pas  être  rechercbés. 

FRÉDÉRIC. 

Après? 

LEBLANC. 

Il  y  a  de  plus  la  liberté  de  la  presse,  le  jury ,  la  responsabilité 
des  ministres. 

FRÉDÉRIC. 

Ah  !  vous  avec  la  responsabilité  des  ministres  !  Je  ne  le  croyais 
pas. 

LEBLANC. 

Si  fait,  je  me  rappelle  même  avoir  fait  un  article  qui  en  a  si  bien 
démontré  la  nécessité,  qu'il  a  été  impossible  de  l'ajourner  plus 
long-temps. 

FRÉDÉRIC,  à  Clara  qui  regarde  par  la  croisée. 
Clara ,  ne  te  mets  donc  pas  comme  ça  à  la  fenêtre  !  tu  sais  bien 
que  je  n'aime  pas  ça. 

CLARA. 

C'est-à-dire ,  monsieur ,  que  je  ne  pourrai  pas  même  me  distraire 
pendant  qus  vous  faites  votre  charte. 


UD  REVUE  DE  PARIS. 

FRÉDÉRIC. 

Tu  aimes  ù  faire  toujours  ce  qui  n'est  pas  convenable. 

CLARA. 

Vous  m'ennuyez  à  la  fin  ;  vous  êtes  un  jaloux  qui  avez  peur 
qu'on  me  voie  en  passant.  Quand  on  a  des  caractères  comme  les 
vôtres,  monsieur,  on  reste  seul  à  faire  ses  constitutions;  cher- 
chez qui  vous  tienne  compagnie.  (  Elle  ouwre  la  porte  pour 
sortir.  ) 

FRÉDÉRIC,  courant  à  elle. 

Comment  Clara ,  tu  as  si  peu  de  raison  ? 

CLARA. 

C'est-à-dire,  monsieur,  que  c'est  vous 'qui  avez  si  peu  d'a- 
mour que  vous  inventez  tout  ce  qu'il  faut  pour  me  faire  de  la 
peine. 

FRÉDÉRIC. 

Voyons,  pardonne-moi. 

CLARA. 

Eh  bien  !  partons  tout  de  suite  ,  ou  je  ne  vous  aime  plus. 

FRÉDÉRIC. 

La  méchante  fille. 

CLARA ,  bas. 
Oui,  oh!  bien  méchante.  Tellement  que  je  n'ai  foit  que  penser, 
cette  nuit,  au  petit  bois  dont  vous  narlez  toujours,  et  que  si  vous 
aviez,  été  aimable... 

FRÉDÉRIC,  vivement. 
Eh  bien? 

CLARA. 

J'élais  convenue  avec  Anna  que  nous  ne  refuserions  pas  à  vo^is 
et  à  Fritz  d'aller  nous  y  promener  aujourd'hui. 
FRÉDÉRIC,  avec  angoisse. 

Ah,  mauvaise!  Eh  bien!  écoute,  attends  une  minute. — Leblaiic, 
qu'est-ce  que  vou;  faites  aujourd'hui? 

LEBLANC. 

Moi  ?  rien. 

FRÉDÉRIC. 

Si  vous  étiez  bieu  gentil,  vous  vous  mellrioz  à  ma  table  et  vous 
me  formuleriez  vos  idées  sur  la  constitution  qui  convient  à  notre 
nationalité. 


LITTÉRATURE.  69 

LEBLA>C. 

Je  veux  bien  .  mon  cher. 

FRÉDÉRIC. 

Quand  vous  aurez  fini ,  vous  mettrez  votre  travail  sous  enve- 
loppe, et  TOUS  le  porterez  chez  mon  oncle  Hermaun.  A  demain, 
alors. 

LEBLANC. 

Ah  !  dites  donc ,  Frédéric ,  vous  m'avez  déjà  payé  un  mois  d'a- 
vance. 

FRÉDÉRIC. 

Oui ,  mon  cher  ;  ne  parlons  pas  de  cela. 

LEBLANC. 

Vous  prendrez  bien  encore  des  leçons  pendant  un  mois  ou 
deux. 

FRÉDÉRIC. 

C'est  probable. 

LEBLANC. 

Alors  ,  je  vais  vous  prier  de  m'avancer  le  mois  suivant .  si  ça  ne 
vous  gène  pas. 

FRÉDÉRIC, 

Le  mois  suivant  ?  Ça  ferait  donc  deux  mois  de  leçons  payes  d'a- 
vance ? 

LEBLANC. 

Eh  bien.  oui. 

FRÉDÉRIC. 

Ainsi,  deux  mois  de  leçons  que  vous  me  devrez  .'  —  Mais  je  vou> 
en  prie,  notre  charte. 

LEBLANC. 

Soyez  tranquille,  je  ne  bouge  pas  d'ici  qu'elle  ne  soit  finie. 

FRÉDÉRIC. 

Voilà  deux  ducats.  Partons  ,  Clara. 

CLARA. 

Adieu,  monsieur  Leblanc,  Bon  courage. 

LEBLANC. 

Adieu,  mademoiselle.  (Ils  soricnl.) 


70  REVUE  DE    PARIS. 

SiÎÈNE  X. 

LEBLANC,  seul. 

Ils  sont  amusans  ces  Allemands  ;  ils  se  figurent  qu'on  va  se 
creuser  la  tête  pour  leur  inventer  quelque  chose  de  mieux  que  la 
charte  française.  Une  charte  qui  convienne  à  notre  nationalité ,  me 
dit  cVautre  !  Comme  si  une  constitution  qui  régit  la  première  na- 
tion de  l'Europe  ne  pouvait  pas  servir  à  gouverner  un  état  qui  tien- 
drait dans  le  creux  de  ma  main.  Je  m'en  vais  tout  bonnement  aller 
chercher  mon  Code  du  temps  que  j'étais  clerc  d'huissier;  la  charte 
est  en  tête,  je  la  leur  traduirai  sans  le  préambule  et  en  bouleversant 
un  peu  les  chapitres ,  et  puis  s'ils  ne  sont  pas  contens ,  eh  bien  ! 
ils  feront  une  autre  révolution.  (//  sort.  ) 

MARDI  6  SEPTEMBRE.  — Une  salle  d'hôpital.) 

LE  CHIRURGIEN  EN  CHEF  et  L'ÉCONOME. 
l'économe. 
Eh  bien!  cette  fameuse  charte  a  paru  ce  matin  dans  la  gazette  du 
gouvernement  ;  qu'en  dites-vous  ? 

LE    CHIRIJEGIEN. 

Je  dis  que  c'est  la  charte  française  qu'il  nous  ont  appliquée  tout 
simplement. 

l'économe. 
En  vérité  ? 

LE  CHIRURGIEN. 

C'est  si  bien  la  charte  française  que  l'imbécile  de  traducteur  a 
laissé  des  articles  tout-à-fait  spéciaux  à  la  France.  Ainsi  vous 
y  lisez  en  toutes  lettres:  l'ordre  de  la  Légion  d'Honneur  est 
maintenu. 

l'économe. 

Oh  î  délicieux ,  délicieux  !  Et  qu'est-ce  qui  est  l'auteur  de  ce  beau 
chef-d'œuvre  ? 

LE   CHIRURGIEN. 

Il  paraît  que  c'est  M.  de  Fischer,  qu'ils  ont  nomme'  ministre  de 
la  justice. 

l'économe. 

Je  vous  demande  un  peu ,  nous  avons  ici  des  gens  qui  se  sont 
fait  casser  la  tête  pour  avoir  une  constitution 


LITTERATURE.  71 

LE  CniRUBCIEN, 

Mon  Dieu  oui  .'^Commeut  va  celui  «jue  j'ai  amputé  bier? 

l'économe. 
Bien  doucement,  à  ce  que  m'a  dit  l'infirmier. 

LE  CHIRrRGIE>-. 

Je  vous  dirai  du  reste  que  je  n'en  espère  rien.  La  balle  était  tu- 
trée  trop  profondément. 

l'éco>ome. 
Tenez ,  sa  femme  est  auprès  de'  lui. 

LE  CHIRrRGlEN. 

Pauvre  diable!  Voyons  que  j'aille  un  peu  le  visiter.  (//  s'ap- 
proche du  lit  du  malade.)  Et  bien,  mon  brave,  comment  ça 
va-t-il  ? 

LE  BLESSÉ. 

Je  suis  bien  faible. 

LE  CHIRrRGlEN. 

Voyons  votre  pouls. 

LA  FEMME  DU    BLESSE. 

Je  ne  le  trouve  pas  bien  ,  monsieur! 

LE  CHIRURGIEN. 

Vous  n'avez  pas  peur  de  la  mort ,  mon  garçon  ,  n'est  -il  pas  vrai  ? 
quand  on  a  couru  comme  vous  au-devant  des  balles? 

LEBLESSÉ. 

Ah  î  si  ce  n'était  ma  femme  et  mes  enfans.... 

LE  CHIRURGIEN. 

Prenez  courage. 

LA  FEMME  DU  BLESSE. 

Enfin,  comme  il  disait  tout-à-l'heure,  s'il  faut  mourir  ,  j'aurai 
toujours  vu  le  triomphe  de  la  liberté. 

LE  CHIRURGIEN. 

Certainement,  c'est  une  consolation, 

LEBLESSÉ, 

Est-ce  que  nous  avons  notre  charte ,  monsieur? 

LE    CHIRURGIEN. 

Oui,  mon  ami,  on  la  proclamera  à  deux  heures  ;  elle  est  déjà' 
dans  le  journal. 

LEBLESSÉ. 

Oh!  si  j'avais  pu  la  lire! 


Sf2  REVUE    DE    PARIS. 

LE  CHIRrRGIEN. 

Je  VOUS  rapporterai  tantôt. 

LE  BLESSÉ. 

Tantôt,  il  sera  trop  tard;  je  sens  que  je  m'en  vais.   Donne-moi 
la  main  ,  Dorothée  ;  aie  bien  soin  de  nos  enfans. 

LA  FEMME  DU    BLESSE 

Mon  Dieu  !  monsieur  ,  mon  Dieu  !  {Le  chiruvgienjait  signe 
qu'il  n'y  a  rien  à  faire.)  Rodolphe,  je  suis  là. 

LE  BLESSÉ. 

Fais-en  des  patriotes....  ^  ive  la  liberté!....  Mes  droits  sont  re- 
connus avant  cjue  je  meure. 

LA  FEMME  DU  BLESSÉ. 

Oui  ,  mon  ami  ,  oui,  ils  sont  reconnus. 

LE  BLESSÉ ,  dont  la  voix  s'éteint  tout-à-fait. 
Despotisme....  patrie.  i^La femme  se  jette  sur  le  corps  de  son 
mari  qu'elle  embrasse.  ) 

LE  CHIRURGIEN  ,  à  Finfirmicr. 
Tâchez  d'éloigner  cette  femme,  —  Vous  le  porterez  à  l'amphi- 
théâtre ;  je  veux  voir  ce  qui  a  pu  amener  la  mort  si  promptement. 
{En  s'en  allant.  )  —  "Voilà  ce  que  c'est  que  de  se  mêler  des  af- 
faires politiques,  et  de  ne  pas  vouloir  s'en  tenir  à  ce  qu'on  a.  On 
se  fait  tuer  pour  avoir  une  liberté  et  une  charte  de  pacotille ,  et  puis 
on  laisse  des  veuves  qui  sont  bien  heureuses  quand  elles  ont  une 
pauvre  pension. 

Charles  Rabou. 


Partsf» 


LE  MINISTERE  DES  FINANCES, 


Vous  est-il  arrivé  quelquefois  ^  en  vous  promenant  sous 
ce  verdoyant  berceau  de  tilleuls  qui  ombrage  la  terrasse  des 
Feuillans^  en  respirant  Tair  mêlé  de  poussière  que  vous  en- 
voie la  rue  de  Rivoli ,  d'arrêter  vos  regards  sur  cette  large 
façade  d'un  seul  morceau ,  percée  par  le  bas  de  quarante- 
sept  arcades,  où  sont  échelonnés  cinq  étages  de  croisées  ,et 
de  mesurer  encore,  par  les  deux  rues  qui  l'encadrent,  la 
profondeur  de  ce  bâtiment,  uniforme  et  serré  comme  une 
caserne,  épais  et  massif  comme  une  prison.  Si  vous  êtes  spé- 
culateur en  terrains,  gros  marchand  retiré  du  commerce, 
ou  entrepreneur  de  maçonnerie  ,  vous  serez  émerveillé  de 
ce  qu'un  pareil  édifice  pourrait  rapporter  de  location,  dans 
le  quartier  des  hôtels  garnis,  avec  une  exposition  et  une  vue 
qu'on  saurait  bien  faire  payer.  Si  vous  avez  la  prétention 
d'être  savant,  vous  attendrez  qu'un  curieux  s'arrête  auprès 
de  vous  pour  lui  dire  qu'à  cette  place  s'étendaient  autrefois  , 
depuis  la  rue  Saint-Honoré,  de  vastes  jardins,  appartenant 
à  une  communauté  de  capucins,  qui  avaient  une  porte  de 
communication  jusque  dans  l'enclos  royal  ;  et,  pour  peu  que 
votre  interlocuteur  soit  en  veine  de  gaieté,  il  y  aura  beau- 
coup à  rire  sur  ce  caprice  du  temps  et  des  révolutions,  qui 
est  venu  inscrire  les  noms  des  champs  de  bataille  à  l'angle 
de  ces  allées  où  des  moines  promenaient  jadis  leurs  rêve- 
lùes.  Que  si  vous  êtes  simplement  artiste,  je  ne  dis  pas  ar- 
chitecte ,  obligé  par  métier  de  couper  et  de  poser  l'une  sur 
5  r 


74  REVUE    DE    PARIS. 

Taiitrc,  dans  un  espace  donné,  le  plus  çjrand  nombre  de 
cages  à  nicher  des  hommes;  si  vous  avez,  veux-je  dire, 
le  plus  faible  sentiment  des  convenances,  des  formes  et 
des  proportions  qui  doivent  se  trouver  dans  un  édifice  des- 
tiné à  un  usage  public,  vous  comprendrez  difïïcilement 
pourquoi  je  vous  oblige  de  faire  halte  devant  cette  grande 
maison.  Mais  si  vous  êtes  créancier  de  Tétat,  pensionné  de 
l'état,  salarié  de  l'état,  je  n'aurai  rien  à  vous  apprendre; 
vous  connaissez  de  reste  le  lieu  et  sa  destination  ;  vous  re- 
gi'ettez  tout  au  plus  de  ne  pas  y  venir  assez  souvent  :  vous 
saluez  d'un  air  gracieux,  l'hôtel  où  l'on  paie  ,  et  vous  avea 
déjà  nommé  le  ministère  des  finances. 

Car  le  budget  est  là  renfermé  tout  entier.  Du  rez-de- 
chaussée  jusqu'aux  combles,  la  machine  aux  calculs  ,  mon- 
tée pour  toute  une  année,  fait  mouvoir  des  milliers  de  mains 
armées  de  plumes  qui  enregistrent  le  revenu  et  expédient 
la  dépense.  Là  l'impôt  arrive  par  tous  ses  canaux  et  s'écoule 
par  toutes  ses  issues.  Le  cœur  n'a  pas  une  fonction  plus  im- 
portante dans  l'économie  du  corps  humain  que  cette  masse 
de  bàtimens  n'en  exerce  dans  le  mouvement  social.  En  ctTet , 
la  centralisation  s'y  est  en  quelque  sorte  concentrée.  Paris 
était  trop  grand  ,ses  différens  quartiers  trop  éloignés  l'un  de 
l'autre  pour  l'action  financici^edu  royaume.  Elle  perdait  du 
temps  à  ramasser  ses  bordereaux  épars  dans  cinq  ou  six  suc- 
cursales où  se  logeaient  commodément  ses  délégués.  Elle  a 
mieux  aimé  se  gêner,  se  mettre  à  l'étroit,  pour  avoir  tous 
ses  matériaux  sous  la  main,  tous  ses  ressorts  sous  les  yeux, 
tout  son  personnel  à  portée  du  commandement,  de  la  sur- 
veillance et  du  blâme.  Enregistrement,  domaines,  douanes, 
forêts ,  loteries  ,  contributions  indirectes  ,  toutes  ces  dépen- 
dances du  revenu  public,  qui  se  donnaient  les  airs  d'admi- 
nistrations souveraines,  ont  repris  leur  place  subalterne, 
au  grand  chagrin  des  directeurs-généraux  qui  n'ont  phis  de 
logement  pour  leur  famille,  et  des  premiers  commis  qui  ont 
vu  leur  importance  reléguée  dans  les  mansardes.  Si  la  Poste 
et  la  Monnaie  tenaient  moins  de  place ,  on  les  aurait  ame- 
nées ici  ;  mais  leur  comptabilité  s'y  trouve.  Par  ce  moyen , 
on  voit  tout  d'un  seul  regard;  rien  ne  se  dérange,  rien  ne 
se  perd  ,  rien  ne  s'égare,  excepté  par-ci  p:ir-îà  qiichpies 


LITTERATURE.  éO 

ciiissicrs  qui  disparaissent  en  emportant  les  ccus  de  la 
caisse;  mais  les  chiflres  restent,  c'est  un  grand  point;  et, 
après  un  mois  d'investigations,  on  sait  à  peu  près  à  combien 
peut  se  monter  un  déficit. 

Ce  bâtiment  a  ,  comme  toutes  \q?,  hôtelleries  ministé- 
rielles ,  ses  habitans  inamovibles  et  ses  hôtes  passagers.  Là 
aussi  c'est  en  descendant  les  degrés  de  la  hiérarchie  admi- 
nistrative que  vous  trouverez  quelque  solidité  dans  les  exis- 
tences ,  quelque  certitude  de  vieillir  dans  le  logis  où  Ton 
s'est  habitué.  L'instabilité  et  le  péril  sont  au  sommet.  Je  ne 
sais  combien  de  ministres  a  déjà  vus  passer  le  portier  ;  car 
on  ne  dit  plus  le  suisse  par  respect  pour  la  \ictoire  de  juillet. 
Cependant  les  figures  nouvelles  se  présentent  ici  moins 
qu'ailleurs.  On  parvient  rarement  à  ce  ministèie  ;  le  plus 
souvent  on  y  revient.  Toute  la  science  financière  de  notre 
époque  parait  reposer  exclusivement  sur  trois  ou  quatre 
têtes  ,  entre  lesquelles  les  changcmens  de  système  politique 
et  les  révolutions  sont  obligés  de  choisir.  On  ne  voit  pas 
là  ,  comme  ailleurs,  arriver  un  matin  en  citadine  quelque 
promu  de  la  veille,  inconnu  même  aux  gai-çons  de  bureau, 
dont  les  commis  ne  prononcent  le  nom  qu'en  hésitant ,  quel- 
que homme  de  néant  improvisé  homme  d'état  par  l'adroite 
jalousie  d'un  collègue  ,  qui  vient  débarquer  au  beau  milieu  . 
de  la  voûte  ,  avec  femme,  enfans  et  paquets  ,  le  chapeau  et 
le  parapluie  à  la  main,  pour  prendre  possession  de  son  dé- 
partement. Ceux  qui  montent  à  ce  premier  étage  sont  pres- 
que toujours  de  vieux  routiers  ,  accoutumés  à  la  faveur 
comme  à  la  disgrâce ,  qui  connaissent  les  êtres  de  la  maison, 
qui  en  savent  par  cœur  toute  la  distribution  ,  les  salons 
d'apparat  autrefois  si  peuplés,  la  salle  à  manger  des  grands 
festins  maintenant  sans  danger  pour  la  conscience  des  dé- 
putés ,  l'élégant  boudoir  attendant  toujours  unejeunc  femme 
de  ministre ,  et  ces  petits  appartcmens  où  la  puissance  fait 
des  économies  en  famille  depuis  qu'on  a  rogné  son  trai- 
tement. 

Le  reste  de  l'hôtel  appartient  aux  bureaux.  Or  on  vous  a 
déjà  sans  doute  appris  la  vie  maussade  ,  uniforme  et  pour- 
tant aventureuse  de  remployé  ,  qui  ,  pour  un  modique 
salaire,  vient  chaque  jour  ,  à  la  même  heure  ,  courber  son 


70  REVUE    DE    PARIS. 

corps ,  fatiguer  sa  main  et  anéantir  sa  pensée  sur  un  travail 
ingrat  dont  le  résultat  lui  échappe,  passe  à  ce  métier  plu- 
sieurs années  dans  l'espoir  d'une  augmentation,  et  perd  à 
la  fin  son  gagne-pain  par  une  réforme.  On  vous  a  fait  par- 
courir plus  d'une  fois  toute  l'échelle  de   cette  population 
cioîirée  ,  soumise  à  des  règles  invariables  ,  à  des  devoirs 
sévères  ,  mais  qui  s'élargissent  pourtant  et  deviennent  plus 
faciles ,  par  une  singulière  proportion  ,  à  mesure  que  les 
profits  s'accroissent.  N'allez  pas  vous  aviser  cependant  de 
plaindre  les  hommes  enrôlés  dans  un  pareil  service ,  car  ce 
sojnt  les  heureux  du  siècle ,  et  n'entre  pas  là  qui  veut.  Si 
vous  saviez  combien  il  faut  de  protections  ,  de  démarches  , 
de  sollicitations  pour  obtenir  une  de  ces  chaises  couvertes 
en  cuir  où  s'endort  un  commis ,  en  attendant  qu'il  lui  vienne 
l'inspiration  d'un  chiffre  à  placer  ou  d'un  bordereau  à  rem- 
plir !  Combien  de  jeunes  prétendans  ,  tout  frais  eortis  de 
leurs  études  ,  ou  rebutés   par  les  premiers  dégoûts  d'une 
carrière  difficile ,  réclament ,  avec  toutes  les  recommanda- 
lions  de  leur  parenté,  l'agréable  emploi  d'additionner,  de 
formuler  et  de  transcrire  pour  le  compte  du  gouvernement  ! 
C'est  qu'il  y  a  là  du  moins  quelque  chose  de  réel  et  d'as- 
suré ,  un  petit  bénéfice  ,  sans  autre  charge  qu'un  peu  de  ré- 
sidence ,  et  dont  on  touche  le  revenu  à  la  fin  du  mois  ;  c'est 
que  les  professions  où  l'on  se  pousse  par  le  talent  sont  tou- 
tes encombréj23  de  célébrités  en  titre   qui  ne  veulent  pas 
déguerpir  ,  et  de  bruyantes  ambitions  qui  essaient  de  se 
faire  passage  ;  c'est  que  les  charges  qui  s'achètent  sont  en 
petit  nombre  et  hors  de  prix  5  c'est  que  les  capacités  abon- 
dent et  que  les  débouchés  manquent,  qu'il  y  a  mille  voca- 
tions et  mille  appétits  pour  une  seule  part  de  réputation  et 
de  fortune.  De  là  cette  affluence  qui   se  presse  aux  portes 
des  ministères,  qui  sollicite  la  faveur  insigne  d'y  perdre  son 
temps  sur  un  pupitre  ,d'y  éteindre  sa  jeunesse  dans  l'attente 
presque  toujours  trompée  d'un  tardif  avancement.  Car  ce 
n'est  pas  par  cette  voie  qu'on  arrive  aux  postes  élevés  de  la 
bureaucratie  ,  aux  canonicats  administratifs.  Le  chemin  est 
tx'op  long  ,    trop  embarrassé.   Mais  on  y  parvient  de  plein 
saut  en  partant  d'un  journal  ou  d'une  coterie.  De  deuxcon- 
currcns  pour  une  place  subalterne  ,  le  plus  certain  d'être 


LITTERATURE.  77 

lai  jour  chci  de  division  n'est  pas  celui  qui  se  voit  admis  i\ 
prendre  ses  degrés.  Il  y  a  plus  à  parier  peul-èfreen  faveur 
du  candidat  éconduit,  pour  peu  cptil  ait  de  l'audace  ,  de 
l'activité,  de  l'entregent.  C'est  absolument  comme  à  la  queue 
des  spectacles,  si  tant  est  qu'il  y  ait  encore  queue  aux  spec- 
tacles. Ceux  qui  marchent  à  leur  tour  n'entrent  pas,  et  les 
premières  places  sont  pour  ceux  qui  se  précipitent,  qui 
bouscident  les  gendarmes  et  escaladent  les  barrières. 

De  tout  cela  il  résulte  que  l'ordre  des  employés  a  perdu 
ces  anciennes  mœurs  ,  ces  croyances  traditionnelles ,  ces  la- 
çons de  vivre  qui  le  faisaient  reconnaître  autrefois.  Le 
commis  n'est  plus  ce  pauvre  diable  si  exact ,  si  ponctuel ,  si 
empesé  ,  si  discret ,  qui  avait  foi  en  ses  chefs  ,qui  respectait 
son  métier  comme  un  sacerdoce  ,  qui  n'élevait  jamais  un 
doute  audacieux  sur  lintelligcncc  de  son  supérieur,  qui  ne 
trouvait  i-ien  de  beau  ,  rien  de  grand,  rien  d'utile  hors  de 
sou  occupation  régulière,  qui  s'extasiait  devant  une  belle 
page  d'écriture  rédigée  ,  corrigée,  mise  au  net,  copiée,  n  ue, 
approuvée ,  contrôlée  par  sept  mains  différentes  ,  qui  ser- 
vait d'horloge  à  ses  voisins  lorsqu'on  le  voyait  sortir  et  ren- 
trer aux  heures  du  travail  et  de  la  liberté  ,  qui  s'abstenait 
de  rire  tant  que  duiaitla  semaine,  faisait  son  maigre  repas 
en  silence  et  végétait  avec  dignité.  C'est  maintenant  un 
liomme  du  monde  ,  presque  toujours  pourvu  d'un  talent 
agréable  ;,  comme  de  chanter  la  romance  ou  déjouer  la  con- 
tredanse sur  un  piano  ,  quelquefois  un  homme  d'esprit  ca- 
pable de  s'associer  pour  un  vaudeville  ,  qui  s'éclipse,  dit-il, 
ipii  s'enterre,  qui  abdique  ses  facultés  intellectuelles  pen- 
dant une  partie  de  la  journée  ,  le  premier  à  se  moquer  de 
son  esclavage,  à  faire  bon  marché  de  sa  besogne  ,  arrivant 
au  bureau  le  plus  tard  qu'il  peut,  trouvant  cent  prétextes 
pour  quitter  sa  chaise ,  goguenard  et  anecdotier  avec  ses 
compagnons  de  travail,  brochant  sa  tâche  avec  facilité,  et 
faisant  des  caricatures  sur  sa  pancarte.  Aussitôt  que  quatre 
heures  sont  sonnées  ,  il  ne  lui  reste  plus  rien  de  son  per- 
sonnage. Va  coup  de  brosse  donné  à  son  chapeau  et  s«irsou 
habit ,  car  il  est  élégant  et  coquet ,  le  voilà  dégagé  de  ses 
chaînes,  reprenant  ses  habitudes  déplaisir,  recommençant 
sa  vie  interrompue,  coudoyant  son  secrétaire-général  qui 


78  r.EVUE   DE   PARIS. 

ne  Ta  jamais  aperçu ,  et  allant  s'asseoir  pour  ses  deux  iVanes, 
chez  un  restaurateur,  auprès  d'un  député  qui  vient  peut-être 
desupprimer  paruneréductiou  son  dîner  du  mois  piochain. 
A  présent ,  si  quelque  afliiire  vous  amène  dans  ce  lieu  , 
ce  n'est  pas  moi  qui  me  chargerai  de  vous  guider  à  travers 
ce  labyrinthe  infini  de  corridors  ,  de  couloirs  et  d'escaliers; 
cen'est  pas  moi  qui  vous  indiquerai  la  porte  numéx'otée  de  la 
cellule  où  vous  devez  frapper.  Mais  il  est  possible  que  ,  dans 
le  nombre  ,  vous  trouviez  un  garçon  de  bureau  serviablc  et 
poli  qui  vous  répondi'a  ,  pourvu  que  vous  ne  le  dérangiez 
pas  dans  la  lecture  du  Moniteur.  Pour  moi ,  qui  serais  fort 
embarrassé  de  dire  à  un  concierge  ce  que  je  suis  venu  faire 
ici ,  je  n'irai  pas  plus  loin  que  la  salle  des  l'entiers  ,  anti- 
chambxe  propre  et  commode  ,  où  viennent  se  ranger  deux 
fois  par  an  ,  sans  distinction  et  sans  jalousie,  les  porteurs 
de  trois,  de  quati-e,  de  quatre  et  demi  et  de  cinq  pour  cent. 
On  avait  trouvé  autrefois  un  bien  joli  mot  pour  désigner  ces 
honnêtes  citoyens  qui,  après  que  les  emprunts  ont  passé 
par  les  mains  des  banquiers  ,  achètent ,  au  piùx  du  marché, 
(juelque  jiarcelle  de  la  créance  sur  laquelle  les  gros  spécu- 
lateurs ont  fait  leur  bénéfice  ,  et,  une  fois  possesseurs  de 
leur  titre  ,  attendent,  non  sans  inquiétude,  le  jour  où  le 
trésor  public  les  invitera  au  partage  actif  de  l'impôt.  On  les 
appelait  ci  intéressés  dans  les  affaires  du  roi ,  «  ce  qui  enno- 
blissait leur  condition  sans  Taméliorer  ;  car  les  rois  font 
parfois  de  mauvaises  affaires.  Aujourd'hui  ils  sont  devenus 
créanciers  de  l'état^  et  n'en  sont  pas  toujours  plus  rassurés. 
Pourtant  l'existence  du  rentier  est  agréable,  li  ne  contribue 
pas  aux  charges  publiques  dans  laproporlion  de  sou  revenu  j 
il  n'a  pas  à  craindre  les  non-valeurs ,  les  incendies  »,  les  ré- 
parations, les  intempéries  ,  les  mauvaises  récoltes  et  les 
faillites  ,  tous  ces  accidens  qui  désolent  les  propriétaires  et 
les  industriels.  Il  n'a  pas  d'entretien  ,  pas  d'ouvriers  et  de 
gardiens  à  payer.  Il  ne  voit  l'administration  financière  que 
par  son  beau  côté.  Il  ne  connaît  ni  percepteur  ,  ni  avertis- 
sement ,  ni  contraintes  ,  ni  garnissaires.  Il  n'a  de  rapport 
avec  les  fisc  que  pour  donner  quittance.  La  charle  lui  dit 
que  la  tletle  publique  est  garantie  ,  et  il  voit  chaque  jour 
celle  dette  s'augmenter  par  des  emprunts  nouveaux  .preuve 


IJTTI-RATînr.  7i) 

irrécusable  de  confiance  et  de  solv;ibilité.Ccj)cni!;int  iln"c^t 
pas  sans  alarmes  ,  comme  si  les  chartes  pouvaient  jamais 
mentir.  Il  se  rappelle  que  la  dette  publique  lut  placée  une 
fois  i<  sous  la  sauve-garde  de  Thonnour  et  de  la  loyauté  iVan- 
çaisc  ,  »  qu'il  fut  déclaré  «  que  nul  pouvoir  n'avait  le  droit 
de  prononcer  Tinfàiu'î  mot  de  banqueroute  •> ,  et  que,  peu 
d'années  après  ,  la  loyauté  française ,  représentée  par  le 
directoire ,  lit  banqueroute  des  deux  tiers  à  ses  créanciers  , 
en  s'abstcuant  toutefois  de  prononcer  le  mot  infâme.  Il  est 
à  peine  revenu  de  la  terreur  que  lui  a  causée  la  menace  du 
remboursement.  Il  frémit  encore  de  ce  guet-apens  qu'un 
lui  avait  tendu  ,  en  lui  montrant  d'une  main  le  livre  du 
trois'  pour  cent  où  son  revenu  allait  être  diminué,  et  de 
l'autre  sou  capital  dont  il  ne  saurait  que  faiie.  Il  a  égale- 
ment peur  des  résolutions  qui  ébranlent  ,  et  des  systèmes 
qui  veulent  leconstruire.  Et  vraiment  ce  serait  conscience 
que  de  tourmenter  dans  sa  modeste  position  ,  que  d'inquié- 
ter sur  son  avenir  semestriel  cette  classe  iuofï'ensivc  et  dé- 
bonnaire ,  la  moins  embarrassante  de  toutes  celles  qu'un 
gouvernement  est  obligé  de  contenter.  Car  le  rentier  n'est 
]>as  un  coureur  démeulcs  ,  un  vociférateur  de  senlimens 
patriotiques  ,  un  frondeur  de  protocoles  ,  un  briseur  de  ré- 
verbères, Il  ne  rêve  ni  la  conquête  ,  ni  la  restauration  ,  ni 
la  propagande.  La  république  ne  se  présenter  ses  yeuxquc 
sous  la  ligure  hideuse  du  tiers  consolidé  ,  la  branche  ainéo 
sous  le  masque  trompeur  de  la  conversion.  Il  ne  demande 
qu'une  chose  à  la  politique  ,  c'est  qu'elle  lui  fasse  payer 
exactement  ses  arrérages  ;  c'est  que  tous  les  six  mois ,  à  ce 
vingt-deuxième  jour  qu'il  connaît  si  bien  ,  il  puisse  venir 
avant  l'aurore  prendre  son  rang  et  son  numi^ro  dans  la  rue, 
se  réchautFer  ensuite  dans  la  salle  d'attente  où  des  plumes 
officieuses  lui  fourniront  sa  quittance^  et  voir  s'ouvnr  enfin 
le  bureau  qui  répond  à  la  première  lettre  de  son  nom  ,  dans 
quelque  ordre  quelle  soit  placée.  Car  il  n'y  a  plus  de  pré- 
férence pour  Aaron  .  plus  de  longue  souffrance  pour  Yves 
nuZacharie  j  la  révolution  a  remis  l'égalité  dans  l'alphabet. 
Il  ne  s'agit  donc  plus ,  quand  on  est  pressé  par  répuisemcut 
du  dernier  semestre  ,  que  d'être  matinal  et  d'arriver  des 
premiers  à  celle  immense  disliibulion  ,  où  l'un  \(mI  actou- 


80  llJiVliJi:    DK     PARIS. 

rir  en  même  temps  toutes  les  parties  preaaules  ,  rentiers 
de  dilïérenles  origines  ,  titulaires  de  pensions  civiles,  mili- 
taires ,  ecclésiastiques  ,  enfin  porteurs  de  récompenses 
nationales  ,  nouvelle  espèce  de  dotation  oii  l'honneur  se 
rembourse  en  écus ,  et  qu'on  pourrait  appeler  la  dette  con- 
solidée de  Tinsurrection. 

Or  si  vous  nêtes  ni  inscrit  au  grand-livre,  ni  appointé  , 
ni  pensionné ,  ni  récompensé  ,  il  est  encore  un  moyen  de 
participer  aux  largesses  de  Tétat  et  de  manger  comme  un 
autre  votre  morceau  du  budget ,  un  moyen  que  je  ne  vous 
proposerais  pas  si  l'administration  ne  savait  pas  relever 
merveilleusement  tout  ce  qu'elle  touche.  Il  faut  donc  savoir 
que  dans  une  sailc  voisine  s'ouvre  ,  trois  fois  par  mois,  sous 
I  invocation  de  la  Fortune  ,  vieille  déesse  classique  dont  le 
culte  s'est  conservé,  et  sous  la  présidence  d'un  conseiller 
de  préfecture  en  habit  officiel ,  une  solennité  qui  fait  pal- 
piter d'espérance  et  de  crainte  tous  ces  adorateurs  en  gue- 
nilles que  l'aveugle  divinité  traîne  à  sa  suite.  En  d'autres 
termes  ,  c'est  là  que  se  fait  le  tirage  de  la  loterie  j  c'est  là 
(fue  cinq  numéros  sortis  de  la  roue  vont  faire  évanouir  tant 
dillusions,  ruiner  tant  de  projets ,  et,  ce  qui  est  pire,  ex- 
citer les  dupes  à  de  nouvelles  tentatives.  Sans  doute  vous 
ne  connaissez  rien  de  si  houleux  que  la  loterie.  Vous  vous 
étonnez  qu'un  gouvernement  qui  doit  représenter  aussi  la 
conscience  publique  puisse  exploiter  la  plus  folle  des  pas- 
sions ,  faire  profit  d'un  vice  qui  se  nourrit  de  crimes ,  en- 
caisser sans  pudeur  l'argent  qui  lui  arrive  par  celte  voie, 
et  vous  dire  effrontément  à  la  fin  de  l'exercice  :  «  L'année 
)•  a  été  bonne  j  nous  avons  gagné  dix  millions  au  jeu  contre 
>i  les  malheureux,  sans  compter  encore  que  le  Mont-de- 
«  piété  a  fourni  les  mises  ,  de  sorte  que  nous  avons  reçu 
»  des  deux  mains.  «  Cependant  je  dois  vous  apprendre  qu'un 
philosophe  chagrin,  un  censeur  atrabilaire  ,  un  homme  qui 
avait  fouillé  dans  la  fange  de  Paris ,  et  qui  en  a  décrit  tou- 
tes les  turpitudes,  s'étaut  trouvé  par  hasard  législateur,  a 
voté  le  premier  poiu'  rétablissement  d'une  loterie  nationale, 
où  je  dois  ajouter  qu'il  obtint  une  place  j  ce  que  je  vous  dis 
bien  vite  pour  perdre  l'envie  de  moraliser.  Car  qui  peut 
ce  promettre  ,  dans  le  temps  où  nous  sommes,  de   n'être 


LITTÉEATLKE.  81 

pas  un  jour  appelé  à  faire  des  lois,  et,  une  fois  là ,  de  con- 
server sa  raison  ?  Ce  qu'il  y  a  de  certain  ,  c'est  que  le  tirage 
est  chose  bonne  à  voir,  c'est  que  les  cinq  fonctionnaires 
qui  prennent  place   sur  l'estrade  gardent  admirablement 
leur  sérieux  ;  c'est  qu'on  ne  saurait,  avec  plus  de  gravité,  pe- 
ser des  étuis  vides,  les  ou\rir  à  moitié,  puis  tout-à-fait,  y 
placer  des  numéros  et  les  fermer  à  deux  reprises  j  c'est  que 
les  trois  enfans  qui  prêtent  leur  main  novice  sont  déjà ,  par 
leur  aplomb  comme  par  leur  costume,  d'excellens  garçons 
de  bureau  ;  ccst  enfin  que  les  deux  roues  qui  complètent , 
avec  ces  huit  acteurs  et  le  proclamateur  des  numéros  sor- 
tans ,  le  personnel  de  la  cérémonie  ,  font  honneur  à  l'ébé- 
niste. Du  reste,  vous  n'éprouverez  que  pitié  à  regarder  les 
spectateurs  qui  viennent  s'asseoir  sur  les  banquettes  dont 
la  salle  est  garnie.  La   caricature,  dans  ses  fantaisies  les 
plus  plaisantes  ,  n'invente  rien  d'égal  à  ces  haillons  bizarre- 
ment accoutrés ,  à  ces  accidens   de  costume  causés  par  la 
misère,  dont  les  infatigables  poursuivans  du  quaterne  cou- 
vrent leur  nudité.  Mais  le  plus  triste  est  que  la  vieillesse 
surtout  figure  dans  ce  tableau,  la  vieillesse  qu'on  voudrait 
toujours  respecter  et  qu'il  est  si  pénible  de  surprendre  a\i- 
lie.  Sous  des  cheveux  blancs  ,  devant  lesquels  Sparte  tout 
entière  se  serait  levée  avec  vénération ,  j'ai  vu ,  de  deux 
yeux  creusés  par  le  temps  ,  s'échapper  de  grosses  larmes 
qui  se  perdaient  dans  un  triple  sillon  de  rides.  Le  pauvre 
homme  avait  encore  perdu  une  mise,  et  il  l'egardait  avec 
l'air  du  reproche  un  livre  tout  noirci  de  chiffres  ,  où  quelque 
Barème  famélique  prétendait  soumettre   les    caprices   du 
sort  aux  règles  du  calcul ,  livre  infernal  qui  l'avait  trompé 
tout  comme  aurait  pu  le  faire  un  traité  de  politique.  Il  faut 
reconnaître  pourtant  que  la  salle  du  tirage  devient  chaque 
jour  moins  fréquentée ,  et ,  si  Ton  doit  en  croire  les  plaintes 
de  quelques  buralistes ,  voilà  encore  une  branche  du  revenu 
public  qui  menace  ruine.  Le  pauvre  se  fait  économe  de  ses 
dernières  ressources.  Vous  verrez  que  la  leçon  viendra  de 
ce  côté-là,  et  qu'en  s'apei-cevant  que  le  profit  diminue,  on 
s'avisera  bientôt  de  la  morale. 

Puisque  nous  avons  parlé  de  morale,  allons  à  la  Bourse. 
Aussi  bien  assure-t-on  qu'il  y  a  de  fréquentes  relations  en- 


82  RKVLL    DE    TAKIS. 

tre  riiotel  des  finances  et  le  temple  du  commerce.  On  dit 
même  qu'il  serait  facile  d'en  trouver  la  route  en  suivant 
d'ici  à  la  trace  le  cabriolet  d'un  agent  de  change.  Ne  croyez 
pas  pourtant  que  je  prétende  vous  initier  dans  les  mystères 
de  ce  lieu,  vous  en  faire  connaître  la  langue  ,  les  mœurs  et 
les  pratiques.  J'espère  bien  que  quelque  ame  charitable  se 
chargera  de  ce  soin  (i).  Car  pour  moi ,  tout  ce  qu'on  y  dit 
est  grimoire j  tout  ce  qu'on  y  fait,  pure  fantasmagorie.  Je 
sais  seulement  que  la  Bourse  est,  dans  toutes  les  villes 
commerçantes,  un  centre  de  réunion  journalière  pour  les 
négocians  qui  viennent  y  régler  leurs  intérêts,  y  négocier 
leurs  effets,  y  trouver,  en  un  mot  ,  dans  un  étroit  espace , 
et  en  peu  de  temps,  ces  communications  faciles  et  promptes 
dont  les  affaires  ont  besoin.  Anvers  avait  bâti  sa  Bourse 
dès  i53i  j  Amsterdam  eut  la  sienne  un  siècle  après;  celle 
de  Londres  est  à  peu  près  du  même  temps.  Paris ,  quivient 
toujours  tard,  s'en  passa  jusqu'en  17245  époque  à  laquelle 
on  lui  livra  pour  cet  usage  le  palais  Mazaiùn.  Depuis  ce 
temps ,  la  Bourse  a  souvent  été  déplacée.  On  l'a  successive- 
ment transportée  aux  Petits-Pères  ,  au  Palais-Royal.  Chas- 
sée tour  à  tour  de  l'église  et  de  l'apanage ,  elle  s'est  quelque 
temps  remisée  sous  un  hangar  ,  à  côté  du  palais  que  les  ma- 
çons lui  construisaient,  et  enfin  elle  s'est  installée  chez 
elle ,  dans  sa  superbe  demeure. 

S'il  fallait  mesurer  les  proportions  d'un  édifice  à  son 
utilité  ,  exiger  quelque  rapport  entre  les  formes  d'un  bâ- 
timent et  les  choses  qui  doivent  s'y  faire  ,  certes  ce 
luxe  d'architecture  extérieure  paraîtrait  tout-à-fait  extra- 
vagant. Il  y  aurait  à  demander  compte  de  ces  quatre  ran- 
gées de  colonnes  qui  entourent  l'enceinte  fermée.  Mais 
ce  superflu  est  ici  pour  Ihonueur  de  Fart,  pour  l'orgueil  de 
la  ville,  et  le  commerce, ([ui  a  payé  cet  ouvrage,  a  lliabi- 
tude  de  donner  quelque  chose  aux  dehors  ;  c'est  la  devan- 
ture de  sa  boutique.  Lorsque  vous  avez  monté  le  magnifique 
perron  qui  conduit  au  Parthénon  moderne,  lorsqu'on  vous 
a  débarrassé ,  malgré  vous ,  de  votre  canne  ou  de  voire  pa- 

(1)  L'article  spécial  sur  la  Bourse,  Jcjà  amioncé,  paraîtra  le 
mois  prochain.  iV.  du  D. 


LITTERATURE. 


83 


rapluie,  vous  êtes  surpris  de  voir  à  quel  petit  espace  se  ré- 
duit pour  Tusapie  public  le  rez-de-chaussée  de  ce  monument 
qui  se  présentait  immense  à  vos  rejrards.  Mais  bientôt  des 
cris  inarticulés  vous  arrachent  à  la  contemplation  des  gri- 
sailles et  des  écussons  où  votre  tête  allait  se  perdre.  Ces 
cris  qui  s'échappent  du  fond  de  la  salle  vous  ont  peut-être 
déjà  paru  ceux  dune  émeute,  et  réveillé  chez  vous  l'ardeur 
répressive  du  soldat  citoyen.  Rassurez-vous  pourtant;  ce 
n'est  rien  autre  chose  que  la  conversation   animée ,   mais 
pacifique,  de  soixante  agens  de  change,  orateurs  au  langage 
laconique  et  significatif,  qui  échangent  leurs  offres  de  vente 
et  leurs  consentemens  d'achats.  Groupés   autour  d'un  ba- 
lustre  circulaire  qui  figure  assez  bien  le  bord  d'une  cor- 
beille, séparés  de  la  foule  par  une  forte  barrière,  vous  les 
voyez  se  démener,    s'égosiller,  se  provoquer  l'un  l'autre 
de  la  main  pour  faire  accepter  des  belges  ou  saisir  au  pas- 
sage des  ducats.  Tandis  que  vous  vous  émerveillez  de  ne 
rien  entendre  à  ces  paroles  tronquées ,  si  vite  comprises  par 
les  intéressés  ,  et  dont  le  résultat  est  aussitôt  enregistré  sur 
un  carnet,  la  foule  qui  vous  entoure,  et  où  vous  retrouve- 
rez demain  les  mêmes  figures  à  la  même  place ,  éprouve 
mille  fluctuations  de  joie,  dedéplaisir,  d'impatience,  de  sur- 
prise. Un  chiffre,  que  vous  avez  à  peine  attrapé  à  travers  cent 
autres,  court  de  bouche  en  bouche  et  met  en  mouvement  tous 
vos  voisins.  Puis  des  mains  s'élèvent  par-dessus  la  barrière 
pour  arrêter ,  dans  ses  continuelles  évolutions ,  je  ne  sais 
quelle  espèce  d'employé  à  l'uniforme  galonné  d'argent  ;  les 
plus  famihers  lui  parlent  à  l'oreille  et  le  lancent  vers  l'agent 
de  change  qu'ils  lui  désignent.  De  petits  billets,  portant 
un  nom  tout  imprimé,  partent  de  tous  les  côtés  et  sont  fidè- 
lement remis  à  leur  adresse.  Tout  ce  bruit ,  tout  ce  manège 
dure  deux  heures.  Aussitôt  que  la  cloche,  avertie  par  l'ai- 
guille de  rhorloge,  s'est  fait  entendre  ,  l'enceinte  réservée 
devient  vide  en  un  instant,  les  agens  de  changese  précipitent 
dans  le  sanctuaire  impénétrable  de  leur  parquet ,  et  si  vous 
êtes  plus  habile  que  moi,  vous  saurez  ce  qu'a  fait  la  rente. 
Car  c'est  là  maintenant  la  grande  affaire,  on  peut  dire 
tonte  l'affaire  de  la  Bourse  ;  c'est  là  ce  qui  fait  affluer  en  ce 
lieu  une  foule  de  gens  qui  n'ont  jamais  appris  ce  que  c  est 


04  REVIE    DE    PARIS. 

que  commerce,  qui  n'ont  ni  patente,  ni  crédit,  ni  comp- 
toir; hommes  de  cour,  hommes  d'épée,  hommes  d'état, 
hommes  de  lettres ,  surtout  hommes  sans  métier  certain  , 
sans  condition  déterminée,  mais  qui  savent  pour  toute 
science  qu'une  difTércnce  en  pUis  ou  en  moins  dans  le  cours 
des  effets  publics  doit  produire  un  bénéfice  ,  et  qui  comp- 
tent, pour  se  le  procurer  ,  sur  leur  prévoyance  des  évène- 
raens  ,  sur  les  nouvelles  qu'ils  ont  reçues,  sur  leur  bonne 
fortune  aussi.  Or  je  parle  ici  seulement  de  ceux  qu'on  voit, 
qui  hasardent  leur  figure  en  ce  lieu  ,  qui  jouent  à  visage 
découvert  et  aux  risques  de  leur  réputation  ,  presque  tou- 
jours dupes  des  combinaisons  secrètes,  des  associations 
puissantes  qui  se  forment  dans  Tombre  ,  et  préparent  sa- 
vamment les  chances  contre  lesquelles  la  multitude  aveu- 
gle va  se  heurter  ;  et  pourtant  il  y  a  tant  de  charme  à  s'en- 
richir sans  travail,  sans  peine,  sans  effort  d'entreprise  et 
d'intelligence,  sans  rien  quitter  de  ses  plaisirs  et  de  ses  ha- 
bitudes, sans  passer  par  toutes  les  épreuves  de  cette  longue 
patience  où  s'use  la  vie  d'un  homme  laborieux  ,  que  malgré 
tant  de  sinistres  exemples  et  tant  de  déceptions ,  malgré 
tous  les  désastres  dont  cette  route  est  semée  ,  le  nombre  des 
joueurs  ne  diminue  pas.  Les  révolutions  elles-mêmes  ne 
font  tout  au  plus  que  renouveler  les  figures ,  en  autorisant 
les  perdans  de  la  roulette  politique  à  venir  se  refaire  par 
une  autre  espèce  de  hasard. 

Ne  croyez  pas  cependant  que  tous  ces  hommes  qui  s'agi- 
tent, se  promènent,  se  croisent  ou  s'abordent ,  aient  quel- 
que partie  de  leur  fortune  engagée  dans  les  fluctuations  du 
cours.  La  curiosité  fournit  aussi  à  la  Bourse  son  contingent 
de  badauds,  qui  viennent  y  recueillir  des  nouvelles,  parce 
que  c'est  l'endroit  où  l'on  en  débite  ,  où  l'on  en  fabrique  le 
plus  ,  et  qu'un  homme  de  quelque  oisiveté  dans  ce  monde 
ne  doit  pas  manquer  d'avoir  son  événement  à  raconter.  Le 
plus  grand  nombre  de  ceux  qui  parcourent  cette  salle  so- 
nore n'a  pas  une  piastre,  pas  un  report,  pas  une  prime 
sur  le  tapis, et  toutefois  c'est  parmi  ces  spectateurs  désinté- 
ressés que  vous  remarquerez  le  plus  de  mouvement ,  le 
plus  d'avidité  à  ramasser  les  paroles  qui  courent  j)armi  les 
groupes  pour  préparer  ou   expliquer  une  légère   ^  ariation. 


LITTÉRATURE.  85 

Nouvelles  politiques  ,  bulletins  sanitaires ,  bruits  de  guerre 
ou  de  paix,  changeiuens  de  ministres,  voyages  de piénipo- 
tcnliaires ,  bons  mots  de  diplomates ,  retard  de  courriers  qui 
ont  versé  dans  une  ornière,  charivaris  de  province,  émeu- 
tes départementales  ,  tout  se  dit,  tout  se  croit,  tout  se  com- 
mente dans  le  sens  du  chiffre  que  le  héraut  vient  de  procla- 
mer. Les  partis  surtout  qui  vivent  d'illusions  et  de  crédulité 
sont  toujours  là  aux  écoutes  par  députation  de  leurs  cour- 
tiers ;  et  quand  la  bourse  a  été  ce  qu'on  appelle  animée, 
quand  le  cours  avarié  souvent,  vous  pouvez  compter  que 
Paris  est  fourni  de  mensonges  pour  toute  la  soirée. 

L'ordonnance  qui  a  fondé  la  Bourse  en  avait  interdit  ren- 
trée aux  femmes,  sous  quelque  prétexte  que  ce  fût.  Il  parait 
que  la  prohibition  tient  encore  pour  le  rez-de-chaussée; 
mais  la  galerie  du  premier  est  abordable  aux  deux  sexes. 
On  a  pensé  qu'il  ne  fallait  priver  les  femmes  d'aucun  spec- 
tacle. Mais  soit  que  ce  bruit  confus  de  pas  qui  se  traînent  sur 
le  pavé,  de  conversations  à  voix  basse  et  de  négociations  en 
argot  inintelligible,  offre  en  lui-même  un  médiocre  intérêt, 
soit  qu'il  y  ait  peu  de  distractions  à  espérer  de  gens  que  pré- 
occupe la  soif  du  gain  ,  il  est  certain  qu'il  se  hasarde  rare- 
ment, le  long  de  ces  balustres  en  pierre  d'où  l'œil  plonge 
sur  le  chapeau  des  habitués,  des  visages  quipuissents'offen- 
ser  de  n'être  pas  regardés.  L'instinct  de  leur  puissance  aver- 
tit les  femmes  que  leur  place  n'est  pas  aux  lieux  où  règne 
la  passion  de  l'or  .  que,  s'il  leur  sied  bien  de  se  mêler  parmi 
les  hommes  ,  c'est  là  seulement  où  le  culte  qui  leur  est  dû 
ne  se  partage  qu'avec  de  douces  émotions,  avec  des  goûts 
nobles  et  délicats  ,  dont  on  peut  encore  leurfaire  hommage. 
On  trouve  cependant  ici  quelques  spéculateurs  en  jupons, 
quelques  androgynes  delà  coulisse,  dont  la  figure  s'enlu- 
mine de  dépit  ou  de  cupidité  aux  divers  accidens  de  la  hausse 
ou  de  la  baisse.  Mais  ce  n'est  là  qu'une  dépravation  excep- 
tionnelle ,  une  monstruosité  bizarre,  un  caprice  honteux  de 
cet  âge  qui  voudrait  encore  se  rattraper  au  monde  par  quel- 
qu'une de  ses  folies. 

Maintenant  écoutez  une  de  ces  mille  contradictions  dont 
notre  état  social  est  rempli.  Vous  savez  que  parmi  les  négo- 
ciations qui  se  font  à  la  Bourse,  leplns  grand  nombre  a  lieu 
■1  8 


86  EEVTJE    DE    PARIS. 

d'un  côté  sans  livraison  de  la  chose  vendue ,  de  l'autre  sans 
aucune  envie  de  racqucrir  5  que  tout  se  borne  au  compte  de 
la  différence  entre  le  prix  réglé  par  le  contrat  et  celui  que 
cette  valeur  aura  au  terme  fixé.  C'est  une  chose  bien  enten- 
(Uie ,  bien  arrêtée ,  sur  laquelle  personne  n'est  incertain ,  et 
les  gens  qui  s'y  connaissent  vous  diront  que  sans  ce  com- 
merce factice ,  qui  entretient  le  marché ,  les  effets  publics  , 
-abandonnés  aux  rares  échanges  des  rentiers  ,  n'auraient  pas 
d'évaluation  connue  ;  que  l'état  ne  saurait  jamais  où  en  est 
son  crédit.  Voilà  donc  des  transactions  journalières  décla- 
rées utiles,  indispensables,  dont  on  livre  volontiers  l'abus 
à  notre  censure.  Toute  la  France  a  les  yeux  fixés  surleré- 
sultat  de  ces  transactions  ;  toute  l'Europe  en  ressent  la  se- 
cousse; le  télégraphe  est  aux  ordres  delà  Bourse;  les  dépê- 
ches y  rebondissent  aussitôt ,  lorsqu'elles  peuvent  donner 
au  cours  de  la  rente  une  favorable  impulsion.  Tout  s'y  fait 
sous  les  yeux  du  gouvernement,  à  l'abri  de  sa  protection  , 
souvent  avec  son  influence,  par  des  agens qu'il  autorise  ;  sa 
police  veille  h  l'observation  des  réglemcns.  Cependant  la 
justice  ne  veut  rien  entendre  à  toutes  ces  affaires  ;  elle  re- 
pousse impitoyablement  de  sa  barre  tous  les  plaideurs  qui 
lui  arrivent,  demandant  l'exécution  des  cngagemens  con- 
tractés sur  le  bord  de  la  corbeille,  au  grand  jour  du  vitrage  , 
àlaface  des  allégories  peintes  par  Abel  dePujol.  La  Justice 
et  la  Bourse  sont  brouillées  à  mort.  Le  parquet  des  agens 
de  change  n'a  pas  de  crédit  au  parquet  du  procureur-géné- 
ral, et  le  Code  ne  reconnaît  pas  le  carnet.  Au  moins  est-il 
bonde  savoir,  lorsqu'on  veut  risquer  ici  son  existence  et 
l'avenir  de  ses  enfans,  qu'après  avoir  couru  la  chance  dépen- 
dre,  vous  n'avez  qu'une  seule  garantie  dugainquevouspou- 
vez  y  faire,  et  cette  garantie,  ce  n'est  pas  la  protection  delà 
loi  :  c'est  la  bonne  foi  des  joueurs. 

Or  pour  cette  fois  nous  avons  visité  deux  bâtimens  tout 
neufs,  et  ne  vous  vient-il  pas  déjà  dans  la  pensée  une  ré- 
flexion singulière?  C'est  par  des  monumcns  publics  que 
s'expi'iment  ordinairement  les  idées  d'un  siècle,  que  secon- 
state  pour  l'avenir  l'état  de  sa  civilisation.  Depuis  quarante 
années,  nous  avons  agité  bien  des  systèmes,  ixmué  la  so- 
ciété jusque  dans  ses  fondemcns  pour  en  faire  sortir  quelque 


LITTÉRATURE.  87 

création  favorable  au  bonheur  et  à  la  liberté  des  peuples. 
Avec  tout  cela,  nous  avons  laisséla  royautédans  son  ancien 
palais,  la  j  ustice  dans  son  vieux  manoir,  la  religion  dans  ce  res- 
tant detemplesquenous  n'avons  pas  ou  détruits  ou  vendus.  La 
représentation  nationale  a  long-temps  payé  son  lojTr ,  et 
attend  dans  une  barraque  que  les  réparations  de  sou  logis 
soient  terminées.  Nous  avons  abattu  bien  des  églises,  nous 
n'avons  pas  fondé  un  hôpital.  Tout  ce  que  nous  avons  su 
faire  de  grand  et  de  durable  pour  conserver  le  souvenir  de 
notre  progrès  social _,  c'a  été  d'élever  un  hôtel  au  budget  et 
un  temple  à  l'agiotage.  —  J'oubliais  que  l'on  construit  main- 
tenant des  prisons. 

A.  Bazin. 


C'i)os})itaiit^. 


L'hospitalité,  c'est  la  vertu  sociale  du  premier  âge ,  la- 
vertu  des  premiers  siècles.  Les  peuples  de  la  Adcille  Europe, 
ceux  de  l'antique  Asie,  de  l'Afrique  décrépite,  étaient  des 
peuples  hospitaliers.  Il  semble  que  cette  qualité  soit  l'apar 
nage  des  temps  rustiques,  simples  ,  grossiers,  de  l'âge  d'or 
enfin.  Aujourd'hui  que  nous  sommes  civilisés ,  on  est  bien- 
faisant, on  peut  être  charitable,  mais  hospitalier  point. 
Cette  vertu  est  reléguée  dans  les  forêts  de  l'Amérique,  sous 
la  tente  de  TArabe ,  dans  la  hutte  enfumée  du  Lapon,  et 
ces  peuples  ,  nous  les  honorons  de  notre  sublime  dédain. 

Chez  les  sauvages,  chez  les  peuples  de  l'antiquité,  l'hos- 
pitalité est  le  plus  important  des  progrès  faits  vers  la  civi- 
lisation; elle  est  un  droit  des  gens  ,  une  sauve-garde  indi-^ 
viduelle.  L'homme  qui  a  fumé  le  calumet  d'un  Américain 
est  en  sûreté  au  milieu  de  la  peuplade  ,  quelle  que  soit, 
du  reste  ,  sa  couleur  ;  il  est  un  hôte  sacré  pour  celui  qui  l'a 
reçu  dans  sa  demeure  ,  et  il  semble  à  ces  enfans  des  bois 
que  le  feu  qui  les  réchauffe  ou  la  cabane  qui  les  abrite  n'a  pu 
réunir  que  des  amis  ! 

On  sait  jusqu'à  quel  point  cette  vertu  est  observée  par 
les  Arabes  ;  on  se  rappelle  ce  Bédouin  auquel  un  inconnu 
demande  asile  :  cet  inconnu ,  c'était  le  meurti'ier  de  son 
fils  5  l'Arabe  l'apprend ,  la  vengeance  était  en  son  pouvoir , 
mais  son  hôte  est  sacré  pour  lui  ;  il  le  cache  à  toutes  les  re- 
cherches, il  le  fait  évader  la  nuit,  il  lui  laisse  quelques 
heures  d'avance,  puis  il  court  à  sa  poursuite. 

Certains  peuples  portent  si  loin  l'amour  de  l'hospitalité 
qu'ils  ne  se  regardent  jdus  chez  eux  en  quelque  sorte  que 
comme  ila^  inférieurs  :  c'est  ainsi  qu'en  Islande,  le  voyageur, 
après  avoir  été   servi  à   table  par  la  maîtresse  ou  par  hi 


LITTÉRATURE.  SO 

fille  do  la  maison ,  est  aidé  par  lune  d'elles  ensuite  à  se 
déshabiller  et  à  se  mettre  au  lit  j  on  ne  laisserait  pas  cet 
honneur  à  une  servante.  Le  Lapon  cédera  sa  misérable 
hutte  à  l'étranger,  et  couchera  à  l'injure  de  l'air  :  l'Améri- 
cain, sur  les  bords  du  Tachontche-tessé ,  réservera  pour 
kii  une  place  d'honneur;  sur  une  natte  plus  élevée  que  la 
sienne  propre  ,  il  lui  offrii-a  le  saumon  rôti,  il  lui  donnera 
un  festin  avec  toute  la  splendeur  qu'y  peut  déployer  un 
sauvage.  Dans  quelques  iles  de  la  mer  du  Sud ,  les  femmes, 
les  filles  de  la  maison  viendront  s'offrir  de  partager  sa  cou- 
che :  la  simplicité  ,  l'ignorance  ,  plus  encore  que  le  vice , 
ont  mis  l'incontinence  à  la  place  de  la  vertu.  Dans  d'autres 
Ues  de  la  même  mer,  les  femmes  sont  offertes  aussi  au 
voyageur;  mais  si  pendant  cinq  nuits  il  ne  respectait  sa 
compagne,  il  encourrait  la  mort;  l'obligé  ,  là  ,  est  du  moins 
tenu  à  un  devoir. 

L'hospitalité  était  la  vertu  des  peuples  au  temps  d'Ho- 
mère ;  les  Hébreux  l'exerçaient  dès  l'origine  des  sociétés 
connues;  chez  toutes  les  nations,  Thospitahté  était  une 
vertu  de  nature  qu'on  exerçait  par  un  instinct  de  faiblesse  ; 
chez  les  Juifs,  la  Bible  eu  avait  fait  un  devoir  religieux. 
C'était  Dieu  qui  l'ordonnait ,  et  l'Israélite  qui  recevait  un 
étranger  .  qui  lui  lavait  lui-même  les  pieds  devant  sa  porte, 
faisait  un  acte  agréable  au  Seigneur.  L'hospitalité  pour  lui, 
c'était  une  prière  ! 

Chez  les  Scythes.,  l'étranger  était  inviolable  ;  chez  les 
anciens  Germains  ,  même  chez  les  féroces  nations  du  Nord, 
il  trouvait  partout  protection.  Pour  toute  la  race  celtique, 
l'apparition  de  l'étranger  était  un  sujet  de  joie,  une  fête, 
une  réjouissance. 

Et  au  milieu  de  nos  ancêtres  ,  les  bons  Gaulois,  chez  les 
peuples  qui  tiraienld'eux  leur  origine,  l'étranger  était  reçu, 
fêté,  introduit  dans  l'intimité  des  familles  ,  partout  traité 
comme  un  ami ,  comme  un  frère  ;  on  se  disputait  1  honneur 
de  le  posséder  :  c'était  un  sujet  de  jalousie.  Les  jeunes 
tilles,  les  femmes  recherchaient  sa  société ,  s'efforçaient  de 
lui  procurer  des  plaisirs,  des  fêtes,  des  distractions.  Les 
hommes  le  faisaient  participer  à  leurs  chasses  ,  à  tous  leurs 
1CUX.  i<  La  harpe  ,  si  généralement  cultivée  chez  les  Celtes 
2  .^ 


90  REVUE    DE   TARIS. 

»  (le  Galles  qu'il  y  en  avait  une  dans  chaque  demeure,  la 
»  harpe  résonnait  ses  louanges  depuis  l'aube  du  jour  jus- 
«  qu'à  la  nuit ,  el  c'étaient  des'Voix  de  vierges  qui  faisaient 
»   entendre  ces  accords.  « 

Cette  vertu  hospitalière  était  si  grande  ,  si  sacrée,  si  di- 
vine 5  que  pendant  les  guerres  des  Romains  dans  les  Gaules , 
pendant  les  conquêtes  des  Normands  au  pays  de  Galles , 
l'étranger  ennemi  qui  demandait  asile  pouvait  traverser  seul 
et  sans  guide  les  pays  des  Celtes,  quoiqu'eux-mêmes n'eus- 
sent pas  été  en  sûreté  parmi  leurs  conquérans.  Il  suffisait  à 
l'étranger  de  toucher  le  sol  sacré  de  la  patrie  pour  devenir 
inviolable!  Lors  de  la  conquête  des  Normands,  les  Gallois, 
déjà  chrétiens  ,  avaient,  à  des  vertus  nouvelles  ,  joint  cette 
vertu  primitive,  l'hospitalité. 

Parmi  les  peuples  hospitaliers  de  la  vieille  Europe,  les 
Gaulois  sont  les  seuls  qui  nous  apparaissent  allant  sur  les 
routes  au-devant  du  voyageur,  s'emparant  de  sa  personne , 
se  disputant  Ihonneur  de  le  traiter;  cette  distinction  s'ap- 
plique à  toutes  les  tribus  de  cette  vaste  contrée.  Les  autres 
peuples  se  contentaient  de  respecter  sur  son  passage  l'hote 
qui  visitait  leurs  demeures. 

Dans  la  France  du  moyen  âge  et  dans  plusieurs  contrées 
de  l'Europe  de  ce  temps,  on  dressaitdans  des  lieux  éloignés 
des  habitations,  dans  les  endroits  de  passage,  des  pierres  qui 
servaient  aux  pèlerins  pour  prendre  leurs  repas ,  pour  se 
reposer.  On  les  appelait  la  pierre  du  pèlerin ,  et  autour  des 
maisons  religieuses ,  le  long  des  murs  des  couvens,  on  con- 
struisait des  étaux  où  on  déposait  les  choses  de  pix-mière  né- 
cessité aux  voyageurs.  Alors  il  n'y  avait  pas  d'hùtelleries  j 
les  nobles ,  les  seigneurs  tenaient  à  honneur  d'accorder  aux 
voyageurs  des  lettres  d'admission  à  toutes  les  mangeries. 

Chez  les  Grecs,  les  esclaves  lavaient  les  pieds  de  l'étran- 
ger ;  on  le  frottait,  on  le  parfumait ,  on  faisaitdes  iibationt.. 
Chez  les  Hurons  ,  s'il  se  présente  harassé  par  la  fatigue, 
on  chaulfe  une  hutte  comme  une  étuve  et  il  y  reçoitun  bain 
de  vapeur. 

L  homme  égaré  dans  le  Chili ,  qui  se  couche  près  d'une 
cabane  qu'il  a  enfin  découverte  et  dont  il  ne  veut  pas  réveil- 
ler les  lutbilans,  tjuuvera  le  matin  à  son  réveil  toute  la  fa- 


LITTÉRATURE.  01 

mille,  jusqu'aux  chiens,  couchés  en  cercle  autour  de  lui; 
ces  bonnes  gens  croient  devoir  veiller  ainsi  à  sa  sûreté. 

Dans  sa  maison  ,  à  l'ombre  des  bosquets  qui  Fentourent , 
le  Taïtien  reçoit,  traite  Tétranger.  On  étend  des  feuilles  de 
bananier  pour  lui  servir  de  siège  ;  sur  d'autres  feuilles ,  ou 
lui  offre  des  fruits ,  d'autres  mets. 

Et  lorsque  la  nuit  succède  au  jour  ,  la  fille  de  la  maison 
vient  s'offrir  pour  partager  sa  couche ,  tandis  que  ses  parens 
entonnent  le  chant  d'hyménée. 

On  a  vu  des  Indiens  de  Santa-Fé  offrir  à  des  prisonniers 
anglais  leurs  demeures  ,  demandant  la  préférence  ;  les  filles 
pansaient  les  blessures  ,  on  faisait  des  efforts  pour  leur  pro- 
curer un  bon  repas.  C'était  l'hospitalité  des  peuples  sauva- 
ges jointe  à  la  charité  de  Tévangile. 

Chez  uji  peuple  cafi-e ,  la  taxe  du  bétail  ue  se  prélève 
point  lorsqu'il  s'agit  de  traiter  un  étranger. 

Chez  d'autres  Cafres,  l'étranger  reçoit  du  roi  un  bœuf  eu 
présent.  Cette  coutume  est  supportable  dans  un  désert. 

Il  n'y  a  si  petit  village  sumatranais  qui  n'ait  son  balli  ou 
maison  du  voyageur. 

Un  Brasilien  se  ferait  hacher  pour  celui  qui  lui  demande 
asile. 

L'ennemi  le  plus  invétéré  est  en  sûreté  sous  la  tente  de 
l'xVfghan  comme  sous  celle  du  Bédouin  5  dans  chaque  village 
beloutchi,  il  y  a  une  maison  où  l'étranger  peut  vivre  en  sé- 
curité au  milieu  de  ces  brigands. 

Le  Maure,  lui  aussi,  est  hospitalier,  mais  pour  ses  co- 
religionnaires. Si  le  voyageur  a  assisté  à  la  prière  du  soir ,  on 
le  régale  avec  profusion;  les  mets  ,  posés  sur  une  natte,  lui 
sont  présentés  par  l'Arabe  lui-même  :  cependant  chaque 
jour  ou  diminue  la  portion  jusqu'à  ce  qu'il  décampe.  C'est 
traiter  en  Bédouin. 

Chez  les  Lampongs  ,  rhosjtitalité  ,  c'est  une  o»tentation  , 
un  luxe.  L'hote  est  traité  avec  profusion ,  abondance  , 
somptuosité  ;  la  porcelaine ,  les  serviettes  cramoisies  attes- 
tent plus  l'orgueil  que  la  charité  du  maitre. 

Chez  nous  ,  l'hospitalité  c'est  trafic  ;  on  a  des  temples  ou 
les  étrangers  sont  reçus  ,  traités  ,  fêtés  comme  bon  leur 
semble;  ces  temples  .  ce  sont  nos  auberges  ;  il  s'agit  seule- 


92  REVUE    ÛR    i?Ar.IS, 

ment  ilo  se  miuiii'  d'argent  :  heureux  celui  qui  Je  peut.  C'est 
sur  le  plus  ouïe  moins  que  riicpitalité  se  mesure:  on  trouve 
chez  nous  des  bienfaisans^  des  charitables ,  il  n'y  a  plus 
Ahospiudicrs. 

P.  HE^^EoulK. 


^istokt 


SAI?ÎTE  AFRE,  COURTISANE 


Nous  aimons  f(jrt  les  romans  ;  c'est  aujourdhui  la  seule 
littérature  qui  ait  la  vogue.  On  me  saura  donc  gré  ,  j'espère, 
d'indiquer  à  mes  contemporains  un  roman  du  plus  grand 
intérêt  ,  qui  peint  l'humanité  j>endant  plus  de  huit 
siècles  consécutifs  ,  décrivant  tous  les  pays  ,  toutes  les 
époques,  tous  les  états  de  la  société  aussi  vaste  et  aussi 
varié  que  le  monde  et  que  Ihistoire  du  monde  ;  roman 
historique  ,  roman  passionné  ,  roman  fantastique  et  mer- 
veilleux ,  où  tous  les  caractères  ,  tous  les  esprits ,  tous  les 
sontimens  ,  toutes  les  idées  de  l'homme  sont  en  jeu  ;  roman 
admirable  en  ceci  surtout  ,  qu'il  a  une  profonde  unité  avec 
une  diversité  infinie  ,  auquel  enfin  je  ne  sais  qu'un  défaut, 
c'est  qu'il  est  en  cinquante  volumes  in-folio.  Ce  roman  , 
c'est  la  Vie  des  maints,  ce  sont  les  Jeta  sanctoi^m ,  le  re- 
cueil des  boliandistes.  Voici  un  chapitre  de  ce  roman  ,  que 
je  prends  la  liberté  de  mettre  sous  les  yeux  du  public,  en 
raccompagnant  de  quelques  commentaires.  C'est  le  récit  de 
lu  conversion  d'une  courtisane  delà  ville  d'Augsbourg  en 
Bavière,  au  quatrième  siècle  de  notre  ère. 

Le  christianisme  a  beaucoup  fait  pour  la  femme  et  sur- 
tout pour  la  femme  pécheresse  ;  il  lui  a  enseigné  qu'elle 
j^ouvait  serekner  par  le  repentir  j  il  lui  a  dit  qu'elle  pouvait 
être  purifiée  de  ses  fautes;  il  la  ramenée  à  l'honneur  ,  en 
lui  rendant  un  peu  d'espoir.  Ce  fut  une  grande  nouveauté 
dans  le  monde  que  cette  doctrine  de  pénitence  et  de  régé- 
nération. L'antiquité  n'avait  rien  de  semblable. 


94  REVUE    DE    TARIS, 

Prenons  en  effet  dans  la  société  antique  une  courtisane  , 
Phryné ,  Aspasie  ou  Laïs  :  supposons  que,  dans  un  instant 
de  fatigue  ,  de  dégoût,  de  dépit,  il  lui  vienne  une  pensée 
de  repentir.  Elle  voudrait  reprendre  une  vie  meilleure  ; 
elle  voudrait  se  relever  de  son  abaissement.  Comment  fera- 
t-elle?Quel  appui  trouvera-t-elledans  les  doctrines  et  dans 
les  institutions  de  sa  patrie?  Le  sacriBce  de  ses  anciennes 
passions  ,  sa  rupture  avec  le  vice ,  qui  est-ce  qui  les  con- 
sacrera ?  Qui  est-ce  qui  les  promulguera  avec  autorité  ?  Qui 
est-ce  qui  ordonnera  à  tout  le  monde  ,  au  nom  du  ciel , 
d'honorer  et  de  respecter  le  repentir  de  Phryné?  Personne, 
assurément.  Il  n'y  a  point ,  dans  la  société  grecque  et  ro- 
maine, d'institution  qui  régénère  les  âmes  ,•  point  de  doc- 
trine qui  consacre  le  repentir  et  lui  donne  force  de  loi.  Si 
Phryné  veut  se  repentir  et  quitter  ses  amans,  si  elle  a  assez 
d'énergie  pour  persévérer  dans  ses  résolutions  de  sagesse  , 
c'est  fort  bien  ;  mais  cela  la  regarde  ;  la  société  ne  s'en  oc- 
cupe pas.  Si  on  insulte  Phryné  repentante  ,  eh  bien!  elle  a 
une  action  en  injures  contre  son  offenseur;  la  loi  protège 
tout  le  monde ,  Phryné  repentante  comme  Phryné  coupable. 
Le  repentir  ,  encore  une  fois  ,  chez  les  anciens  ,  ne  trouve 
point  d'appui  dans  les  institutions  et  dans  les  doctrines.  Il 
est  laissé  àlui-mème.  On  nelencourage  pas  ;  on  ne  l'interdit 
pas  ;  on  ne  le  protège  ni  ne  le  persécute.  Il  y  a  bien  dans 
les  mystères  quelques  traces  d'une  doctrine  de  pénitence  et 
d'absolution  religieuse,  mais  ce  n'est  point  quelque  chose 
de  populaire  et  d'accrédité. 

Maintenant  voyons  la  société  chrétienne.  Prenons  aussi 
une  courtisane  ;  mettons-lui  au  cœur  une  idée  de  repentir , 
un  caprice  de  vertu.  Ne  voyez-vous  pas  avec  quelle  ardeur 
cette  idée  fugitive  ,  ce  caprice  d'un  instant  ,  la  religion  va 
s'en  emparer  ?  Voilà  une  femme  qui  dit  :  J'ai  péché  ;  mais 
je  me  repens  !  Au  nom  de  cette  seconde  parole  ,  les  souve- 
nirs de  la  première  s'effacent.  La  société  chrétienne  a  trouvé 
le  moyen  de  marquer  d'un  sceau  particulier  et  d'affermir  , 
en  l'honorant,  la  moindre  pensée  de  vertu,  le  moindre 
accès  de  sagesse. 

Ahisi  dans  la  société  chrétienne ,  appui  ,  secours ,  en- 
couragement ,  donnés  à  tous  les  bous  sentimens ,  à  toutes 


LITTÉRATURE.  95 

les  bonnes  inspirations.  Dans  la  société  antique,  indiffé- 
rence et  délaissement  ;  le  repentir  y  est  abandonné  à  ses 
propres  forces. 

L'histoire  de  sainte  Afre  va  servir  de  preuve  à  ces  ré- 
flexions. Afi'C  était  une  courtisane  ,  joyeuse .  insouciante  , 
comme  le  sont  ces  femmes.  Le  polythéisme  d'ailleurs  jetait 
sur  les  courtisanes  je  ne  sais  quel  vernis  religieux;  la  pros- 
titution ,  c'était  le  culte  des  Vénus.  Afre ,  fille  d'une  Chy- 
prienne  ,  née  dans  l'île  de  Vénus  ,  consacrée  par  sa  mère 
au  culte  de  Vénus ,  Afre  était ,  j'imagine ,  la  Phryné  et 
l'Aspasie  de  la  ville  municipale  d'Augsbourg,  en  Rhétie. 
C'était  chez  elle  que  soupaient  les  jeunes  Romains  qui  ve- 
naient s'ennuyer  à  Augsbourg ,  sous  le  titre  de  préteurs  ou 
de  préfets  des  soldats  ,  n'ayant  d'autre  occupation  que  leur 
fortune  à  faire  aux  dépens  de  la  province ,  d'autre  plaisir 
que  la  maison  d'Afre  ,  la  fille  de  Chypre ,  qui  les  aidait  à 
ruiner  les  provinciaux. 

C'est  chez  elle  qu'au  temps  de  la  persécution  de  Dioclé- 
tien  l'évêque  Narcisse  et  sou  diacre  Félix  entrèrent,  sans 
le  savoir  ,  cherchant  un  refuge  contre  leurs  ennemis.  Afre, 
dit  la  légende  ,  croyant  que  les  deux  voyageurs  étaient  des 
hommes  enflammés  dimpurs  désirs ,  apprête  un  souper  et 
prépare  toutes  choses ,  ainsi  qu'elle  avait  coutume  de  le  faire 
en  pareille  occasion  5  mais  l'évêque  s'étant  approché  de  la 
table,  se  mita  prier  et  à  chanter  le  Seigneur.  Afre,  stupé- 
faite de  ces  paroles  ,  qu'elle  n'avait  jamais  entendues  ,  lui 
demanda  qui  il  était,  et  elle  apprit  qu  il  était  évêque.  Aussi- 
tôt elle  tomba  à  ses  pieds  eu  disant  :  «  Seigneur ,  je  suis 
indigne  de  vous  recevoir  ,  et  dans  toute  la  ville  il  n'est  pas 
une  créature  plus  avilie  que  moi  !  Je  ne  suis  pas  digne  de 
toucher  le  bord  de  vos  vêtemens.  « 

L'évêque  lui  répondit  :  t<  Ne  craignez  rien;  le  Sauveur, 
mon  Dieu  ,  a  été  touché  par  des  mains  impures  ,  et  il  est 
resté  sans  tache.  Ne  vois-tu  pas  la  lumière  du  soleil  qui 
éclaire  les  cloaques  et  les  lieux  immondes, et  qui  cependant 
remonte  au  ciel  aussi  pure  qu'elle  en  est  descendue  ?  Ainsi, 
ma  fille  ',  recevez  en  votre  ame  la  lumière  de  la  foi  ,  afin 
que,  purifiée  de  tout  péché,  vous  puissiez  vous  réjouir  de 
m'avoir  reçu  dans  votre  maison,  w  Afre  lui  dit  ;«  Hélas!  j'ai 


96  REVUE    DE   PAUS. 

commis  plus  de  péchés  que  je  n'ai  de  cheveux  !  Comirrenl 
puis-je  laver  tant  de  souillures  ?  «  Narcisse  répondit  : 
«Croyez  !  recevez  le  baptême  !  et  vous  serez  sauvée,  n 

La  légende  ne  donne  que  les  traits  principaux  du  dialo- 
gue entre  Tévêque  et  la  courtisane.  C'est  à  nous  de  péné- 
trer par  imagination  dans  les  détails  de  cette  scène  singu- 
lière, de  ce  chrétien  persécuté  entrant  la  nuit  dans  cette 
maison  inconnue ,  la  méprise  de  la  courtisane  ,  Tétonneraent 
de  révêque  ,  Témotion  qui  saisit  cette  malheureuse  en  ap- 
prenant qu'elle  a  chez  elle  un  évêque  chrétien ,  un  honimc 
pur  entre  tous,  quelqu'un  qui ,  chez  elle .  prie,  parle  de 
Dieu  et  du  salut  des  pécheurs  !  Elle  se  prend  en  mépri.s , 
en  horreur;  alors  la  pitié  vient  à  Tévêque  en  voyant  cette 
Madeleine  pénitente  :  il  la  rassure,  il  lui  parle  de  la  pureté 
du  Christ  qui  peut  purifier  toutes  les  souillures  :  elle  peut, 
si  elle  veut ,  se  relever  de  ses  fautes  ;  elle  peut  être  sau- 
vée ! 

Être  sauvée  !  ne  plus  être  une  misérable  !  ne  plus  vivre 
de  mépris  et  de  honte  !  voilà  l'idée  qui  transporte  de  joie 
cet  malheureuse  :  elle  appelle  les  filles  qui  habitaient  avec 
elle  et  partageaient  sa  vie  infâme  ;  elle  leur  montre  avec  un 
pieux  respect  cet  homme,  cet  étranger  assis  au  foyer  ! 

«  Cet  homme  qui  est  venu  vers  nous  est  un  évêque  des 
chrétiens  !  et  il  m'a  dit  :  Si  vous  croyez  au  Christ  et  si  vous 
êtes  baptisée ,  tous  vos  péchés  vous  seront  remis  ?  Qu'en 
pensez-vous  ?  «  Digna  ,  Eumenia  et  Euprepia  lui  répondi- 
rent :  «"Vous  êtes  notre  raaîti-esse  ;  nous  vous  avons  suivie 
dans  le  vice ,  comment  ne  vous  suivrions-nous  pas  dans  le 
pardon  de  nos  péchés  !  « 

Je  serai  puiifiée  de  mes  péchés  !  voilà  le  mot  qui  entraîne 
Afre  vers  la  foi  chrétienne  ;  c'est  ce  mot  qu'elle  répète  à  ses 
filles  ,  c'est  ce  mot  qu'elle  répète  h  sa  mère  Hilaria  ,  quand  , 
le  matin  ,  après  une  nuit  passée  en  prières  entre  l'évêque 
et  les  filles,  elle  va  prier  sa  mère  de  cacher  le  saint  évê- 
que. «  L'évêque  m'a  dit  avec  promesses  :  «  Je  vous  ferai 
chrétienne,  et  toutes  vos  fautes  vous  seront  pardonnées!  » 
La  mère  entendant  cela  :  fs  Puisse  Dieu  m'accorder  ce  bon- 
heur !  «  dit-elle  pleine  de  joie.  Afre  lui  dit  :  «  Ainsi  à  Irt 
nuit  je  vous  ramènerai.  —  Oui ,  dit  la  mère,  ci  s'il  s'y  relu- 


LITTÉRATrRE.  97 

sait .  tu  le  supplieras  !  >^  Lorsque  le  soir  fut  venu ,  Afre  pria 
Narcisse  de  venir,  et  elle  le  mena  dans  la  maison  d'Hilaria. 
Dès  qu'il  fut  entré,  ce  fut  une  s^'ande  joie,  tellement  d'Hilaria, 
pendant  trois  heures ,  tint  embrassés  le  genoux  de  Tévèque, 
en  disant  :  «  Je  vous  en  supplie ,  Seigneur  !  faites  que  je 
sois  aussi  purifiée  de  mes.  péchés  !  « 

C'est  là  le  sentiment,  c'est  là  l'idée  qui  change  Tame 
d'Afre  ,  de  ses  Biles ,  de  sa  mère  ;  et ,  songeons-y  bien  ,  il 
n'y  a  rien  de  si  naturel.  Les  malheureuses  ont  toujours  été 
mépriséçs  ,  et  méprisées  dans  Tamour,  là  où  le  mépris  est 
le  plus  poignant  !  Elles  n'ont  jamais  été  aimées  qu'avec  mé- 
pris; elles  vivent  de  mépris ,  c'est  le  mépris  qui  les  nourrit , 
et  tout  à  coup  un  homme  vient  dans  leur  maison  qui  leur 
dit  que  leurs  péchés  leur  seront  rerais ,  quelles  peuvent 
retrouver  le  respect ,  l'honneur!  quelles  paroles  dans  cette 
maison  !  et  comme  elles  doivent  rafraîchir  ces  âmes  flétries! 
N'être  plus  infâmes ,  n'être  plus  méprisées ,  quel  avenir  ! 
quelle  vie  nouvelle!  Songez  combien  il  y  a  peu  de  choses 
qui  puissent  émouvoir  ces  femmes!  Richesses,  plaisirs, 
tendresse  même  ,  s'il  y  eu  a  sans  estime ,  tout  leur  a  été 
promis  mille  fois  5  mais  Ihonneur  .  mais  la  pureté  comme 
au  jour  de  leur  naissance,  voilà  la  parole  imprévue,  voilà  le 
mot  miraculeux  quiles  bouleverse  et  qui  les  fait  chrétiennes  ! 

Cependant  la  conversion  ne  se  fait  pas  sans  quelqu'obsta- 
cle.  Au  moment  où  le  saint  évêque  priait  pour  ces  femmes  , 
un  démon  apparaît  sous  la  forme  d'un  Egyptien  plus  noir 
qu'un  corbeau,  nu,  le  corps  tout  couvert  de  lèpre  vive;  il 
poussa  un  mugissement  et  dit:  u  Saint  évêque  Narcisse, 
qu'y  a-t-il  entre  toi  et  moi  ?  Et  qu'as-tu  à  démêler  avec  mes 
servantes,  qui  ont  toujours  été  de  mon  domaine?  Ton  Dieu 
n'aime  que  les  âmes  pures  et  les  corps  sans  souillure  :  ces 
femmes  m'appartiennent;  elles  ne  peuvent  être  à  un  autre. 
Me  voit-on  jamais  entrer  où  règne  la  chasteté  ?  Pourquoi 
donc  ton  Dieu  veut-il  entrer  ici ,  où  tout  est  souillure , 
corps  et  ame  ?  « 

Alors  l'évêque  lui  dit  :  u  Je  t'ordonne,  esprit  immonde, 
de  répondre  aux  questions  que  je  vais  t'adresser.  Dis-moi  , 
damné,  tu  sais  que  Jésus-Christ  de  Nazareth,  notre  Sei- 
gneur ,  a  été  garotté,  flagellé ,  conspué  ,  couronné  d'épines, 
2  o 


98  REVUE    DE    PARIS. 

moqué ,  lié  ,  abreuvé  de  fiel  et  de  vinaigre ,  attaché  à  une 
croix  ,  qu'il  est  mort  et  a  été  enseveli ,  et  que  le  troisième 
jour  il  est  ressuscité  d'entre  les  morts.  Sais-tu  tout  cela? 

—  Je  voudrais  bien  ne  pas  le  savoir  ,  répondit  le  démon; 
car  de  l'heure  qu'il  a  été  crucifié ,  notre  prince  a  fui  devant 
sa  face.  « 

L'évêque  Narcisse  reprit  :  «  Dis-moi,   en   quoi  a  péché 
Jésus-Christ ,  notre  Seigneur ,  pour  tant  de  souffrances  ?  « 
Et  le  démon  répondit  :  «  Il  n'a  jamais  péché. 
Uèuêque  Narcisse.  —  Et  celui  qui  n'a  jamais  péché  ,  pour- 
quoi a-t-il  tant  souffert  ? 

Le  Démon.  —  Il  n'a  pas  souffert  pour  ses  péchés ,  mais 
pour  les  péchés  des  hommes. 

L'évêque.  —  Ta  condamnation  est  sortie  de  ta  bouche , 
esprit  immonde.  Puisque  tu  sais  que  Jésus-Christ,  notre 
Seigneur,  a  été  mis  à  mort,  non  pour  ses  péchés,  mais 
pour  les  péchés  des  hommes  ,  retire-toi  donc  de  ces  femmes  ; 
car  il  a  souffert  aussi  pour  elles  ,  qui  ont  eu  recours  à  la  foi 
et  à  la  grâce. 

Le  démon.  —  La  loi  enseigne  de  ne  point  s'approprier 
le  bien  d'autrui.  Toi  qui  es  saint ,  pourquoi  me  prends-tu 
ce  qui  m'appartient?  Pourquoi  m'enlèves-tu  les  âmes  que 
j'ai  gagnées? 

L'éuêque.  —  Tu  es  un  voleur;  tu  as  volé  ces  âmes  à  Dieu  , 
leur  créateur  :  je  te  traite  donc  comme  un  voleur,  et  je 
rends  à  Dieu  sa  créature. 

Le  démon.  —  Et  moi  aussi  je  suis  sa  créature  î  Rends-moi 
donc  aussi  â  mon  créateur  ! 

L'é^^êque.  —  Tu  as  confessé  toi-même  que  le  Christ  avait 
souffert  pour  les  pécliés  des  hommes.  Si,  comme  il  a  fait 
pour  les  péchés  des  liommes ,  il  avait  souffert  pour  les  im- 
piétés des  démons ,  je  te  rendrais  à  ton  Créateur. 

Le  démon.  —  Aie  pitié  de  moi!  et  donne-moi  au  moins 
une  seule  ame  ! 

L'éi^êque.  —  Et  si  je  te  la  donne,  qu'en  feras-tu  ? 
Le  démon.  —  Je  m'en  emparerai  après  avoir  tué  le  corps. 
L'éuéque.  —  Demain   matin ,   aux   premiers  rayons   du 
jour  ,  je  te  donnerai  pouvoir  de  faire  cela. 

Le  démon.  — Jure-moi  devant  ton  Dieu  que  tu  me  don- 


LITTÉRATURE.  99 

neras  une  arae  enfermée  dans  un  corps  ,  afin  que  je  m'en 
empare. 

L'éi^êque.  —  Devant  mon  Dieu  ,  je  jure  que  je  te  don- 
nerai une  ame  enfermée  dans  un  corps  buvant  et  mangeant, 
dormant  et  veillant. 

Le  démon.  — Laisse-moi  rester  ici  cette  nuit! 

L'éuéciue.  —  Si  tu  peux  rester  avec  nous ,  reste  ! 

Le  démon.  — Si  tu  n'élèves  pas  tes  mains  vers  le  ciel,  si 
tu  ne  glorifies  pas  ton  Dieu  en  chantant,  je  puis  rester. 

L'évêque.  —  Rien  pour  toi ,  esprit  immonde  !  Je  me  pros- 
ternerai devant  le  Seigneur  :  ces  femmes  aussi  fléchiront 
le  genou  devant  Dieu  pendant  la  nuit  entière,  et  nous 
chanterons  ensemble  ses  louanges.  » 

Alors  le  démon  poussa  un  hurlement  affreux  et  disparut. 

Je  ne  sais  si  c'est  folie  de  ma  part  j  mais  le  démon  com- 
mençait à  m'intéresser.  Ce  n'est  pas  seulement  parce  qu'il 
sait  bien  son  catéchisme  et  qu'il  répond  pertinemment  aux 
questions  de  Tévêque  :  il  m'intéresse  surtout  quand ,  lais- 
sant là  l'argumentation  dialectique  qui  lui  réussit  mal ,  il 
cherche  à  émouvoir  l'évêque  et  s'écrie  avec  une  si  profonde 
tristesse  :  Et  moi  aussi  je  suis  la  créature  de  Dieu;  rends- 
moi  donc  à  mon  créateur!  Pauvre  démon  ,  qui  n'a  pu  s'ac- 
coutumer à  l'enfer  ,  que  le  mal  qu'il  a  fait  sur  la  terre  ,  seul 
plaisir  qui  lui  soit  permis  ,  n'a  pas  pu  consoler  de  sa  chute  , 
qui  se  souvient  du  ciel  et  de  son  bonheur ,  qui  voudrait 
être  rendu  à  Dieu  ,  démon  repentant  qui  s'humilie  et  que 
l'évêque  convertirait  aisément,  jimagine  ,  s'il  voulait  s'en 
donner  la  peine.  Rebuté  par  l'évêque ,  le  démon  revient  à 
son  caractère  de  diable ,  et  demande  que  par  pitié  au  moins 
l'évêque  lui  abandonne  une  ame  ,  une  seule ,  une  petite 
ame  :  l'évêque  le  lui  promet.  Alors  le  démon  demande  une 
autre  grâce,  c'est  de  rester  encore  une  nuit  dans  la  maison 
d'Afre.  La  nuit ,  c'est  un  temps  de  triomphe  pour  notre 
démon  de  l'impureté  :  l'évêque  le  refuse ,  et  le  diable  dis- 
parait enfin.  Mais  le  lendemain  ,  au  lever  du  jour,  il  vient 
chercher  l'ame  que  l'évêque  lui  a  promise. 

V-  Qu'il  te  souvienne ,  saint  évêque ,  du  serment  que  tu  as 
fait  devant  ton  Dieu!  donne-moi  une  ame,  que  je  tue  son 
corps  et  que  je  l'emporte.  »  Le  saint  évêque  Narcisse  ré- 


100  REVUE    DE   PARIS. 

pondit  :  «  Et  toi,  jure-moi,  au  nom  de  mon  Dieu  ,  que  tu 
tuerys  aussitôt  celui  que  je  livrerai  en  ton  pouvoir ,  et  que 
si  tu  ne  le  tues  pas ,  tu  veux  être  précipité  dans  Tabime.  » 

Et  le  démon  lui  dit  :  c»  Par  celui  qui  nous  a  vaincus  avec 
notre  prince  ,  je  ne  serai  pas  précipité  dans  Tabimej  car  j-e 
tuerai  aussitôt  celui  que  tu  auras  livré  en  mon  pouvoir.  » 

Et  Févêque  Narcisse  lui  dit  :  ^i  Va  donc  auprès  de  laFon- 
taine  des  Alpes-Juliennes  dontpei'sonne  ne  peut  boire  Teau 
ni  homme ,  ni  troupeau ,  ni  bête  sauvage ,  à  cause  du  dragon 
qui  habile  dans  cette  fontaine,  et  dont  le  souffle  donne  la 
mort.  Va  ,  tue  ce  dragon  et  empare-toi  de  son  ame.  >>  Alors 
le  démon  s'écria  en  disant  :  «  O  évêque  menteur  !  Il  m'a  en- 
gagé par  un  serment  à  tuer  mon  ami  le  dragon  de  la  fon- 
taine, et  si  je  ne  le  tue  pas  ,  il  me  précipitera  dans  l'abîme.  » 
Le  démon  se  résigna  donc  :  il  tua  le  dragon  et  la  fontaine  fut 
libre,  à  l'usage  de  tous ,  jusqu'à  nos  jours. 

Une  fois  le  démon  vaincu ,  la  conversion  se  fit ,  et  Afre 
fut  baptisée  avec  ses  filles  et  Hilaria  sa  mèi'e. 

Dans  les  légendes ,  le  démon  joue  ordinairement  un  rôle 
important,  quoiqu'il  finisse  toujours  par  être  vaincu.  Ces 
apparitions  ,  aujourd'hui ,  nous  semblent  de  pures  fantaisies 
d'imagination ,  des  visions  de  moines  superstitieux  :  qu'il 
nous  soit  permis  de  faircà  ce  sujet  une  réflexion.  Toutes  les 
fois  que  l'homme  lutte  contre  ses  passions  et  qu'il  s'efforce 
d'en  triompher ,  n'est-il  pas  vrai  qu'il  s'engage  en  quelque 
sorte  un  dialogue  entre  ses  bons  et  ses  mauvais  sentimensP 
Voyez  les  monologues  denos tragédies  :  c'est le'dialogue  des 
passions  entre  elles  ,  les  mauvais  sentimens  argumentent 
contre  les  bons. 

Video  meliora  proboque; 
Détériora  seijuor , 

dit  Médée.  Elle  se  sent  entre  son  bon  et  son  mauvais  génie  , 
et  elle  cède  au  mauvais.  Le  démon,  dans  la  Vie  des  saints, 
représente  les  passions  qui  luttent  et  qui  résistent.  Encore 
une  ame,  dit  le  démon  à  l'évêque  Narcisse  j  donne-moi  en- 
core une  ame!  ce  sera  la  dernière!  Que  nous  dit  sou\cnt 
la  passion  au  moment  où  nous  voulons  revenir  à  la  vertu  ? 


LITTÉRATUUE.  10  1 

Encore  un  péché  ,  et  ce  sera  le  dernier!  Voilà  comme  il  faut 
entendre,  dans  la  Vie  des  saints  ,  cette  apparition  du  dé- 
mon ;  c"est  la  personnification  de  la  passion  qui  lutte  contre 
la  vertu. 

Le  démon  de  l'impureté  lutte,  dans  Tamedesainte  Afre, 
contre  la  pureté  de  la  foi  chrétienne.  Cette  fantasmagorie 
n'est  que  le  dialogue  entre  ce  qu'il  y  a  de  bon  et  ce  qu'il  y 
a  de  mauvais  chez  nous.  Au  lieu  d'expliquer  froidement 
cette  luttepar  des  réflexions,  au  lieu  défaire  une  minutieuse 
description  morale  de  l'état  de  Tame  ,  au  lieu  de  dire  :  elle 
flottait  entre  le  bien  et  le  mal,  et  ne  savait  auquel  céder; 
ces  moines,  ces  légendaires,  grossiers  rédacteurs  c|e  la  \  ie 
des  saints,  ont  pcjsonnifié  hardiment,  sous  la  forme  du  dé- 
mon ,  cette  résistance  nécessaire  des  mauvais  penchans.  Au 
lieu  de  faire  une  analyse  métaphysique  des  passions  .  ils  les 
ont  mises  en  action  et  en  drame. 

SA1^T-MAKC-GIRARDIN. 


LE  PESTIFÉRÉ. 


CHRONIQUE  PARISIENNE  (1597). 


Autrefois  toute  espèce  de  maladie  épidémique  était  dé- 
signée par  le  nom  général  de  peste  ou  contagion  ,  et  les  me- 
sures sanitaires  ne  se  modifiaient  pas  selon  la  nature  de 
l'épidémie  régnante  :  le  seizième  siècle  ne  semble  guère  avoir 
montré  plus  d'expéiùence  judicieuse  que  le  quatorzième ,  et 
le  trousse-galant  fut  traité  à  peu  près  comme  la  peste  noire; 
il  est  vrai  que  la  médecine,  avouant  son  impuissance,  lais- 
sait à  la  police  le  soin  difficile  de  combattre  un  fléau  dont 
l'origine  restait  toujours  inconnue.  Cette  police  devenait  tra- 
cassière  et  vigilante ,  pour  se  rendormir  dans  une  funeste 
incurie ,  dès  que  les  ravages  du  mal  avaient  cessé.  Ainsi 
durant  le  seizième  siècle  si  fertile  en  désastres,  époque  de 
révolutions  religieuses  et  politiques  ,  on  ne  compte  pas  moin  s 
de  dix  épidémies  qui  désolèrent  Paris ,  depuis  celle  de  i522 
jusqu'à  la  dernière  en  i5gQ,  on  \i\utot  la  même  pestilence 
reparut  plusieurs  fois ,  favorisée  par  les  conditions  physi- 
ques et  morales  de  la  ville ,  foyer  perpétuel  d'infection , 
cloaque  de  rues  fangeuses  et  amas  de  maisons  putrides  où 
ne  pénétraient  pas  l'air  et  la  lumière.  C'était  une  mortalité 
cHiayante  que  vingt  cimetières  hideux  développaient  dans 
l'atmosphère  en  miasmes  morbifiques.  On  vivait  pourtant 
alors  jusqu'à  cent  ans,  quand  on  pouvait. 

Dans  le  courant  de  Tété  de  Tannée  1097  ,  où  Paris  rcspi- 
raità  peine  au  sortir  d'une  violente  épidémie  qui  avait  rendu 
des  quartiers  dései'ts,  maître  Oudinet Pinçon,  barbier,  alla 
de  bon  matin  visiter  son  voisin  et  client  Jacques  Rouault, 
drapier-chaussetier,  demeurant  rue  delà  Vieille-Diaperie, 


LITTÉRATURE.  103 

nu  coin  du  cul-de-sac  Sainl-Barthélemy,  vis-à-vis  Téglise 
Saint-Pierre-des-Arcis ,  dans  une  des  vingt-quatre  maisons 
que  Philippe-Auguste  avait  confisquées  sur  les  juifs  en  ii83 
et  concédées  aux  drapiers  de  la  confrérie  de  la  Nativité  de 
Notre-Dame.  Cette  maison,  dont  la  boutique  occupait  le 
rez-de-chaussée  sombre  et  humide ,  surplombait  la  rue 
avec  ses  trois  étages  à  encoignure  ou  cornier  sculpté  d  ara- 
besques et  avec  Tauvent  cintré  de  son  pignon  enfumé  j  \ou- 
uroir ,  qui  devait  son  nom  à  une  large  fenêtre  ouverte 
sur  la  rue  et  servant  de  montre  aux  marchandises  élevées 
en  piles  pour  tenter  les  chalands ,  s'enfonçait  dans  les  pro- 
fondeurs ténébreuses  d'une  arrière-boutique  qui  recevait 
plus  de  jour  par  la  porte  que  dune  cour  exiguë,  encombrée 
de  ballots  et  de  lapins. 

C'est  dans  ce  bouge  puant  et  malsain  que  le  maitre  du  lo- 
gis avait  élu  résidence  pour  laisser  le  premier  étage  à  sa  fille 
Anne  et  les  deux  autres  à  des  locataires  qui  communiquaient 
avec  le  magasin  au  moyen  de  Tescalier  noir  et  vermoulu  où 
il  fallait  grimper  a  t^Uons  pour  atteindre  le  haut  de  la  mai- 
son. Jacques  Rouault,  drapiei'-chaussetier  de  père  eu  fils 
depuis  plusieurs  générations,  était  veuf,  âgé,  paralytique 
et  goutteux ,  ce  qui  nlniiuait  pas  agréablement  sur  sou  ca- 
ractère et  son  humeur;  aussi  passait-ii  pour  un  être  insocia- 
ble, fâcheux ,  colère ,  avare,  entêté  et  coriace,  n'aimant  que 
sa  fille  et  son  compère  Oudinet  Pinçon  le  barbier,  bien  qu'il 
gourmandàt  l'une  volontiers  ,  et  se  querellât  toujours  avec 
l'autre.  Il  avait  été  fougueux  ligueur,  et  détestait  les  roya- 
listes comme  les  huguenots.  Il  n'était  pas  plus  facile  dans 
les  relations  de  commerce,  et  s'obstinait  à  maiuteuLr  1  an- 
cien tarif,  ainsi  que  les  anciens  privilèges  de  sa  coutrerie 
qui  se  distinguait  par  son  patron  et  ses  statuts  de  celle  de 
Saint-Nicolas ,  composée  des  drapiers  de  la  Halle-aux-draps  : 
il  vouait  à  ceux-ci  une  haiue  implacable ,  qu'il  tenait  de  ses 
ancêtres,  et  les  traitait  d'ignares  en  matière  de  chausses, 
les  accusant  d'avoir  volé  son  métier,  le  plus  noble,  et  le 
plus  honoré  après  celui  de  changeur;  il  avait  pris  racine 
dans  cette  rue  de  la  Draperie,  qu'il  regardait  comme  le  ber- 
ceau de  son  industrie,  et  il  s  indignait  de  voir  ses  con- 
frères céder  la  place  aux  barbiers  pour  aller  s'établir  à  1  ex- 


104  REVUE  DE    PARIS. 

trémité  tic  la  rue  Saint-Honoré,  qui  s'appelait  la  rue  de  la 
Chausseterie. 

Jacques  Rouault  était  une  grosse  panse  d'homme  que  la 
goutte  et  la  paralysie  enchaînaient  habituellement  dans  un 
fauteuil  massif  dont  il  ne  se  levait  pas  pour  donner  des  ordres 
à  son  commis  Robin,  qu'il  endoctrinait  d'une  voix  de  taureau, 
lorsque  Tacheteur  contestait  Taunage  ou  la  qualité  du  drap. 
Sa  lai'ge  face  immobile  changeait  du  pâle  au  rouge  vif,  sitôt 
que  la  moindre  contrariété  fouettait  le  sang  au  cerveau  5 
dépais  sourcils  grisonnaient  au-dessus  de  ses  yeux  sembla- 
bles à  des  vers  luisans,  et  sa  moustache  tombante  se  mêlait 
noire  à  sa  barbe  blanche,  par  une  singularité  qui  n'était 
point  due  au  hasard,  mais  à  la  teinture  dont  iloigu;tit  cette 
moustache  de  ligueur;  on  eût  dit  une  vieille  chouette,  a  le 
voir  assis  dans  l'angle  le  plus  obscur  de  sa  cellule,  vêtu 
d'une  houppelande  fourrée  ,  malgré  la  chaleur  de  la  saison  , 
les  doigts  errant  autour  d'un  chapelet  et  les  regards  fixés  sur 
une  image  de  la  Vierge. 

Le  boniiomme  Oudinet  Pinçon,  au  contraire,  avait  con- 
servé dans  un  âge  avancé  la  vivacité  d'esprit  et  de  corps 
qui  manquait  à  son  voisin  ;  il  était  bien  pris  en  sa  petite 
taille  1  et  sauf  les  rides  de  sou  visage  encore  riant  et  allègre . 
on  l'eût  regardé  comme  le  frèie  de  son  fils  ;  sa  barbe  même 
avait  gardé  sa  couleur  rousse,  et  son  front  dégarni  de  che- 
veux ajoutait  une  expression  de  franchise  à  son  air  malin, 
tellement  qu'on  ne  savait  lequel  croire  de  son  front  chauve 
ou  de  sa  bouche  pincée  et  de  son  œil  émérillonné  ;  il  parlait 
bref  avec  explosion,  et  marchait  en  sautillant,  sans  jamais 
demeurer  une  minute  en  repos  ;  ses  idées  et  ses  discours 
n'avaient  pas  plus  de  suite  que  ses  actions  en  apparence, 
mais  il  ne  déviait  jamais  du  but  qu'il  se  proposait,  et  triom- 
phait des  obstacles  par  mille  inventions  que  lui  suggérait  la 
circonstance.  Il  ne  se  décourageait  point  dans  une  cntrcjjrise, 
si  ardue  qu'elle  pût  être,  et  personne  n'eût  égalé  son  adresse 
d'imagination.  11  avait  donc  résolu  la  veille  de  marier  son 
fils  Christophe  à  la  fille  du  drapier,  et,  par  cette  alliance, 
de  s'approprier  la  maison  de  Jacques  Rouaull. 

La  conférence  qu'il  eut  à  ce  sujet  le  soir  même  n'avait 
pas  clé  heureuse,  cl  le  goutteux  avait  repoussé  bien  loin  une 


LITTÉRATURE.  105 

proposition  qui  tendait  à  mctainorphoser  roiivroir  de  ses 
pères  en  officine  de  barbier.  Il  ferma  rorcillc  à  des  offres  de 
mariage  qui  ne  flattaient  ni  son  intérêt  ni  sa  vanité.  Il  fut 
de  glace  aux  raisonneniens  comme  aux  prières,  et  finit  par 
éclater  en  jurant ,  lorsque  maitre  Pinçon,  exalté  par  ses  rê- 
ves de  gloire  et  de  fortune,  lui  représenta  louvroir  clos  par 
un  vitrage ,  les  panneaux  peints  en  azur,  et  l'enseigne  héral- 
dique des  chirurgiens-barbiers  :  limage  de  saint  Cosme  et 
îaint  Damien  ,  avec  les  trois  boites  ou  bassins.  Le  drapier  , 
indigné,  reprocha  durement  à  son  ami  de  prétendre  ,  lui 
simple  barbier  ,  empiéter  sur  les  attributs  des  chirurgiens 
jurés.  Le  barbier  riposta  en  rappelant  d\m  ton  aigre-doux 
à  Jacques  Piouault  que  lui-même  n'était  pas  drapier  juré 
sous  le  patronage  de  saint  Nicolas.  Une  discussion  fort  ani- 
mée suivit  cette  épigrammc ,  et  ne  se  termina  que  par  la  re- 
traite du  compère  Pinçon,  qui  remit  la  bataille  au  lendemain 
et  se  promit  de  remporter. 

—  Bonjour ,  bon  an  ,  bonne  santé,  mon  compère  ,  dit  le 
barbier  qui  entra  impétueusement  dans  la  boutique  du  dra- 
pier et  secoua  les  chausses  pendues  aux  poutrelles  du  pla- 
fond; quoi  de  nouveau?  rien? 

—  Chausses  bouffantes  à  Tespaguole,  crevées  et  tailladées 
de  satin,  —  répondit  Robin  qui  bâillait  aux  mouches  en  at- 
tendant la  vente ,  —  et  la  goutte  endiablée  de  messire  mon 
maitre. 

—  Robin,  cria  le  goutteux  s'agitant  sur  son  siège,  d  où 
vient  ce  débat  impertinent  à  propos  de  chausses  ?  Suis-je  un 
drapier  de  Saint-Nicolas ,  qu'on  cherche  noise  àm^sétofles? 
Par  la  double  croix  ! 

—  Holà!  est-ce  affaire  de  jurer  si  dru?  interrompit  Pm- 
çon  qui  parut  habillé  de  sa  cape  bleue  moirée  des  taches  de 
sang  et  de  savon  ;  la  goutte  a-t-elle  bien  joué  son  rôle ,  et 
tracassé  de  la  tête  aux  pieds? 

—  Nenni ,  des  pic»ls  h  la  tête  ,1a  vilaine  ;  si  bien  quejen 
suis  encore  coiffé  ,  et  vous  venez  à  point  pour  me  soulager 
d'une  saignée  -  voisin  :  çà  ,  votre  lancette  ,  je  vous  prie  .-* 

—  Un  moment ,  je  vous  ordonne  ,  maitre  quinteux  : 
baillez-moi  à  tater  votre  pouls,  et  conférons  de  sens  plus 
rassis  qu'hier  à  la  veillée  ,  s'il  vous  en  souvient. 


106  REVÏE   DE   PARIS. 

—  Il  me  souvient  trop  de  votre  folie  ,  et  vous  moquiez  , 
je  pense  ;  donc  ,ne  recommençons  la  dispute  et  la  fâcherie  ; 
guérissez-moi  plutôt  là  où  n'auraient  pouvoir  les  plus  beaux 
signes  de  croix. 

—  Assurément,  je  vous  guérirai  en  galant  compagnon  ; 
mais  je  veux  reprendre  notre  propos  touchant  le  mariage  de 
nos  enfans  et  la  cession  de  cet  hôtel  :  soyez  de  meilleur 
entendement. 

—  Soj^ez  de  meilleure  raison  à  votre  tour  ,  ou  la  peste 
vous  étouffe!  Étes-vous  hérétique  ou  insensé  de  présumer 
que  la  draperie  se  puisse  allier  à  la  barberie  ?  Gardons 
mieux  notre  état. 

—  Sire  Jacques ,  vous  êtes  un  ingrat  outrecuidé  !  Vous 
ai-je  pas  sauvé  corps  et  biens  ,  quand  monseigneur  le  roi 
Henri  rentra  dans  sa  bonne  ville  après  la  ruine  de  la  ligue 
espagnole  ? 

—  Oui-dù  ,  par  les  merlettes  de  Lorraine ,  vous  avez  la 
mémoire  brève,  sire  Oudinet  :  qui  vous  a  hébergé  durant 
le  siège  ?  qui  empêcha  votre  boutique  d'être  pillée  et  votre 
personne  d'être  mise  aux  fourches?  Mal  vous  fût  advenu 
de  votre  illicite  attachement  au  Béarnais  ,  et  le  quartenier 
Gislcs  Choart  ,  mon  bon  confrère,  voulait  vous  raser  haut 
et  court. 

—  Patientez  un  peu,  s'il  vous  plaît  ,  la  danse  n'est  pas 
finie  à  celte  heure ,  et  messieurs  du  parlement  font  i-echer- 
cher  les  ligueurs  endurcis  et  incorrigibles  ,  espagnolisés  et 
jésuitisés. 

—  Tout  beau  ,  cuidez-vous  que  le  serpent  de  Genève  ait 
prévalu  contre  la  croix  de  Rome  ?  Les  fidèles  catholiques 
ont  le  cœur  réjoui  de  l'approche  des  Espagnols  qui  tien- 
nent Amiens  et  Ja  Picardie. 

—  Par  la  lame  de  mon  rasoir!  ne  comptez  désormais  sur 
mon  créait  ,  lequel  s'est  accru  l'autre  hier  par  une  barbe 
faite  h  M.  de  Sourdis,  qui  a  sa  femmO  maîtresse  de  M.  le 
chancelier  de  Chivcrny. 

—  Par  la  Nativité  !  compère  ,  n'apprenez  onc  à  monter  à 
reculons  les  degrés  d'une  échelle  de  la  très-sainte  ligue?  Je 
m  excuse  de  vous  défendre  comme  otage  et  caution  au  tri- 
bunal des  Seize. 


LITTÉRATt'RE.  107 

—  Si  les  Seize  revenaient  ,  on  vendrait  plus  de  chanvre 
que  de  laine  ,  voisin ,  et  vous  auriez  le  collier  de  Tordre 
Saint-Clément.  En  attendant  ce ,  mandez  quelqu'un  qui 
vous  délivre  de  votre  goutte. 

—  Je  manderai  non  plus  un  barbier  languard  pour  toute 
science  ,  mais  un  chirurgien  juré  ayant  diplôme  et  maîtrise. 
Adieu  vous  dis  :  envoyez  payer  vos  dettes  et  le  prix  du 
drap  que  je  vous  vendis  naguère  ? 

—  Adieu,  vous  dis-je;  je  rapporterai  ce  di-ap  de  méchant 
tissu  que  dédaignerait  un  drapier  de  la  confrérie  de  Saint- 
Nicolas.  Vous  paierez  mes  receptes  au  comptant ,  car  votre 
maison  et  ouvroir  sont  pour  moi  gages  de  médiocre  valeur  ; 
demain,  s'ilmagrée,  ladite  maison  ne  serait  achetée  qua- 
rante écus  au  cours  de  3  livres  5  sols  ;  possible  est  qu'on  ne 
l'estime  pas  vingt  deniers ,  vous  compris  en  la  vente. 

—  En  vérité,  mon  maître  ?je  vous  dispense  de  marchan- 
der mon  fief.  Un  splendide  hôtel  à  encoignure  ,  double 
pignon  et  arrière-cour  ,  vive  Dieu  !  quarante  écus  ,  vingt 
deniers  !  Quarante  fièvres  quartaines  plutôt  et  vingt  dia- 
bles à  votre  corps  !  Invoquez  le  témoignage  d'un  expert- 
juré  ,  et  si  ma  maison  est  estimée  au-dessous  de  trois  cents 
écus  d'or  ,  je  vous  la  baille  en  pur  don  et  ma  fille  avec,  par 
ma  foi  ! 

—  J'accepte  ces  conditions ,  messire ,  et  vous  en  rendrai 
bon  compte  ;  je  concède  à  vous  ,  en  toute  propriété  ,  mon 
avoir  et  mes  trois  boites ,  en  cas  que  votre  maison  vaille 
demain  quarante  écus. 

—  Qu'ai-je  affaire  de  vos  boites  ?  Un  drapier-chaussetier 
exerce-t-il  la  phlébotomie  ?  Nonobstant ,  je  ne  retire  pas 
ma  foi  ,  et  vous  abandonne  la  fille,  avec  la  maison ,  quand 
celle-ci  chéra  à  si  bas  prix. 

■'—  Partant,  sans  rancune,  compère,  jusqu'à  la  réussite 
de  notre  gageure;  ce  sera  demain,  et  je  vous  invite  aux 
noces  de  mon  fils  Christophe.  Dieu  vous  maintienne  en  joie 
et  prospérité  ! 

Cette  gageure  singulière ,  qui  piquait  au  vif  la  vanité  de 
Jacques  Rouault,  équivalut  à  un  traité  de  paix  entre  les 
deux  voisins  ,  qui  se  séparèrent  de  belle  humeur  ,  chacun 
se  flattant  tout  bas  de  gagner  son  pari ,  le  drapier  surtout 


108  REVrE    DE    PARIS. 

qui  croyait  ne  courir  aucune  chance.  Il  oublia  même  ses 
douleurs  de  goutte  pour  calculer  la  somme  que  lui  avait 
offerte  de  sa  maison  le  chapitre  de  Saint-Barthélémy  ;  il 
riait  encore  de  Fextravagance  du  barbier  qui  compromet- 
tait sa  fortune  dans  un  pari  ridicule  ,  lorsque  son  arithmé- 
tique fut  troublée  par  un  bruit  de  foule  dans  la  rue  et  par 
le  mot  de  peste  répété  à  haute  voix  ;  il  s'étonna  d'autant 
moins  de  cette  rumeur  que  Fépidémie  mal  éteinte  se  rallu- 
mait çà  et  là  aux  environs  de  THotel-Dieu  ,  qui  avait  tou- 
jours des  malades  isolés  dans  la  salle  du  Légat.  Cependant 
la  curiosiié  plus  que  linquiétude  le  pressa  de  savoir  ce  qui 
se  passait,  et  il  appela  Robin  de  toute  la  puissance  de  ses 
poumons  :  celui-ci  ne  répondit  qu'à  la  troisième  injonction, 
et  s'avança  en  tremblotant ,  les  yeux  égarés ,  le  nez  com- 
primé dans  sa  main  ;  le  tumulte  augmentait  aux  alentours 
de  la  boutique. 

—  Chien  de  royaliste!  cria  le  drapier  menaçant  du  geste 
son  commis  qui  reculait  au  lieu  d'approcher;  qu'est-ce 
ilonc?  va-t-on  proclamer  la  sainte  ligue  ?  faut-il  convoquer 
en  armes  les  métiers  ,  et  tendre  les  chaînes  des  rues  ? 

—  Nenni  dà  ,  messire ,  reprit  Robin  considérant  son 
maître  avec  des  regards  stupides  ;  ces  malignes  gens  refu- 
sent de  me  livrer  passage,  si  je  ne  porte  une  baguette 
blanche  en  main.  Suis-je  aussi  pestiféré? 

—  Pourquoi  cette  baguette  blanche  ?  Double  traître  ,  à 
tous  les  diables  !  A-t-on  remis  en  usage  les  ordonnances  de 
la  peste?  Par  la  croix  Dieu  !  mon  fils ,  serais-tu  atteint  de  la 
contagion  ? 

—  Non,  que  je  sache  ;  à  moins  que  de  vous  parler  je 
gagne  votre  mal  5  or  je  n'entends  demeurer  ici  jusqu'à 
ce  que  vous  soyez  guéri  ou  nîort;  donnez-moi  congé  de 
partir  ? 

—  Que  je  sois  parpaillot  et  huguenot  maudit  si  je  com- 
prends cette  litanie  !  As-tu  peur  de  gagner  la  goutte  qui  me 
met  en  purgatoire  dessus  la  terre?  Es-tu  pas  grièvement 
malade  ? 

—  Point  ;  mais  vous-même  êtes  quasi-moiuant  de  la 
peste  ? 

—  Par  Noire-Dame  patronne  ries  chaussetiers  !  c'est  moi 


LITTÉRATIRE  lO^ 

qui  ai  la  peste  ?  Qui  dit  cela  ?  Va-t-en  quérir  médecin  ou 
barbier  ?  Maître  Oudinet,  venez  à  mon  aide  !  oh  !  la  peste  ! 
la  peste  ! 

Robin  n'attendit  pas  que  le  drapier  fàt  auprès  de  lui  pour 
s'enfuir  en  courant  et  disparaître  dans  les  groupes  qui  se 
formaient  devant  la  maison  ,  sans  se  soucier  des  bourrades 
qui  l'invitaient  à  prendre  la  baguette  blanche  pour  annon- 
cer de  loin  ses  rapports  avec  un  pestiféré  ;  les  cris  ,  les  ma- 
lédictions et  les  coups  l'eussent  suivi  plus  long-temps  si 
Jacques  Rouault  n'avait  point  apparu  blême  et  terrifié  sur 
le  seuil  de  sa  boutique  :  il  s'était  traîné  hors  de  son  fauteuil 
où  la  goutte  le  retenait  depuis  des  années  ;  l'effroi  subit  re- 
donnait la  force  à  ses  membres  impotens  ;  il  sentait  une 
énergie  inaccoutumée  dans  tout  son  être ,  et  néanmoins  il 
se  persuadait  que  la  peste  l'avait  frappé  à  son  insu  ;  il  de- 
mandait des  secours  au  public  qui  s'écartait  en  silence  , 
tandis  que  deux  hommes  en  cape  de  serge  noire  avec  une 
croix  blanche  sur  l'épaule  lui  barraient  le  passage  en  éten- 
dant leurs  bâtons  blancs. 

—  Messire,  dit  l'un  de  ces  valets  delà  peste,  mettez-vous 
au  lit  bien  chaudement,  devant  que  monseigneurle  prévôt 
de  la  santé  amène  un  docteur  qui  soigne  votre  cas  ,  allez 
tôt  vous  coucher  ? 

—  Êtes-vous  certain  que  j'ai  la  peste  ?  répliqua  le  dra- 
pier qui,  ne  remarquant  en  lui  aucun  symptôme  alarmant, 
avait  conçu  du  doute;  mon  ami ,  ai-je  mauvais  visage  ,  que 
vous  semble  ? 

—  Vous  avez  la  peste  assurément  ,  repartit  le  second 
homme  noir,  puisque  messire  et  sage  maître  Quentin  Tour- 
touin  nous  a  requis  de  veiller  aux  ordonnances  ;  tâchez  de 
suer  d'abord. 

—  Rentrez  en  votre  logis ,  reprit  le  premier  en  agitant 
sa  baguette ,  aussi  bien  le  voisinage  s'émeut  à  votre  aspect 
et  l'air  empêchera  votre  guérison.  Donc  retirez-vous. 

—  Par  la  Sainte-Union!  s'écria  Jacques  Rouault  que  ces 
conseils  entretenaient  dans  son  erreur  ,  avertissez  un  père 
confesseur  !  Gà,  voit-on  les  progrès  du  mal  à  ma  face  ?  à 
boire  !  j'ai  le  feu  des  Ardens  !  Oudinet  Pinçon  viendra-t-il 
point?  vite  il  faut  mo  coucher  ;  car  voici  les  frissons  qui  me 

2  lo 


110  REVUE  DE  PARIS. 

sautent  aux  jambes.  Ma  fille!  Anne  chère  !  je  ne  lui  com- 
muniquerai du  moins  la  peste  si  je  meurs  ! 

La  tendresse  paternelle  fut  plus  forte  et  plus  spontanée 
que  l'amour  de  la  vie;  il  sacrifia  sa  propre  conservation  à 
celle  de  sa  fille  qu'il  courut  enfermer  dans  la  chambre  du 
premier  étage  avec  prière  et  ordre  de  ne  point  essayer  d'en 
sortir  :  ils  se  parlèrent  à  travers  la  porte  ,  et  Anna  tout  en 
larmes  ne  parvint  pas  à  vaincre  l'inflexible  volonté  de  son 
père,  qui  la  menaça  de  sa  malédiction  si  elle  persistait  à  lui 
désobéir.  Ce  furent  de  touchans  adieux  et  des  douleurs  mu- 
tuelles que  n'interceptait  pas  une  fragile  cloison  que  les  bai- 
sers ne  pouvaient  traverser.  Enfin  le  drapier  s'arracha  mal- 
gré lui  à  cette  scène  déchirante  que  le  cœur  voyait  à  défaut 
des  yeux,  et  redescendit  pour  se  procurer  les  soins  néces- 
saires à  son  état  5  il  entendit  les  sanglots  et  les  gémissemens 
de  sa  fille  ,  l'émotion  avait  suspendu  le  cours  de  son  sang 
et  de  ses  idées ,  il  retomba  accablé  dans  son  fauteuil  :  la 
goutte  et  la  paralysie  l'avaient  quitté  à  la  fois. 

Il  fut  tiré  de  son  anéantissement  par  les  bonds  d'un  mar- 
teau qui  faisait  retentir  le  volet  de  sa  boutique  ;  il  s'imagina 
qu'on  clouait  sa  bière  et  cette  idée  lugubre  lui  ôta  presque 
la  faculté  de  se  mouvoir;  il  écoutait  le  son  prolongé  des 
clous  s'enfonçant  dans  le  bois ,  et  le  sang  se  congelait  dans 
ses  veines  ;  il  se  leva  pourtant  et  chercha  d'un  œil  inquiet  la 
cause  de  ce  martellement.  Il  vit  les  deux  gardiens  occupés 
à  clouer  une  grande  croix  blanche  à  sa  porte,  et ,  sans  se  ren- 
dre compte  de  son  dessein,  il  s'élança  vers  euxpour  s'opposera 
cette  mesure  de  police. 

—  Par  l'ame  du  bienheureux  saint  Clément  !  dit-il  en  s  ef- 
forçant d'enlever  cette  croix  qui  figurait  mal  à  côté  de  son 
enseigne,  éloignez  ce  signe  de  fâcheux  présage  ;  autrement 
nul  n'achètera  mon  drap. 

—  Gardez  d'y  porter  la  main ,  interrompit  l'un  des  opé- 
rateurs :  l'ordonnance  de  police  défend  d'ôter  les  croix  qui 
sont  mises  aux  maisons  où  il  y  a  contagion,  sur  peine  d'avoir 
le  poing  coupé. 

—  Vraiment  ,reprit  Jacques  Rouault  se  résignant,  on  peut 
guérir  de  la  peste  à  force  de  remèdes ,  mais  le  poing  coupé 
ne  saurait  se  réparer  ,  quoi  qu'on  fasse. 


LITTERATURE.  111 

Le  drapier  interrogeait  avec  anxiété  les  développemeiis 
de  la  maladie  qu'il  croyait  ressentir;  il  se  tàtait  le  pouls,  il 
examinait  ses  bras  et  sa  poitrine  pour  y  découvrir  l'appari- 
tion des  pustules  pestilentielles  :  il  regardait  son  visage  dans 
un  miroir  de  glace  verte  qui  décomposait  la  couleur  de  son 
teiut,  il  frissonnait  de  peur  et  attribuait  ce  frisson  aux  ra- 
pides progrès  du  mal  qui  ne  se  montrait  point  encore;  il  ne 
se  coucha  pas  ,  tant  il  était  impatient  de  voir  quelques  robes 
de  la  faculté ,  ou  du  moins  son  voisin  Oudinet  qu'il  invo- 
quait du  fond  de  lame  en  même  temps  que  tous  les  saints 
du  paradis  non  moins  sourds  que  le  barbier  :  cependant  la 
boutique  avait  été  fermée  et  l'affluence  des  badauds  ne  di- 
minuait pas. 

Le  prévôt  delà  santé,  maître  Quentiu  Tourtouin,  arriva 
tout  essoufflé  de  sa  résidence  du  cimetière  Saint-Séverin  ,  et 
signala  sa  présence  par  une  exhalaison  suffocante  de  par- 
fums, comme  une  momie  embaumée  :  c'était  un  petit  boi- 
teux, louche  et  camus,  qui  marchait  à  la  manière  des  canards 
et  maintenait  son  équilibre  à  Taide  du  bâton  blanc  avec 
lequel  il  s'ouvrait  une  large  route  dans  la  foule  la  plus 
épaisse.  Son  costume .  pareil  à  celui  de  ses  valets ,  res- 
semblait à  la  livrée  de  la  mort  qui  donnait  un  éternel 
démenti  à  son  titre  honoriSque;  car  la  santé  ne  résultait 
guère  de  ses  visites  aux  pestiférés  :  malgré  les  devoirs  de  sa 
charge,  il  redoutait  particulièrement  la  contagion  qu'il 
était  appelé  à  fréquenter  tous  les  jours  et  dont  il  vivait; 
aussi  ses  mélanges  de  poix  résine,  de  soufre,  de  genièvre, 
de  vinaigre  et  d  onguens  furent  impuissans  à  le  préserver  de 
1  épidémie  en  i63i ,  après  quarante  ans  de  transes  et  de  pré- 
cautions. 

—  Mon  ami,  dit-il  au  drapier  en  lui  faisant  signe  de  se 
tenir  à  distance,  honorable  homme  et  sage  maitre  Jean  de 
Balzac ,  commissaire  enquêteur  de  ce  quartier  ,  m'a  sommé 
d'aller  vers  vous ,  reconnaître  votre  cas  et  empêcher  qu'il 
se  répande.  Vous  n'avez  point  encore  la  face  charbonuée  et 
gâtée?  Depuis  quand  la  peste  vous  a-t-elle  gagné?  Le  prêtre 
est-il  pas  venu  ? 

—  J'attends  et  attendrai  jusqu'au  trépas  le  médecin  et  le 
prêtre  ,  répondit  Jacques  Rouault  avec  abattement,  la  ma- 


112  REVUE   DE   PARIS. 

ladie  avance  d'autant ,  et  déjà  ma  visière  n'est  plus  nette  , 
merci  Dieu! 

—  Çà  ,  reconfortez-vous  ,  mon  ami;  j'en  ai  vu  maint  et 
maint ,  à  qui  Dieu  fasse  paix,  et  je  vous  trouve  bon  air  pour 
un  moribond.  Je  vais  chasser  l'infection  pour  ne  la  prendre 
pas  moi-même. 

—  Parle  sang  des  Valois  !  Est-ce  vinaigre  parfumé  et  dro- 
gues préservatives  que  vous  jetez  de  la  sorte  parmi  mes 
draps  et  autres  étoffes  de  soie  ?  O  les  belles  taches  que  vous 
faites,  déplaisant  quidam  !  Certes  ,  vous  saurez  ce  que  coû- 
tent ces  pièces  ouvrées  de  laine  et  soie,  vous  en  paierez  le 
dommage  qui  est  considérable  !  Avisez  la  merveilleuse  be- 
sogne et  comptez  bien  vos  écus  ? 

—  La  peste  vous  étrangle,  mon  ami!  Suis-je  pas  Quentin 
Tourtouin,  prévôt  de  la  santé,  et  comme  tel  autorisé  à  tout 
faire  suivant  le  besoin?  il  vous  souviendra  de  votre  malveil- 
lance. Enfans ,  ajouta-t-il  en  s'adressant  à  ses  gens  et  respi- 
rant du  benjoin  à  grand  effort  de  narines  ,  emportez  ces  piles 
de  draps ,  chausses  et  marchandises  à  mon  logis ,  afin  qu'elles 
soient  bouillies  et  parfumées  ? 

—  Quoi!  bourreau  ,  huguenot!  s'écria  le  drapier  qui  bon- 
dit comme_  une  lionne  à  la  défense  de  ses  lionceaux  \  quoi  ! 
voleur,  pillard,  écorcheur  ,tu  oses  me  ravir  mon  bien!  je  te 
ravirai  le  jour  en  revanche..  . 

—  Par  le  sang  !  dit  froidement  le  prévôt  tirant  de  sa  cein- 
ture une  dague  pointue ,  arrière ,  sur  ta  vie  !  furieux  insensé, 
ne  t'oppose  davantage  à  mes  volontés  et  ne  me  touche  du 
doigt,  sinon  je  te  guéris  de  tous  maux? 

—  Je  suis  ruiné  et  réduit  à  la  besace  !  répétait  le  pauvre 
Rouault  qui  se  replaça  dans  son  fauteuil  pour  ne  pas  être 
témoin  du  pillage  que  maître  Quentin  avait  commencé  en 
«'emparant  d'un  rouleau  de  drap  violet  qu'il  glissa  sous  sa 
robe  noire.  Monseigneur,  vous  n'êtes  pas  un  juif  ni  un  cor- 
saire? Je  vous  offre  on  don  la  plus  riche  pièce  de  ma  drape- 
rie, si  vous  n'attentez  au  demeurant? 

—  Ne  vous  inquiétez  de  notre  honnêteté,  mon  ami;  votre 
ilrap  vous  sera  restitué  intact,  après  purification  faite,  mais 
ne  vous  troublez  les  sens ,  crainte  d'accroître  le  péril  du 
mal.  Enfans,  emportez  jusqu'aux  rognures  et  videz  les  ar- 


LITTÉRATURE.  113 

moires,  car  la  laine  attire  et  conserve  l'infection.  Ensuite 
pourvoyez  à  laverie  pa-^  é  de  la  rue  et  arrosez  abondamment 
cette  maison. 

Jacques  Rouault  n'avait  plus  lesprit  préoccupé  d'une 
imagination  exclusive,  et  la  peste  perdait  beaucoup  de  son 
terrible  prestige  vis-h-vis  un  malheur  plus  pressant  j  il  blas- 
phémait ou  gémissait ,  en  se  tordant  les  bras  et  s'arrachant 
les  cheveux.  Il  regrettait  sa  jeunesse  robuste  et  intrépide: 
il  regrettait  le  temps  de  la  ligue ,  quand  il  était  dixainier 
influent  dans  la  Cité,  quand  il  revêtait  un  harnois  de  guerre 
et  allait  au  pas  du  tambour;  le  découragement  succéda 
presque  aussitôt  à  ces  souvenirs  de  gloire  et  à  ces  velléités 
de  bravoure:  morne,  immobile  et  résigné,  il  prêtait  lo- 
reille  au  mouvement  significatif  qui  avait  lieu  dans  son  ma- 
gasin fouillé  par  dix  hommes  noirs  sous  les  ordres  du  pré- 
vôt de  la  santé;  il  ne  tournait  pas  la  tète,  de  peur  de 
rentontrer  pour  la  dernière  fois  ses  plus  précieuses  étoffes 
à  la  merci  des  pillards ,  et  de  ne  pouvoir  supporter  ce 
spectacle  insultant  ;  il  se  fut  laissé  mourir  avec  indiffé- 
rence. 

Tout  à  coup  une  trombe  deau  qui  Tinonda  par  tout  le 
corps  ranima  chez  lui  le  sentiment  de  l'existence:  il  se  dressa 
tout  saisi  et  tout  trempé,  sans  soupçonner  la  source  de  cette 
douche  que  la  température  de  juillet  rendait  moins  désa- 
gréable ;  un  éclat  de  rire  étouffe  dans  le  tumulte  lui  prouva 
que  Taspergeur  malicieux  avait  bien  visé  et  s'applaudissait 
de  son  adresse  peu  charitable:  une  armée  de  gens  toujours 
empressés  d'outrepasser  les  ordonnances  travaillait  à  lenvi 
au  nettoiement  de  la  rue  et  envoyait  des  torrens  d'eau  dans 
la  boutique  du  drapier,  qui,  par  ses  gestes  éplorés  et  ses 
lamentations,  ne  ralentit  pas  l'incroj'able  activité  des  seaux, 
des  pots  et  même  des  seringues.  Le  rez-de-chaussée  était 
envahi  par  l'inondation  qu'alimentaient  tous  les  puits  du 
voisinage,  et  Jacques  Rouault,  ses  habits  mouillés  en  désor- 
dre, recevait  dans  les  jambes  une  cascade  jaillissante:  le 
prévôt  de  la  santé,  debout  sur  une  borne,  dirigeait  l'irri- 
gation. 

—  Dieu  me  pardonne!  ceci  est  le  règne  de  l'antéchrist, 
hurlait  le  malheureux  drapier  qui  n'avait  pas  le  loisir  de 

\       lo. 


114  REVUE    DE    PARIS. 

penser  à  la  peste  :  ces  huguenots  me  veulent  noyer  et  en- 
rhumer !  Trêve! 

—  Assez,  mes  amis,  je  suis  content  de  vous,  cria  le  pré- 
vôt de  la  santé  levant  son  bâton  blanc;  recordez-vous  ce 
soir  d'allumer  les  feux ,  et  maintenant  allez  à  vos  affaires,  vu 
que  cette  cohue  propage  l'infection. 

Quentin  Tourtouin  se  frotta  les  mains  d'une  senteur  épicée 
et  les  approcha  de  son  nez  pour  dissiper  la  corruption  de 
l'air  ;  il  s'agitait  autour  de  la  maison  en  homme  d'importance , 
invectivait  les  gueux  qui  s'arrêtaient,  et  faisait  circuler  le 
peuple  avec  sa  baguette;  il  grondait  tout  haut  que  le  méde- 
cin nommé  par  le  commissaire  tardât  si  long-temps  à  paraî- 
tre. Jacques  Rouault,  outré  et  suffoqué  des  vexations  qu'il 
éprouvait  ,  s'était  retiré  dans  son  fauteuil  avec  la  ferme^ré- 
solution  de  n'en  plus  bouger  que  pour  aller  au  cimetière  ;  il 
avait  les  pieds  dans  l'eau  et  grelottait  de  tous  ses  membres  , 
sans  vouloir  changer  de  vêtemens  ni  se  mettre  au  lit  :  il  lui 
prenait  enviede  se  venger  en  mourant  du  prévôt  delà  santé. 

Cet  état  de  stupeur  et  de  rêverie  maussade  fut  interrompu 
par  les  bruits  vagues  des  étages  supérieurs  où  l'on  roulait 
des  meubles ,  où  l'on  remuait  des  fardeaux  ,  où  se  croi- 
saient les  pas  et  les  voix  ;  ces  bruits  correspondaient  à  ceux 
de  la  rue  plus  distincts  et  plus  nombreux  :  c'était  un  tran- 
sport continuel  d'effets  de  ménage  qui  partaient  du  même 
point  ;  on  en  chargeait  des  voitures  et  des  chevaux  :  le  peu- 
ple murmurait  sourdement,  et  le  prévôt  de  la  santé  n'inter- 
posait son  autorité  que  pour  ménager  les  deux  côtés  ,  bien 
que  l'affaire  fût  de  son  ressort;  ou  lui  reprochait  de  veiller 
mal  à  la  police  et  de  tolérer  des  abus  qui  exposaient  la  sû- 
reté de  la  ville  :  ou  Tinjuriait,  on  lui  lançait  des  pierres  et 
de  la  boue ,  il  y  avait  de  part  et  d'autre  cris ,  menace  et  ré- 
volte. 

Le  drapier  était  si  profondément  affligé  et  passif,  qu'il 
ne  tourna  pas  la  tête  pour  voir  ce  qui  se  passait  devant  sa 
boutique  et  dans  sa  maison  j  il  ne  se  fut  pas  dérangé  si  on 
eût  enlevé  l'une  et  l'autre.  11  attendait  la  mort  plutôt  que 
les  secours  de  la  faculté  et  de  l'église;  il  se  raidissaitcontrc 
la  destinée ,  et  l'extrême  douleur  avait  produit  lindiffé- 
rcnce.  La  perle  de  sou  drap  lui  était  plus  umèrc  que  celle 


LITTÉBATLIU:.  115 

(le  la  vie  5  et  il  maudissait  moins  la  peste  que  t>on  voleur. 
Cependant  le  bruit  continua  si  long-temps  de  haut  en  baset 
de  bas  en  haut  ,quïl  s'étonna  de  ne  s'être  pas  encore  étonné. 

—  Holà!  par  la  Nativité,  protectrice  de  nit;s  chausses! 
cria-t-il  sans  ouvrir  les  yeux,  qu'est-ce  donc?  suis-je  déjà 
trépassé,  qu'où  prépare  mes  obsèques?  Hé  !  pourquoi  ce 
vacarme  qui  ne  cesse  ?  Quel  tracas  on  mène  là-haut? 

—  Je  n'y  peux  rien  non  plus  que  vous  ,  reprit  maître  Queu- 
tiou  Tourtouin  flairant  un  citron  piqué  de  clous  de  girofle. 
Mon  ami ,  ne  doutez  de  mon  indulgence  pour  taxer  Tamende 
arbitraire  que  vous  me  devez... 

—  Quelle  amende ,  méchant  patelineur  ?  C'est  toi  qui 
paieras  l'amende  et  dépens  ,  quand  j'aurai  traduit  tes  larcins 
en  cour  de  parlement.  Mieux  vaut  la  peste  que  toi  et  tes  sup- 
pôts, ver  de  tombeau! 

—  Mon  ami,  lisez  les  ordonnances  par  lesquelles  il  est 
défendu  de  sortir  des  maisons  où  la  contagion  e^t,  meubles  , 
linge  et  bardes  ,  avant  quarante  jours  depuis  la  maladieces- 
sée,  et  ce  sur  peine  damende. 

—  Par  la  Sainte-Union  !  qui  songe  à  rien  sortir  hors  de 
mon  logis  ,  sinon  vous  qui  saccagez  ma  draperie ,  noir  cor- 
beau de  cimetière?  Mais  vous  rendrez  gorge  et  ame  dessus 
un  gibet.  Faites  taire  ces  gens. 

—  Ce  sont  les  habitans  de  votre  maison  qui  déménagent 
par  les  fenêtres  avec  échelles  et  cordages ,  par  crainte  de  la 
contagion  ;  ils  auront  fini  tout  à  l'heure  ,  mon  ami.  L'a- 
mende sera  pour  vous  ,  s'il  vous  plaît,  de  dix  écus  royaux 

—  Il  me  plaît  de  te  soudoyer  en  bastonnades!  Comment 
mes  locataires  se  sont  enfuis  sans  acquitter  leurs  redevan- 
ces? Les  trompeurs  !  je  les  eusse  bien  arrêtés  ,  réprimandés 
et  tancés!  Quand  reviendront-ils? 

—  S'ils  reviennent,  s'entend,  ce  ne  sera  demain ,  vu  que 
la  maison  doit  être  fermée  durant  deux  mois  et  purifiée  par 
les  parfumeurs  jurés  ,  soit  que  vous  mouriez  ou  guérissiez. 
Baillez-moi  l'amende  de  bon  gré.... 

—  Par  notre  image  Notre-Dame  !  c"est  trop  hardiment 
railler  mon  infortune,  beau  sire  aigrefin.  Il  ne  vous  suffit 
de  me  tirer  la  laine  ,  et  encore  vous  excitez  autrui  à  m'écor- 
cher  la  peau.  A  la  revanche  ! 


161  REVUE    DE    PARIS. 

Jacqucs  Rouault ,  dont  1  indignation  exaltée  à  chaque 
nouvelle  contrariété  éclata  enfin  avec  une  énergie  de  jeune 
homme  ,  saisitune  aune  dans  un  coin  ,  et  en  mesura  les  épau- 
les de  maître  Tourtouin,  qui  lui  ordonnait  de  se  tenir  à  dis- 
tance convenable  ,  ce  que  faisait  le  drapier  en  redoublant 
de  vigueur,  aux  acclamations  des  spectateurs,  qui  riaient 
de  la  mésaventure  de  ce  tyran  subalterne  :  ils'aperçutalors 
que  sa  goutte  et  sa  paralysie  s'en  étaient  allées. 

—  Si  nous  étions  au  bon  temps  de  la  ligue,  je  te  condam- 
nerais au  pilori,  disait  Jacques  Rouault  dont  le  bras  infa- 
tigable frappait  en  cadence.  Que  te  semble  delà  correction 
d'un  pestiféré?  Voyons  qui  de  nous  deux  se  lassera  le  pre- 
mier? Avale  ces  joyeux  horions  ,  bosses  ,  coups  et  la  râte- 
lée? Rendras-tu  mon  drap  maintenant?  Videz  ces  lieux, 
marauds ,  et  dites  qu'on  vend  ici  dauberie  de  bonne  étoffe. 

—  Mon  ami ,  vous  irez  en  lliôpital  de  la  rue  des  Vignes  , 
au  faubourg  Saint-Marcel^  disait  Quentin  Tourtouinquiten- 
dait  le  dos  à  cette  rude  aubade  j  vous  paierez  belles  amen- 
des arbitraires  j  vous  aurez  punition  corporelle  ;  vous  con- 
naîtrez les  hauts  privilèges  du  prévôt  de  la  santé..,.  Çà,  ne 
battez  si  dru  ,  mon  ami ,  et  ne  vous  échauffez  de  la  manière, 
peur  de  nous  transmettre  Tinfection. 

Mais  le  drapier  n'avait  garde  d'accorder  un  instant  de 
répit  à  son  persécuteur  ,  qui ,  craignant  la  peste  plus  que  le 
bâton  ,  jugeala  retraite  prudente ,  et  suspendit  l'exercice  de 
ses  fonctions.  Dès  qu'il  eut  quitté,  tout  meurtri,  la  bouti- 
que avec  ses  valets  ,  qui  avaient  reçu  les  éclaboussures  de 
cette  grêle  de  coups ,  Jacques  Rouault  referma  sa  porte  ,  et 
s'apprêta  ,  dans  son  fort,  à  soutenir  un  siège  réglé.  Il  se 
planta  en  sentinelle  auprès  de  ses  volets  ,  et  entendit  avec 
une  joie  de  vengeance  satisfaite  les  huées  de  la  populace, 
qui  accompagnaient  la  fuite  du  malencontreux  prévôt  et  de 
sa  bande. 

L'absence  de  toute  police  faillit  avoir  de  graves  inconvé- 
niens  ;  car  quelqu'un  ayant  ouvert  l'avis  de  commencer  les 
feux  qu'on  allumait  en  plein  air  à  la  nuit  close ,  on  tira  des 
maisons  voisines  la  paille,  le  foin,  le  bois,  les  bourrées  et 
les  rameaux  de  genièvre  qu'on  entassait  dans  la  rue.  Jac- 
ques Rouault  fut  distrait  de  cesse  récréation  des  badcauds 


LITTÉUATrRE.  117 

par  la  venue  de  son  voisin  Oudinet  Pinçon ,  qui  n'eut  qu'à 
se  nommer  pour  être  admis.  Cette  visite  rendit  au  drapier 
la  conscience  de  sa  maladie  et  l'espoir  d'en  être  délivré.  Il 
fut  même  sur  le  point  de  lui  jeter  les  bras  au  cou.  Le  bar- 
bier avait  Tair  froid  et  austère  d'un  savant  praticien.  Il  Ht 
asseoir  le  patient  dans  le  fauteuil  ,  l'interrogea  doctorale- 
ment ,  et  joua  d'abord  son  rôle  avec  toute  la  dignité  requise  5 
mais  il  se  dérida  petit  h  petit  au  récit  tragi-comique  des  tri- 
bulations essuyées  parle  pestiféré  5  qui,  au  contraire,  s'af- 
fectait visiblement,  demandait  un  prêtre,  et  faisait  peine 
à  voir,  les  yeux  éteints,  la  parole  entrecoupée,  la  figure 
décomposée  et  la  respiration  stridente. 

—  Vous  ne  mourrez  cette  fois  ,  je  vous  jure,  lui  dit  le 
barbier  en  riant.  Pour  vous  mieux  soigner,  compère,  j'ai 
prié  messire  le  commissaire  du  quartier  de  m'élire  médecin 
de  la  peste  ,  à  vingt  livres  dégages  par  mois ,  et  j'ai  endossé 
la  croix  blanche  sans  regrets  ,  puisque  nous  logerons  ensem- 
ble jusqu'à  votre  entière  guérison ,  qui  viendra  bientôt.  Par 
mes  trois  boites!  pourquoi  cette  défaillance?  La  peste  ne 
vous  tuera.  Ce  n'est  rien  que  cette  peste. 

Oudinet  Pinçon  avait  beau  s'épuiser  en  allocutions  ras- 
surantes et  amicales  ;  le  pauvre  pestiféré  ne  reprenait  pas 
ses  sens  ,  que  lui  avait  ôtés  une  violente  émotion  intérieure, 
qui  se  compliquait  de  colère  ,  de  fatigue ,  d'avarice  et  d'ef- 
froi. Sa  face  était  violette  ,  ses  lèvres  pâles  ,  ses  paupières 
fermées.  Il  gisait  sans  mouvement,  sans  pouls  et  sans  ha- 
leine. Le  barbier  ne  perdit  pas  une  minute,  et ,  tirant  sa 
lancette,  le  saigna  au  bras  gauche  pour  décharger  la  pléni- 
tude du  cœur.  Lorsque  le  drapier  revint  de  son  évanouis- 
sement, encore  faible  et  tremblant,  il  trouva  son  ami  occupé 
à  lui  bander  le  bras ,  sans  songer  à  la  contagion  ;  il  y  songea 
par  un  retour  subit  de  mémoire  ,  et  voulut  le  forcer  à  s'éloi- 
gner; mais  celui-ci  refusa  de  se  garder  du  contact,  qu'il  ne 
redoutait  pas,  et  se  moqua  des  terreurs  attentives  de  son 
compère  ,  que  la  saignée  avait  remis  aussitôt. 

—  Cette  bienfaisante  saignée  vous  profitera  mieux  pour 
avoir  tardé  ,  disait  Pinçon  observant  la  couleur  foncée  du 
sang.  Merci  de  vos  prévenances,  mon  maître,  et  croyezque 
la  peste  ne  me  nuira  non  plus   qu'à  vous.  Ladite  saignée 


118  REVDE   DE    PARIS. 

empêchera  seulement  que  durant  quarante  jours  je  puisse 
vaquera  ma  profession  sur  le  corps  de  personnes  saines, 
voire  raser  une  barbe ,  à  peine  de  5oo  livres  d'amende ,  clô- 
ture de  ma  boutique  et  perte  de  mon  état. 

—  Le  châtiment  est  moult  sévère  ,  reprit  Jacques  Rouault 
qui  se  sentait  plus  dispos  qu'avant  sa  maladie.  N'appréhen- 
dez-vous pas  de  respirer  l'infection,  et  d'avoir  la  peste  de 

pagnie? 

J'appréhende  si  peu  votre  mal  que  je  me  saignerais 
tout  à  Iheurede  la  même  lancette  trempée  en  votre  sang. 
Donc  ne  vous  troublez  les  humeurs,  et  buvez  ce  vei-re  devin 
en  vous  couchant  tôt. 

Le  barbier  fît  sur  lui-même  l'épreuve  de  l'ordonnance, 
à  laquelle  son  malade  se  conforma  sans  difficulté,  et  tous 
deux  réitérèrent  la  dose  en  se  portant  une  santé  mutuelle. 
Ensuite  Jacques  Rouault ,  que  cette  boisson  fortifianteavait 
achevé  de  ranimer,  consentit  à  se  mettre  au  lit,  et  maître 
Oudinet,  qui  lui  offrait  son  appui  et  son  aide,  fut  émerveillé 
en  voyant  que  le  goutteux  paralytique  marchait  aussi  gail- 
lardement que  lui.  La  peste  avait  fait  un  miracle  qu'il  feignit 
de  n'avoir  pas  remarqué.  Il  se  plaça  près  du  chevet  du  pes- 
tiféré, qui  se  croyait  plus  contagieux. 

—  Compaing,  vous  souvenez-vous  de  notre  gageure  de  ce 
malin?  dit  imprudemment  maître  Oudinet  dont  la  grimace 
railleuse  était  assez  intellig'bic.M'est  avis  quedemain  j'aurai 
bel  et  bien  gagné  l'enjeu. 

—  Ouidà,  compère,  repartit  le  drapier  pourquicepropos 
futun  trait  de  lumière,  je  l'avais  trop  viteoubhé;  mais  qui 
pouvait  prévoir  que  la  peste  me  gâterait  si  promptcment? 
Toutefois  le  pari  est  encore  incertain. 

—  Voireraent  nous  verrons  bien  demain  ;  mais  pensez  à 
part  vous  comme  est  haïe  et  mésestimée  une  maison  qui 
engendre  l'épidémie?  Outre  ce,  ladite  maison  demeurera 
déserte  deux  mois  durant,  fenêtres  ,  porte  ctbouti«|ue  clo- 
ses, chambres  parfumées  et  échauffées,  meubles  et  bardes 
purifiés.  Or  je  suis  en  peine  detrouverà  votre  maisonloucurs 
ou  acheteur,  fût-elle  donnée  pour  un  grand  merci  ? 

—  Je  n'ai  fantaisie  de  la  vendre  ni  louer,  par  la  sainte 
ligue!  En  tous  cas  je  n'aurai  recours  aux  quarante  écus  dont 


LITTÉRATURE.  119 

VOUS  parliez  tantôt,  mon  maître.  Cependant  je  remercie  la 
peste  et  vous  de  m'avoir  épargné. 

—  Patience  ,  voisin ,  la  crise  sera  heureuse ,  j'espère.  Ains 
le  mal  peut  empirer  jusqu'à  demain.  Ne  vous  fâchez  trop 
de  perdre  la  gageure.  Qu'est-ce  cela?  Le  feu!  par  ma  barbe! 
Qui  a  bouté  le  feu  à  la  maison? 

—  Le  feu!  vous  errez  ,  compère  ?  Ma  chère  maison  s'en 
va  périr  dans  lincendie  !  Point  ;  ce  sont  les  feux  qu'on  al- 
lume, selon  le  règlement,  pour  nettoyer  l'air.  Vrai  dieu!  les 
volets  sont  en  flammes  ! 

En  effet,  les  feux  allumés  dans  la  rue  étroite  de  la  Dra- 
perie par  mesure  sanitaire  envoyaient  de  longs  jets  de  flam- 
mes qui  s'attachèrent  aux  parois  extérieures  de  la  boutique, 
et  montèrent  le  long  de  l'encoignurejusqu'au  premier  étage, 
où  des  cris  perçans  attirèrent  les  regards  effrayés  de  la  foule 
occupée  à  contempler  des  gueux  attisantle brasier  et  des  éco- 
liers sautant  parmi  les  tourbillons  de  fumée  résineuse.  La 
maison  du  pestiféré  allait  êtie  réduite  en  cendres.  Une 
femme ,  de  sa  fenêtre ,  implorait  du  secours  pour  son  père  , 
qu'elle  croyait  moribond  et  incapable  de  se  sauver.  Per- 
sonne n'osait  braver  à  la  fois  le  feu  et  la  peste,  surtoutlors- 
que  la  porte ,  en  s'ouvrant ,  montra  le  malade  enveloppé 
dans  ses  couvertures,  s'agitant  comme  un  possédé,  et  sup- 
pliant qu'on  apportât  de  l'eau.  On  reculait ,  on  s'en- 
fuyait; l'eau  n'arrivait  pas,  et  le  feu  gagnait  la  char- 
pente. 

Oudinet  Pinçon,  quiseregardaitcommelacausepremière 
de  cet  accident ,  courut  au  puits  public  le  plus  proche , pen- 
dant que  les  voisins  se  renfermaient  dans  leurs  maisons; 
quelques-uns ,  enhardis  par  émulation ,  allèrent  chercher 
l'eau  qui  manquait,  et  d'autres  étouffèrent  les  feux  qui  avi- 
vaient sans  cesse  l'embrasement.  Un  jeune  homme  était 
accouru  aux  clameurs  de  cette  femme  qu'il  eut  reconnue  à 
la  voix  ,  s'il  ne  l'avait  aperçue  aux  lueurs  rougeàtres,  éche- 
Telée,  blême  et  désespérée;  il  appuya  une  échelle  contre 
l'angle  de  la  maison  et  grimpa  lestement  avec  de  l'eau  pour 
combattre  la  flamme  qui  jaillissait  delà  cornicheen  colonne 
ardente  et  menaçait  d'atteindre  la  toiture.  Il  ne  redescen- 
dit qu'après  avoir  éteint  le  foyer  de  l'incendie  ;  ensuite  il 


120  REVUE    DE    PARIS. 

détacha  les  volets  à  demi  consumés,  et  les  jeta  dans  le  ruis- 
seau. Sans  ce  jeune  homme  ,  la  maison  et  peut-être  le  quar- 
tier étaient  perdus.  Son  courage  et  un  peu  d'eau  bornèrent 
le  dégât  à  quelques  planches  brûlées  ;  il  eut  seulement  ses 
cheveux  et  sabarbe  roussis,  son  pourpoint  déchiré  et  sa  col- 
lerette noire. 

—  Par  la  Sainte-Union!  s'écriait  Jacques  Rouault  qui  à 
peine  revenu  de  son  trouble  était  tombé  faible  dans  son 
grand  fauteuil,  je  dois  brûler  une  belle  chandelle  à  Saint- 
Denis-de-la-Châtre ,  où  est  notre  image  de  la  Vierge  im- 
maculée! Ma  maison  fut  préservée  d'un  singulier  péril,  et 
peu  s'en  fallut  que  les  vingt  deniers  prédits  par  Oudinet 
échussent  aujourd'hui.  Vive  Dieu!  Serait-ce  méchanceté 
de  sa  part  et  mystère  de  perfidie?  Certainement  je  ç'ai 
point  la  peste. 

—  On  ne  le  croirait  à  votre  air,  reprit  le  jeune  homme, 
qui  s'était  assuré  que  le  feu  ne  couvait  nulle  part;  la  re- 
nommée a  sonné  dans  le  quartier  que  vous  étiez  quasi  mort 
de  la  contagion;  je  suis  aise  et  réjoui  de  voir  par  mes  yeux 
que  vous  êtes  bien  en  point;  partant,  je  ne  craindrai  plus 
tant  pour  demoiselle  Anne. 

—  Donc,  c'est  toi,  mon  gentil  Christophe,  qui  besognais 
si  bravement  à  garder  du  feu  ma  personne  et  mon  bien  ! 
Par  saint  Jacques!  mon  cher  fils,  je  t'admirais  à  l'œuvre, 
et  je  te  promets  récompense  ,  malgré  la  malhonnête  embû- 
che de  ton  père  qui  n'emportera  sa  gageure. 

—  Oh  !  raessire ,  j'avais  cœur  à  cette  affaire ,  d'autant  plus 
que  ma  mie  Anne  m'excitait  de  Fœil ,  du  geste  et  de  la 
voix.  Si  malheur  lui  fût  advenu ,  j'en  serais  trépassé  de  dé- 
plaisir. Empêchez  qu'elle  prenne  votre  maladie ,  et  envoyez- 
la  séjourner  aux  champs. 

—  Va,  mon  fils  ,  j'augure  que  cette  peste  réussira  bien; 
mais  je  te  prie  pour  mes  desseins  de  feindre  une  défaillance 
au  retour  de  maitre  Oudinet. 

Christophe  obéit  sans  répliquer  ni  balancer,  et  s'étendit 
toutraide  sur  le  carreau  mouillé;  le  barbier,  qui  revenait 
essoufflé  d'avoir  tiré  de  l'eau  du  puits  et  averti  le  commis- 
saire de  faire  meilleure  police  pour  la  sûreté  du  quartier, 
heurta  du  pied  le  corps  de  son  fils,  sur  lequel  il  se  préci- 


LITTÉRATURE.  12 

pita  saisi  d'un  tremblement  d'épouvante;  il  fut  rassuré  en 
posant  la  main  sur  le  cœur  qui  battait  fort  ! 

—  Christophe,  mon  fils!  dit-il  en  phrases  saccadées;  com- 
père ,  qu'y  a-t-il ?  d'où  vient  cette  pâmoison  ?  Il  n'est  blessé , 
ni  malade  ?  il  est  vivant  ! 

—  Possible  est  qu'il  eut  pris  la  peste  de  moi  !  répondit 
Jacques  Rouault  malignement;  je  l'ai  vu  d'entrée  pâlir, 
chanceler  et  choir  à  lenvers. 

Le  barbier  n'en  demanda  pas  davantage  ;  et  ,  serrant  d'une 
bandelette  le  bras  du  jeune  homme,  qui  s'abandonnait 
comme  privé  de  sentiment  ,  il  le  piqua  avec  la  lancette  qui 
avait  servi  à  saigner  Jacques  Rouault.  Ce  dernier  ,  voyant 
couler  le  sang,  poussa  un  éclat  de  folle  gaieté,  qu'il  ré- 
prima aussitôt  pour  rembrunir  son  front  et  hocher  la  tête. 

—  Mon  maître,  dit-il  avec  un  sourire  ironique,  autrefois 
un  barbier  qui ,  ayant  saigné  un  pestiféré ,  médicamentait 
ou  testonnait  quelque  autre  personne  saine,  était  puni  de 
la  hart  ;  mais  les  présentes  ordonnances  portent  que  ledit 
barbier  en  contravention  paiera  5oo  livres  d'amende ,  et  aura 
son  état  confisqué.  Tel  est  votre  cas  à  cette  heure  envers  le 
pauvre  Christophe  ,  qui  a  reçu  déjà  l'infection. 

—  Au  diable  la  peste  et  la  gageure  !  s'écria  maître  Oudinet 
penché  sur  son  fils  qui  ne  donnait  aucun  signe  de  vie  ;  si 
mon  cher  Christophe  sort  de  ce  monde  ,  je  vous  accuserai  de 
l'avoir  tué,  compère? 

—  Oui  dà!  repartit  le  drapier  en  riant ,  je  ne  vous  accuse 
point  de  m'avoir  baillé  la  peste  ,  vu  que  par  là  vous  m'avez 
ôté  la  goutte  et  la  paralysie. 

Le  prévôt  de  la  santé  reparut  avec  un  renfort  de  sergens. 
qui  maltraitèrent  les  badauds  et  environnèrent  la  maison  de 
Jacques  Rouault  II  approchait  de  son  nez  une  racine  d'an- 
gélique,  et  entra,  flanqué  de  ses  deux  valets  ,  dans  la  salle 
où  le  barbier  embrassait  son  fils,  qu'un  mot  de  la  bouche 
du  pestiféré  avait  ressuscité  plus  vite  que  toutes  les  saignées 
du  monde.  Le  marchand  ne  s'était  jamais  si  bien  porté  :  il 
rajeunissait  de  corps  et  d'esprit. 

—  Par  la  double  croix  de  Lorraine!  disait-il  en  sautant 
de  belle  humeur,  je  danserai  un  branle  gai  le  jour  des  noces! 

—  Mon  ami,  dit  Quentin  Tourtouia  au  barbier  qui  pan- 


123  REVUE   DE  PARIS. 

sait  la  saignée  de  Christophe,  ce  jeune  garçon  est-il  sain 
ou  gâté?  Devez-vous  ou  non lamende de 5oo  livres? 

—  Mordieu  !  ce  larron  me  vient-il  rendre  mon  drap  ? 
s'écria  Jacques  Rouault  que  cette  apparition  surprit  dés- 
agréablement. Ta  bourse  et  tes  épaules  ont  moult  à  donner 
et  recevoir!  Arrière,  fâcheux  démon!  Ne  me  jette  de  sorts 
et  la  contagion ,  car  désormais  je  ne  veux  mourir  que  de 
santé.  Adieu,  prévôt  de  la  peste  ! 

—  Mes  amis  ,  selon  le  bon  plaisir  d'honorable  homme  et 
saf^e  maître  le  commissaire  de  ce  quartier ,  dit  Quentin 
Tourtouin  à  ses  affidés,  conduisez  ce  rebelle  en  l'hospice 
de  la  rue  des  Vignes,  au  faubourg  Saint-Marcel... 

—  Ne  vous  hâtez  de  ce  faire,  enfans,  interrompit  Oudi- 
net  Pinçon  5  maître  Jacques  Rouault  fut  soupçonné  à  tort 
d'avoir  l'épidémie  :  il  est  plus  sain  qu'homme  au  monde  ; 
j'en  donne  ma  foi,  et  le  jure  devant  notre  Seigneur  Dieu. 

—  Aviez-vous  pas  déclaré  ce  matin  le  contraire  au  quar- 
tenier^  qui  le  fît  savoir  à  messire  le  commissaire  ?  Donc 
vous  resterez  en  chartre  privée  pendant  quarante  jours 
pour  meilleure  assurance.  Nous  ferons  bonne  guette  aux 
environs,  mes  amis,  après  quoi  je  restituerai  le  drap,  et 
poursuivrai  l'amende  arbitraire. 

—  Merci  de  l'avantage,  dit  Christophe  qui  eût  volontiers 
remercié  le  prévôt  de  la  santé  5  ces  quarante  jours  passés 
avec  Anne  me  tiendront  lieu  d'autre  paradis  ! 

—  Le  prêtre  que  j'avais  mandé  pour  le  saint  viatique  cé- 
lébrera le  mariage ,  ajouta  le  drapier;  ensuite  je  baillerai 
souvenir  de  noces  à  mon  voleur  :  ce  sont  beaux  coups  de 
poing  sur  le  museau. 

—  Pardonnons  à  ce  pauvre  homme  qui  fait  son  métier  , 
réphqua  Oudinet  Pinçon.  Quant  à  moi ,  je  lui  sais  gré  d'a- 
voir ravalé  la  maison  au-dessous  du  prix  de  quarante  écus. 

—  Par  la  Sainte-Union  !  reprit  Jacques  Rouault,  j'ai  tant 
de  contentement  d'être  délivré  de  la  goutte  et  paralysie  que 
je  veux  faire  un  chacun  content  à  mon  exemple.  Ainsi  j'oc- 
troie vingt  deniers  à  monsieur  le  prévôt  de  la  santé  pour 
qu'il  se  remémore  le  proverbe  :  Il  n'est  pire  mal  qui  ne 
tourne  à  bien. 

P.-L.  Jacob  ,  bibliophile. 


i!£pi0obc$  bc  la  vie  b'tiu  pacte, 


pre:»iieue  partie. 


LA  FEMME   DIFL03IATE  ,   OU  LE  MALHEUR  D  CTR] 
BOSSU. 


Dans  un  café  de  Russel-Street,  près  de  Covent-Garden, 
qui  était  depuis  quelque  temps  fréquenté  par  les  auteurs  et 
les  politiques  de  Londres ,  trois  hommes  de  lettres  sem- 
blaient très-occupés  de  la  lecture  et  du  commentaire  d'un 
livre  latin.  C'est  dire  d'avance  que  mon  histoire  remonte  au 
siècle  précédent ,  car  dans  les  maisons  appelées  encore 
cqffee-houses  ,  on  ne  rencontre  guère  aujourdhui  cette 
classe  d'habitués  qui  se  réunissent  plus  volontiers  dans 
l'enceinte  privilégiée  des  «clubs  «  ,  des  «  institutions  scienti- 
fiques ou  littéraires  »  ,  et  autres  cercles  par  souscription. 
Les  cafés  de  Londres  sont  devenus  généralement  des  hôtels 
garnis  et  des  espèces  de  restaurans  ,  où  Ton  prendrait  une 
triste  idée  de  la  sociabilité  anglaise.  Chaque  convive  ou 
chaque  groupe  de  convives  y  déjeune  ,  dine  ou  soupe  isolé- 
ment derrière  une  espèce  de  barrière  en  boiserie  ,  avec  un 
grillage  à  rideaux  ,  sans  communication  entre  les  tables 
voisines  ,  sans  avoir  à  craindre  aucune  interruption  impor- 
tune. Il  n'y  a  plus  ,  je  crois  ,  de  ces  tavernes  comme  celle 
de  la  Syrène  ,  du  temps  d'Elisabeth,  où  Shakespeare,  Ben 
Johnson,  Beaumout,  Fletcher,  etc.,  allaient  régulièrement 


124  REVUE    DE    PARIS. 

parler  théâtre  en  vidant  quelques  bouteilles  de  Xérès  ;  il 
n'y  a  plus  de  ces  coffee-houses  du  dix-huitième  siècle ,  assez 
semblables  à  notre  café  Procope ,  tels  que  celui  de  Saint- 
James  et  celui  de  Will ,  où  le  vieux  Dryden  voyait  tous  les 
jeunes  auteurs  se  presser  autour  de  lui  pour  entendre  ses 
arrêts  en  matière  littéraire  ,  et  d'où  Addison  et  Steele  ont 
daté  plus  d'un  numéro  de  leurs  feuilles  périodiques. 

Le  café  de  Pvussel-Street ,  où  j'introduis  mes  lecteurs  , 
était  tenu  par  Daniel  Button  ,  et  rivalisait  avec  le  café  de 
Will  ,  depuis  que  M.  Ironsides ,  nom  fictif  de  Steele, 
comme  fondateur  du  «  Guardian ,  w  y  avait  placé  la  boîte 
de  son  journal  ,  cette  tète  de  lion  ,  non  moins  redoutée 
des  beaux-esprits  et  des  cockneys  de  Londi-es  que  l'était 
la  fatale  gueule  du  lion  de  Saint-Marc  des  politiques  de 
Venise. 

C'était  donc  chez  Daniel  Button  qu'un  après-midi  de 
l'année  1721  ,  puisqu'il  faut  aujourd'hui  une  date  ,  exacte 
ou  non,  à  la  moindre  histoire  ,  trois  hommes  de  lettres  dis- 
cutaieut  quelques  passages  difficiles  d'un  poète  latin.  Arrê- 
tés par  le  sens  douteux  d'un  vers ,  ils  exprimèrent  assez 
haut  leur  embarras  pour  qu'il  n'y  eût  aucune  indiscrétion 
de  la  part  des  auditeurs  à  se  mêler  d'une  espèce  de  débat 
classique  qui ,  sous  cette  forme  ou  une  autre ,  se  reprodui- 
sait fréquemment  chez  Daniel  comme  chez  Will.  Un  jeune 
enseigne  aux  gardes  avait  jusque-là  naïvement  pris  plaisir 
à  écouter  une  conversation  soutenue  par  les  trois  interlo- 
cuteurs, tantôt  avec  science ,  tantôt  avec  esprit.  Soit  rémi- 
niscence encore  fraîche  de  quelque  vei'sion  de  collège,  soit 
que,  sous  le  costume  des  fils  de  Mars  ,  il  fût  resté  fidèle  au 
culte  des  muses  universitaires,  le  jeune  officier  se  flatta  tout- 
à-coup  d'avoir  l'intelligence  de  ce  texte  déclaré  si  obscur 
par  ces  trois  autorités.  Il  s'approcha  modestement ,  et , 
demandant  pardon,  non  sans  rougir,  de  donner  son  avis 
«  Messieurs,  dit-il,  il  me  semble  que  le  sens  de  ce  vers  serait 
facile  à  saisir,  si ,  comme  je  le  crois  d'après  ce  qui  pré- 
cède ,  la  phrase  ,  au  lieu  d'un  simple  point  qu'a  mis  l'im- 
primeur ,  devait  se  terminer  par  um   point  uinteriioga- 

TION,  —  ?  )) 

Il  se  trouva  que  le  jeune  ofUcicr  avait  raison  :  les  trois 


LITTÉRATURE.  125 

hommes  de  letlres  se  regardèrent  en  se  mordant  les  lèvres, 
un  peu  confus  de  recevoir  cette  leçon  d"un  écolier.  Mais 
le  plus  piqué  des  trois  fut  celui  qui  tenait  le  livre,  et  qui 
le  dernier  avait  proclamé  le  vers  intraduisible.  C'était  un 
petit  homme  aux  yeux  vifs ,  à  l'air  railleur  et  fin ,  mais 
malheureusement  remarquable  par  cette  conformai  lion  dis- 
gracieuse qui  rend  l'esprit  une  arme  d'autant  plus  néces- 
saire à  celui  qui  en  est  affligé,  qu'il  a  souvent  à  se  défendre 
contre  les  méchans  quolibets  qu'elle  lui  attire.  Le  petit 
homme  était  bossu.  11  sembla  d'ailleurs  prendre  presque 
exclusivement  pour  lui  la  leçon  du  jeune  officier.  En  effet , 
il  était  pour  ainsi  dire  traducteur  classique  de  son  métier. 
Ses  traductions  n'étaient  pas  ses  uniques  titres  littéraires 
sans  doute  ,  mais  ceux  qui  lui  avaient  rapporté  le  plus  :  il 
avait  traduit  la  Thèbaïde  de  Stace ,  il  avait  traduit  les  Mé- 
tamorphoses d'Ovide,  il  avait  traduit  les  Épîtres  et  les  Sa- 
tires d'Horace, il  avaitsurtout  tratluit  Homère  tout  entier... 
Ce  petit  homme  ,  en  un  mot  ,  était  le  célèbre  Alexandre 
Pope  entre  ses  deux  amis  CongrèveetParnell  :  — Monsieur 
le  savant ,  dit-il  avec  un  air  de  vanité  méprisante  au  jeune 
officier ,  savez-vous  seulement  ce  que  c'est  qu'un  poist 
d'i>terrogatio>-  ?....? 

Le  jeune  officier  s'attendait  à  un  petit  triomphe  ,  ou  au 
moins  à  une  de  ces  paroles  bienveillantes ,  à  uu  de  ces  ser- 
remens  de  main  familiers  que  le  vieux  Dryden  ,  tout  satiri- 
que qu'il  était  ,  témoin  Macflecnoe  ,  distribuait,  dit-on,  si 
volontiers  aux  jeunes  gens  qui  venaient  l'écouter  au  café  de 
Will.  Piqué  à  son  tour  ,  il  ne  se  déconcerta  pas,  et,  faisant 
succéder  à  sa  timidité  cette  impertinence  que  l'écolier  op- 
pose aussi  quelquefois  aux  remontrances  de  ses  pédagogues, 
l' Monsieur, répondil-il,  après  avoir  coisé  lataille  contournée 
de  Pope  d'un  air  significatif  :  un  point  d'interrogation?... 
C'est  une  petite  chose  crochue  qui  fait  des  questions  ?  » 
Cela  dit,  le  jeune  enseigne  se  retira. 
Le  rieurs  ne  furent  pas  pour  Pope  ,  qui  .  grommelant 
quelques  mots  entre  ses  dents  ,  ferma  son  livre ,  dit  adieu 
à  ses  amis  ,  sortit  tout  rouge  de  colère,  et  disparut  dans 
son  carrosse ,  car  il  était  du  très-petit  nombre  de  poètes  de 
ce  tcraps-là  dont  le  génie  n'allait  plus  h  pied. 

2  ÎI. 


126  REVUE    DE   PARIS. 

De  trois  jours  au  moins  on  ne  vit  plus  reparaître  Pope 
au  café  de  Daniel  Button  :  pendant  trois  jours  il  resta  triste, 
sombre  et  solitaire  dans  sa  délicieuse  retraite  de  Twic- 
kenham. 

Mais  ici  un  enthousiaste  de  la  gloire  littéraire  m'inter- 
rompra peut-être  pour  se  récrier  sur  l'excès  de  suscepti- 
bilité que  j'attribue  à  un  homme  qui  était  déjà  proclamé 
alors  le  premier  poète  de  son  époque.  —  «  Quoi  donc  !  vous 
nous  représentez  comme  inconsolable  d'une  pointe  contre 
sa  taille  celui  que  son  pays  plaçait  de  son  vivant  sur  un 
piédestal  si  élevé.  Les  lords  recherchaient  Pope  comme  leur 
commensal ,  et  souscrivaient  magnifiquement  à  ses  œuvres; 
les  ladys  admiraient  la  grâce  et  l'harmonie  de  ses  poésies 
légères  ;  les  critiques  les  plus  difîîciles  vantaient  la  pro- 
fondeur de  sa  pensée  et  la  noblesse  de  son  style  dans  ses 
poésies  morales  ;  c'était  en  carrosse  qu'il  allait  et  venait  de 
Londres  à  Twickenham  ,  à  Twickenham,  cette  villa  plus 
élégante  que  le  Tibur  d'Horace;  Pope  ,  en  un  mot,  avait 
non-seulement  toutes  les  jouissances  delà  gloire  ,  mais  en- 
core celles  de  la  richesse,  et  une  épigramme  aurait  pu  le 
rendre  malheureux  pendant  trois  jours! ....  Eh  bien!  oui. 
Pope  avait  la  conscience  de  son  talent  et  de  sa  réputation  , 
Pope  était  l'enfant  gâté  des  grands,  le-  poète  le  plus  goûté 
des  dames ,  il  était  l'auteur  admiré  de  la  Forêt  de  lf^indsoi\ 
de  VEssai  sur  la  critique ,  de  la  Boucle  de  cheweux  enlewéc ^ 
des  Epîtres  morales,  àeVEpitre  d'Hélo'ise  à  Ahailard  , 
de  cette  traduction  de  Y  Iliade  surtout  que  l'enthousiasme 
un  peu  exagéré  de  son  siècle  mettait  à  côté  de  l'original  ; 
mais  Pope  eût  donné  sa  gloire  ,  il  eût  donné  sa  fortune  , 
prix  de  ses  veilles  ,  pour  n'être  pas  bossu....  Apprenez  que 
Pope  était  jeune  encore  ,  et  que  Pope  était  amoureux! 

Et  maintenant  mettez-vous  à  sa  place  ,  vous  qui  avez  été 
jeune  ,  vous  qui  l'êtes  aujourd'hui  ,  vous  qui  avez  aime  , 
vous  pour  qui  l'amour  est  tout  encore  ,  la  vie  dans  ce 
monde  ,  le  ciel  dans  l'autre  !  celle  qui  vous  occupe  pendant 
le  jour  ,  celle  dont  vous  rêvez  la  nuit ,  celle  ])our  qui  vous 
faites  aussi  des  vers  si  vous  vous  croyez  poète,  elle  vous 
attend  ,  vous  allez  la  voir,  être  vu  d'elle  ,  lai  déclarer  votre 
passion,  implorer  un  regard  qui  vous  encourage  à  espérer... 


LTTTÉRATrRE.  127 

Dites  ,  pour  toute  la  gloire  et  toute  la  richesse  de  Pope  , 
consentez-vous  à  ressembler  à  Pope  ?  Pour  moi ,  je  l'avoue, 
devrait-on  en  conclure  que  je  suis  en  ce  moment  amoureux 
comme  Pope,  j'y  consens  ;  mais  il  me  semble  que  je  ne 
voudrais  jamais,  pour  tout  i'cclat  de  sa  renommée,  que  dis-; 
je?  pour  la  renommée  d'Homère,  m'offrir  à  certains  yeux 
avec  la  taille  de  son  traducteur  ! 

Cette  pensée  amère  poursuivit  Pope  dans  son  carrosse 
lorsqu'il  quitta  brusquement  le  café  de  Daniel  Button  ,  et  au 
lieu  de  se  rendre  chezlady  INIary  Wertley  Montagne,  où  il 
avait  eu  d'abord  le  projet  d'aller,  il  porta  sa  tristesse  dans 
la  solitude  de  sa  villa,  sur  les  bords  de  la  Tamise. 

« —  Hélas  !  se  disait-il  à  lui-même,  tu  t'étonnes  que  tout 
ton  esprit,  que  tous  tes  beaux  poèmes  ne  puissent  t' obtenir 
Taveu  sollicité  depuis  si  long-temps  de  lady  Mary;  mais  il 
faudrait  d'abord  la  rendre  aveugle  pour  lui  dissimuler  que 
si  tes  vers  rappellent  Homère ,  ta  taille  rappelle  plus  fidèle- 
ment encore  Scarron,  Ta  vanité  eût  en  vain  voulu  te  per- 
suader qu'on  ne  pouvait  plus  voir  en  toi  que  ton  génie,  et 
qu'en  te  regardant  passer ,  le  public  en  admiration  disait  tout 
bas  :  «  Voilà  Pope  le  poète!  »  Malheureux!  quand  on  chu- 
chotte  à  ta  vue,  c'estpourdire :  «Voilà  Popele bossu!  »  Et 
tu  as  pu  espérer  qu'une  femme  aurait  pour  ton  corps  chétif 
d'autres  yeux  que  le  vulgaire  1  Si  tu  veux  être  aimé  ,  écris, 

mais  ne  te  montre  pas Cependant  si  je  me  ressouviens 

des  dernières  paroles  de  lady  Mary ,  de  son  sourire  quand 
j'ose  lui  baiser  la  main,  de  la  facilité  avec  laquelle  j'ai  ob- 
tenu qu'elle  se  laisserait  peindre  pour  moi  par  sir  Godfrey 

Rneller;  quand  je  relis  ses  lettres ÎS'est-ce  donc   là 

que  de  l'amitié  ? L'amitié  d'une  femme  pour  notre  sexe 

n'est-elle  pas  un  autre  nom  pour  l'amour  ?  Hélas  !  oui  ,  sans 
doute ,  si  j'étais  fait  comme  tous  les  hommes  ;  mais  les  fa- 
veurs qui  compteraient  pour  un  autre  sont  insignifiantes  pour 
moi » 

Tous  ces  lieux  communs  de  l'amour-propre  qui  tour  à 
tour  se  dépite  et  se  flatte  troublèrent  ainsi  plusieurs  jours  le 
malheureux  Pope  ;  mais  enfin  un  peu  de  confiance  lui  re- 
vint; sa  susceptibilité  s'endormit ,  et  la  muse,  cette  syrène 
qui  sait  si  bien   nous  enivrer  de  nos  propres  paroles;  lui 


128  REVUE    DE    PARIS. 

dicta  des  vers  si  harmonieux  et  si  purs  qu'après  les  avoir 
fait  parvenir  à  lady  Mary  ,1e  poète  pensa  qu'il  la  trouverait 
plus  disposée  que  jamais  à  l'écouter  favorablement,  quand 
bien  même  elle  aurait  entendu  parler  de  l'aventure  ridicule 
du  café  de  Button. 

Voici  ces  vers  qui,  dans  l'original ,  il  est  juste  d'en  préve-r 
nir,  ont  une  douceur  comparable  à  celle  des  plus  tendres 
de  Virgile;  ils  étaient  adressés  h  Gay  le  fabuliste.  J'essaierai 
de  les  traduire  comme  je  pourrai.  J'ai  dit  tout  à  l'heure  que 
je  consentais  à  passer  pour  amoureux  comme  Pope;  mais  je 
ne  me  suis  pas  vanté  d'être  poète. 

A  MON   AUI  LE  POÈTE  GAY  : 

Amoureux  comme  moi,  tu  pourras  me  comprendre  : 
Ma  villa  s'agrandit,  je  vois  au  loin  s'étendre 
Ce  Tibur  dont  le  fleuve ,  en  ses  limpides  eaux  , 
Réflécliit  les  gazons,  les  factices  coteaux. 
Mais  tout  cela  fait-il  le  bonheur  de  la  vie?... 
Le  bonheur  n'est  qu'aux  lieux  habités  par  Marie  (l). 
Que  sont-ils  ce  bocage  et  ce  riant  jardin  , 
Ce  portique  du  soir  ,  ce  berceau  du  malin? 
Un  asile  discret,  où,  seul  avec  lui-même, 
L'amant  confie  aux  airs  le  nom  de  ce  qu'il  aime. 
Tel  le  cerf  imprudent  qu'a  blessé  le  chasseur 
S'échappe  au  fond  des  bois  la  flèche  dans  le  cœur, 
Tombe  loin  des  regards,  et  voit,  sous  l'ombre  amie, 
S'épuiser  goutte  à  goutte  et  son  sang  et  sa  vie. 

Lady  Mary  avait  aussi  une  habitation  à  Twich-Cnham,mais 
elle  était  à  Londres  depuis  quelques  jours. 

Pope  en  quelques  heures  fut  dans  Cavendish-Square  devant 
Ihotel  de  l'honorable  M.  Wortlcy.  Le  boudoirbicn  connu  do 
lady  Mary,  où  en  visiteur  habitué  il  se  fit  introduire  tout 
d'abord,  était  décoré  d'un  de  ces  tapis  de  Perse  plus  rares 
alors  en  Europe  que  de  nos  jours.  Ce  n'était  pas  le  seul  meu- 

(i)  On  sait  que  Pope  supprima  dans  ses  œuvres  complètes  les 
six  premiers  vers,  et  ne  laissa  les  autres  qat  comme  fragment. 


LITTÉRATURE.  129 

JdIc  qui  rappelât  qu'on  se  trouvait  chez  un  seigneur  récem- 
ment revenu  de  Tambassade  de  Turquie.  Un  riche  sopha  de 
drap  rouge  à  franges  d'or  y  était  garni  ue  ces  coussins  en 
soie  brodée  qui,  disait  lady  'Mary  dans  une  de  ses  lettres, 
l'avaient  à  jamais  brouillée  avec  les  chaises.  Les  lambris  de 
cet  appartement  étaient  peints  en  arabesques,  et,  entre  les 
croisées,  des  vases  de  fleurs  naturelles  ou  des  urnes  conte- 
nant des  aromates  exhalaient  leurs  parfums  confondus.  Sur 
le  meuble  de  toilette  si  gracieusement  décrit  dans  Za^oucZe 
de  cheveux  enlet^ée,  au  lieu  de  la  bible  de  Belinde,  un  exem- 
plaire de  Talcoran  attestait  que  lady  Mary  avait  appris  une 
langue  de  plus  à  Constantinople. 

Un  enfant  de  cinq  à  six  ans  jouait  seul  dans  cet  élégant 
boudoir  ,  se  roulant  sur  le  magnifique  tapis  comme  il  eût 
fait  à  Twickenham  sur  une  pelouse.  Déjà  célèbre  à  cet  âge, 
comme  étant  le  premier  européen  qui  eût  subi  l'épreuve  de 
l'inoculation  ,  cet  enfant  devait  faire  plus  tard ,  devenu 
homme,  assez  de  bruit  dans  le  monde  par  sa  prédilection 
pour  les  usages  de  l'islamisme ,  par  ses  dettes  ,  ses  querelles 
avec  sa  famille  ,  et  sa  vie  aventureuse.  C'était  Edouard  Mon- 
tague  ,  le  fils  de  l'ambassadeur.  Après  avoir  reçu  les  cares- 
ses de  son  bon  ami  M.  Pope  avec  une  docilité  affectée  ,  le 
méchant  espiègle  se  mit  à  s'enfuir  en  lui  faisant  la  grimace, 
et  haussant  une  de  ses  épaules.  Le  poète  ne  vit  pas  heureu- 
sement cette  pantomime  moqueuse;  car  ses  yeux  se  tournè- 
rent du  côté  d'une  porte  où  il  crut  reconnaître  l'approche 
d'un  pas  qui  faisait  battre  son  cœur  :  c'était  en  effet  lady 
Mary  Montagne  ,  qu'on  venait  sans  doute  de  prévenir  de  la 
visite  du  poète. 

Dans  ce  boudoir  rempli  des  trophées  de  son  voyage  d'O- 
rient, lady  Mary  entra  plus  semblable  elle-même  à  une 
sultane  d'Achmet  III  qu'à  une  de  ces  grandes  dames  de  la 
cour  britannique  dont  les  portraits  peints  par  Vandyck ,  sir 
Peter  Lily,  et  sir  Godfrey  Kneller  ,  ornent  encore  aujour< 
d'hui  les  palais  de  Windsor  et  d'Hampton  court. 

Entre  autres  idées  nouvelles  qu'elle  avait  rapportées  en 
Angleterre  de  son  séjour  à  Constantinople  ,  la  belle  ambas- 
sadrice de  Georges  l^"  ne  dissimulait  pas  son  antipathie  du 
costume  des  dames  anglaises  tel  que  nous  le  voyons  daii» 


130  REVUE  DE  PARIS. 

les  tableaux  que  je  viens  de  nommer  ,  tel  que  le  critiquent 
si  spirituellement  Addison  et  Steeledans  le  Spectator  et  le 
Guardian.  Elle  aimait  à  se  parer  chez  elle  de  ce  costume 
plus  gracieux  des  odalisques  qu'elle  nous  a  décrit  dans  ses 
admirables  Lettres.  Déjà  même  quelques  femmes  ,  entre 
autres  lady  Fanny  Shirley ,  avaient  osé  Timiter  ;  mais  la 
nationalité  britannique  résista  aux  essais  de  cette  mode 
hardie,  et  pendant  long-temps  encore  les  ladys  de  Londres 
comme  les  dames  de  Paris  devaient  rester  emprisonnées 
dans  ces  roides  uertugadins  c^ue  nos  aïeux  estimaient  comme 
les  garanties  insurmontables  de  la  vertu  de  nos  aïeules. 

Ce  jour-là  milady  Montague  avait  eu  une  raison  particu- 
lière pour  adopter  le  costume  d'Orient.  Ce  costume  était 
celui  dont  lui  avait  fait  présent  la  belle  Fatime.  Elle  portait 
un  caftan  à  manches  pendantes,  de  brocart  d'or  avec  des 
fleurs  d'argent,  admirablement  adapté  à  sa  taille  ,  que  ser- 
rait une  ceinture  de  diamans  ;  un  léger  tissu  de  gaze  laissait 
voir  la  beauté  remarquable  de  son  sein  ;  ses  pantalons  roses 
lui  descendaient  jusqu'à  la  cheville  et  faisaient  ressortir  ses 
pieds  enfermés  dans  ses  pantoufiles  de  satin  blanc  brodé 
d'or  5  ses  bras  demi-nus  avaient  des  bracelets  de  pierres 
précieuses  ;  ses  cheveux,  au  lieu  d'être  cachés  sous  une  des 
lourdes  perruques  rondes  du  temps  ,  sortaient  en  nombreu- 
ses tresses  d'une  toque  de  velours  bleu ,  fixée  avec  un  mou- 
choir brodé  et  surmontée  d'une  aigrette  en  pierreries.  En 
la  voyant  si  belle  et  ainsi  parée,  Pope  aurait  bien  pu  la 
comparer  à  une  fée  des  contes  arabes  ,  devant  laquelle  il 
venait  se  prosterner ,  lui  trop  semblable  ,  hélas!  à  ces  nains 
qui  se  trouvent  presque  toujours  dans  le  cortège  de  la  ma- 
gicienne. 

—  Vous  voyez,  dit-elle  au  poète  en  lui  offrant  sa  main  à 
baiser,  que  je  suis  fidèle  à  ma  promesse  :  je  quitte,  il  n'y  a 
qu'un  instant,  sir  Godfrey  Kneller,  à  qui  j'ai  donné  une  der- 
nière séance  avec  la  parure  que  vous  avez  désirée. 

—  Que  de  grâces  j'ai  à  vous  rendre  de  tant  de  complai- 
sance ,  répondit  Pope  ;  mais  quoi!  ce  portrait  est  déjà  fini! 
que  je  vais  être  heureux  de  l'emporter  en  triomphe  dans 
ma  villa. 

—  En  vérité  !  sir  Godfrey  Kneller  est  un  peintre  expéditif, 


LITTÉRATURE.  I3l 

dit lady  Mary,  et  surtout  un  original  fort  amusant.  Je  rirai 
long-temps  encore  des  naïvetés  de  son  amour-propre  ;  il 
me  répétait  avec  le  plus  grand  sérieux  du  monde  comment 
il  avait  reçu  naguère  son  tailleur  qui  osait  |ui  proposer  de 
faire  un  peintre  de  son  fils.  —  Mon  ami,  lui  a  dit  sir  God- 
frey,  il  n'y  a  que  Dieu  tout-puissant  qui  puisse  faire  un 
peintre  ! 

— La  dernière  fois  que  je  sortis  avec  lui,  dit  Pope,  qui 
aimait  à  répondre  à  une  anecdote  par  une  autre  ,  sir  Godfrey 
s''arrête  tout  à  coup  dans  la  rue  ,  en  entendant  un  homme  du 
peuple  se  servir  du  juron  anglais  Dieu  me  damnel — En 
vérité,  dit-il,  coquin!  tu  as  bien  de  l'orgueil!  que  Dieu 
s'amuse  à  damner  le  duc  de  Marlboroxigh  ou  peut-être  sir 
Godfrey  Kneller,  cela  se  conçoit;  mais  un  drôle  de  ton 
espèce,  crois-tu  donc  en  valoir  la  peine? 

—  Je  lui  demandais,  continua  lady  Mary,  pourquoi  un 
peintre  qui  avait  son  génie  ne  faisait  point  de  tableaux  d'his- 
toire.—  «  Madame,  m'a-t-il  dit,  les  peintres  d'histoire  font 
vivre  les  morts  ,  et  ne  commencent  à  vivre  eux-mêmes  que 
dans  l'autre  monde.  Je  travaille  pour  les  vivans  afin  dé  vi- 
vre dans  celui-ci.  «  Est-il  vrai ,  M.  Pope ,  que  sir  God- 
frey soit  d'une  voracité  digne  d'Hercule? 

—  Madame  ,  reprit  Pope ,  on  exagère  un  peu  tous  ses  dé- 
fauts ,  et  sir  Godfrey  se  prête  merveilleusement  aux  bouf- 
fonneries qu'on  lui  attribue.  Mais  croyez  qu'il  est  un  de 
ces  personnages  complexes  qui ,  mêlant  la  goguenardise  à  la 
naïveté,  consentent  à  laisser  rire  un  peu  à  leurs  dépens, 
pour  rire  beaucoup  aux  dépens  des  autres.  Il  commence  par 
s'exécuter  lui-même  de  bonne  grâce  sur  son  avarice,  sur 
sa  gloutonnerie  ,  sur  sa  vanité  ;  puis  ,  tout  en  ayant  l'air  de 
mettre  ses  ridicules  en  relief,  il  parodie  les  ridicules  de 
ceux  qui  le  raillent ,  sans  qu'on  puisse  se  fâcher  de  ces  re- 
présailles légitimes.  Son  origine  étrangère  (i)  ajoute  alors  à 
sa  causticité  :  son  accent  et  le  double  sens  que  son  inexpé- 
rience prétendue  de  la  langue  semble  donner  à  ses  mots , 

aiguisent  encore  la  pointe  de  ses  épigrammes C'est  un 

habile  comédien! 

(i)  Il  était  de  Lubeck. 


132  REVUE   DE   PARIS. 

—  Et  un  excellent  personnage  de  comédie  que  vous  devriez 
indiquer  à  Congrève,  continua  lady  Montagne,  à  moins  de 
le  garder  pour  une  de  vos  satires. 

—  Ah  !  madame ,  quelle  idée  :  Me  croyez-vous  assez  ingrat 
pour  désigner  à  la  moquerie  celui  à  qui  je  vais  devoir  votre 
image.  Nous  autres  catholiques  ,  nous  tenons  trop  aux  ta- 
bleaux de  nos  temples  pour  traiter  si  cruellement  Fartiste 
qui  reproduit  les  dieux  de  notre  idolâtrie. 

—  En  effet  je  me  reproche  une  mauvaise  pensée ,  dit  lady 
Montagne,  et  comme  vous  pourriez  croire  que  c'est  pour  me 
venger  de  ne  pas  me  trouver  assez  belle  dans  mon  portrait, 
venez  le  voir,  et  vous  avouerez  que  sir  Godfrey  aurait  plu- 
tôt à  se  reprocher  de  m'avoir  un  peu  flattée. 

—  Pope  passa  dans  une  autre  pièce  avec  lady  Mary,  que 
sir  Godfrey,  à  la  prière  de  son  ami,  était  venu  peindre 
chez  elle,  faveur  qu'il  n'accordait  qu'aux  têtes  couronnées. 

Pope  admira  en  silence  l'ouvrage  du  peintre  :  —  «  Eh 
bien!  vous  ne  dites  rien  ,  lui  fit  observer  lady  Mary ,  en  ren- 
trant dans  le  boudoir:  ne  trouvez-vous  pas  le  portrait  res- 
semblant? 

Pope  ne  s'était  tu  sans  doute  que  pour  exprimer  sa  satis- 
faction en  poète.  Madame  ,  répondit-il ,  sir  Godfrey ,  comme 
tous  les  peintres,  a  quelquefois  flatté  les  dames;  mais  ce 
n'est  pas  lady  Mary;  et  Pope  ajouta  en  vers  qui  n'ont  guère 
que  le  mérite  d'être  improvisés  (i)  : 

C'est  bien  là  de  son  front  la  calme  majesté, 

Et  sou  charmant  sourire  et  sa  douce  gailé.. 

Que  ne  puis-je  en  mes  vers,  rival  heureux  d'Apelle, 

Peindre  aussi  quelques  traits  de  ce  divin  modèle  : 

Sa  grâce,  son  esprit  et  sa  sincérité, 

Son  merveilleux  savoir  exempt  de  vanité; 

Digne  mais  sans  orgueil,  sage  mais  non  sévère  ; 

Le  ciel  lui  prodigua  ses  trésors  les  plus  doux.... 

De  la  peindre  jamais  ma  muse  désespère; 

Je  brise  mes  cramons  et  tombe  à  ses  genoux. 


(i)Ces  vers  sont  assez  médiocres  dans  l'original  ;  la  Iraducli 
était  facile. 


LITTÉRATl'RE.  133 

—  Votre  galanterie  et  votre  verve  sont  inépuisables ,  dit 
lady  Mary;  mais  les  poètes  sont  encore  plus  flatteurs  que  les 
peintres;  vous  voilà  forcé  d'en  convenir,  monsieur  Pope. 

—  Nattribuerez-vous  jamais  à  un  autre  sentiment  qu'à  la 
galanterie  les  vers  que  vous  m'inspirez,  dit  le  poète? 

—  J'aurais  dû  dire  votre  amitié. 

—  Le  sentiment  dontje  veux  parler  est  plus  tendre  encore. 

—  Mais,  mon  cher  monsieur  Pope,  prenez  garde  ;  c'est 
presque  une  déclaration,  et  nous  parlons  en  prose. 

—  Pourquoi  feindre  si  long-temps  de  ne  pas  me  com- 
prendre? Pensez-vous  que  je  puisse  rétracter  de  vive  voix 
une  seule  ligne  de  ces  lettres  où  je  me  suis  plus  d'une  fois 
peut-être  exprimé  trop  clairement?  Que  vous  refusiez  de 
croire  aux  allusions  de  mes  poèmes,  je  le  veux  bien  , quoi- 
que j'aie  eu  quelque  raison  de  dire,  en  terminant  l'héroïde 
d'Héloïse,  que  pour  faire  ainsiparlerl'amourilfallaitl'avoir 
éprouvé  (i)  ;  mais  avez-vous  pu  traiter  de  fiction  cette  tris- 
tesse, ce  désespoir  qui  pendant  votre  absence  faillit  plus 
d'une  fois  me  faire  courir  sur  vos  traces.  Vous  le  savez,  je 
n'attendais  qu'un  mot  de  vous  pour  aller  grossir  votre  suite 
dans  vos  classiques  pèlerinages.  Combien  de  fois  j'enviai  la 
mort  de  ce  Geofiroi  Rudel  qui  alla  expirer  aux  pieds  de  la 
princesse  de  Tripoli  pour  le  seul  bonheur  de  lui  baiser  la 
main  ,  et  d'obtenir  une  de  ses  larmes  sur  sa  tombe  ! 

—  Je  me  souviens  en  effet ,  dit  lady  Mary ,  de  la  lettre 
charmante  où  vous  me  racontiez  la  romanesque  histoire  de 
ce  troubadour  provençal,  et  je  l'admirai  comme  très-poéti- 
que ;  mais  si  j'ai  refusé  jusqu'ici  de  comprendre  le  véritable 
sens  de  vos  tendres  aveux,  vous  n'auriez  pas  dû,  vous, 
monsieur  Pope,  en  homme  d'esprit,  refuser  de  comprendre 
que  je  voulais  éluder  jusqu'à  la  fin  une  explication  qui  pou- 
vait interrompre  votre  songe  de  poète;  car  j'aime  à  croire 
que  vous  vous  trompez  vous-même ,  et  que  votre  amour 
n'est  pas  autre  chose.  Toutefois ,  puisque  vous  l'exigez ,  je 
dois  vous  répondre  plus  directement  et  avec  le  langage  d'une 
amicale  franchise.    «  Ce  qui  me  console  d'être  femme,  ai-je 

(i)  He  best  can  paintthem,  who  sball  feerem  most. 

Eloisa  to  Abelard. 


184  REVUE  DE    PARIS. 

dit  une  fois,  c'est  la  certitude  que  je  n'en  épouserai  pas 
une.  »  J'étais  plus  jeune  alors;  j'avais  commencé  par  mé- 
priser mon  sexe  :  je  lui  devais  quelque  réparation;  je  ne 
voulus  pas  qu'il  m'accusât  d'avoir  passé  à  l'ennemi  et  mon 
ambition  se  trouva  bientôt  d'accord  avec  l'intérêt  général 
que  j'avais  à  défendre.  Heureusement,  de  toutes  les  vertus 
dont  votre  imagination  s'est  plu  à  me  parer,  il  en  est  une, 
si  c'est  une  vertu,  que  je  ne  saurais  m'attribuer,  la  sensi- 
bilité :  celle  du  moins  qui  peut  entraîner  à  la  fois  la  tête  et 
le  cœur.  De  très-bonne  heure  je  l'ai  regardée  comme  une 
faiblesse  qu'il  fallait  accuser  du  rôle  insignifiant  que  les 
femmes  jouent  dans  ce  monde,  se  condamnant, la  plupart^ 
à  aimer  un  mari  ou  un  amant  pendantla  première  partie  de 
la  vie,  et  Dieu  pendant  la  seconde.  Je  me  suis  fait  une  au- 
tre vocation;  depuis  l'âge  où  je  pus  méconnaître  ,  j'aspirai, 
j'aspire  encore  à  prouver  à  mon  sexe  qu'il  peut  avoir  autant 
d'action  que  le  vôtre  sur  les  aftaires politiques,  et  réclamer 
une  part  des  avantages  que  vous  vous  êtes  tous  réservés, 
messieurs ,  en  faisant  les  lois.  On  vous  a  dit  que  mon  ma- 
riage fut  le  résultat  d'un  caprice  :  ce  fut  un  premier  calcul; 
malheureusement  je  me  trompai  sur  l'homme.  En  dix  ans 
de  temps  je  n'ai  pu  en  faire  qu'un  ambassadeur  ;  ce  n'est 
pas  assez,  je  ne  vous  le  dissimule  pas.  Si  je  pense  sérieu- 
sement à  faire  adopter  par  le  parlement  le  divorce  à  la  tur- 
que (i) ,  c'est  contre  Tindolence  de  M.  Montague  que  mon 

(i)  «  Ce  fut  d'après  un  usage  turc  que  je  conçus  l'idée  d'un 
bill  septenal  en  faveur  des  gens  mariés.  «  Le  bill  de  lady  Mon- 
tague, dit  Spence  {Anecdotes  qf  books  and  men),  expliqué 
dans  un  mémoire  bien  écrit,  tendait  à  faire  passer  en  loi  que  tous 
les  sept  ans ,  toutes  les  persoimes  mariées  auraient  la  liberté  de 
déclarer  si  elles  voulaient  continuer  à  vivre  encore  ensemble  pen- 
dant sept  ans.  « 

Il  faut  lire  les  lettres  où  elle  stimule  l'indolence  de  son  mari ,  et 
où  elle  lui  répète  que  Vimpudence ,  puis  l'impudence ,  et  toujours 
l'impudence,  est  le  seul  moyeu  de  parvenir  au  ministère.  «Jamais 
homme  modeste  ne  fit  et  ne  fera  sa  fortune.  Votre  ami  lord  Halifax , 
Kobert  Walpole  et  tous  les  autres  hommes  remarquables  par  leur 
rapide  avancement  ont  été  impudcns  au  suprême  degré.  Le  mi- 


LITTÉRATURE.  135 

mémoire  est  dirigé.  Croyez-vous,  dites-moi,  que  l'amour,  tel 
que  vous  le  rêvez,  puisse  entrer  dans  un  cœur  si  ambitieux? 

—  Hélas  !  dit  Pope,  qui  avait  d'abord  baissé  les  yeux  ,  et 
qui  en  les  relevant  sur  lady  Montague  semblait  presque 
s'attendre  à  la  voir  grandie  du  double  de  sa  taille,  quepuis- 
je  répondre  ,  si  ce  n'est  que  mon  cœur  vous  a  souvent  pla- 
cée sur  le  plus  beau  des  trônes  :  mais  l'ambition  étoufFe- 
t-elle  tout-à-fait  l'amour? 

—  Mon  cber  poète,  vous  le  voyez,  si  je  vous  laisse  par- 
ler, après  m'avoir  fait  monter  sur  un  trône  dans  vos  songes, 
vous  allez  déjà  m'en  faire  descendre  pour  m'enfermer  dans 
le  cercle  étroit  de  quelque  nouvelle  pastorale.  J'ai  fait  des 
églogues  comme  vous  j  je  m'y  connais.  Permettez-moi  de 
vous  ramener  à  la.réalité  de  ce  monde  prosaïque,  même  à 
propos  de  poésie.  L'ambition  une  fois  satisfaite,  qu'on  pense 
à  l'amour  ,  je  le  conçois  :  qu'on  en  fasse  un  moyen  de  par- 
venir, je  l'admets  encore;  je  vous  l'avouerai  sans  pruderie, 
et  vous  n'êtes  pas  le  premier  à  qui  je  le  déclare  :  si  je  ne 
prends  pas  un  amant ,  c'est  moins  de  peur  de  passer  pour 
en  avoir  un  que  pour  éviter  d'être  sa  dupe.  Vous  me  de- 
mandiez vous-même  un  jour  en  riant  s'il  était  vrai  que  je 
n'avais  pu  pénétrer  dans  le  sérail  qu'en  acceptant  Je  mou- 
choir du  sultan  ;  je  me  contentai  de  vous  répondre  que  la 
cérémonie  du  mouchoir  était  un  conte  de  voyageur;  j'ajou- 
terai aujourd'hui  que  si  Achmet  III  avait  mis  un  prix  aux 
privilèges  qu'il  m'accorda  ,  ces  privilèges  m'étant  néces- 
saires ,  je  les  aurais  payés  ce  qu'il  eut  fallu.  Achmet  est 
d'ailleurs  un  monarque  fort  aimable  ,  je  vous  jure  ,  tout 
Turc  qu'il  est ,  et  qui  gagne  à  être  comparé  à  notre  roi 
protestant. 

nistère  est  comme  une  représentation  dramatique  à  la  cour.  Il  n'y 
a  qu'une  porte  étroite  pour  entrer,  et  une  grande  foule  au  dehors, 
où  chacun  écarte  les  autres  pour  arriver  le  premier.  Celui  qui  rudoie 
ses  voisins  du  coude  méprise  un  coup  de  pied  au  derrière  qui  le 
pousse  ,il  va  toujours  et  il  est  sur  d'une  bonne  place.  Votre  homme 
modeste  reste  à  la  queue;  tout  le  monde  lui  passe  sur  le  corps,  ou 
lui  déchire  ses  habits,  on  l'étouffé,  et  il  voit  passer  avant  lui 
mille  drôles  qui  ne  le  valent  pas,  etc    » 

{Leurre  à  M.  TFovllej- ,  1714.  ) 


136  REVUE  DE  PARIS. 

—  Une  femme  ambitieuse,  dit  Pope ,  qui,  un  peu  étourdi 
d'abord  ,  voulut  essayer  de  plaisanter  ,  ne  devrait  pas  mal 
parler  du  roi  Georges. 

—  Mais  je  parle  à  un  catholique  et  à  un  jacobite  ,  reprit 
lady  Montague. 

—  Serait-ce  le  motif  de  mon  exclusion  de  'votre  cœur  ? 
demanda  Pope ,  qui  se  fût  peut-être  consolé  d'être  en  amour 
une  victime  de  la  politique  plutôt  que  de  sa  taille...  notre 
amour-propre  a  de  ces  retours-là. 

—  Je  ne  suis  pas  whig  à  ce  point,  poursuivit  lady  Mon- 
tague-, mais  vous  êtes  poète,  monsieur  Pope,  et  j'ai  encore 
l'ambition  de  prendre  ma  part  de  la  gloire  d'auteur  ;  or 
vous  savez  combien  l'envie  se  plaît  à  nous  disputer  ,  à  nous 
autres  pauvres  femmes,  le  droit  de  mettre  aussi  quelques 
feuilles  de  ce  laurier  dans  notre  couronne.  Il  est  déjà  bien 
dangereux  à  moi  de  vous  avoir  pour  ami  :  vous  accepter 
pour  amant ,  ce  serait  m'exposer  à  faire  dire  un  jour  que 
mes  lettres  datées  de  Constantinople  ont  été  faites  à  Londres. 
Il  n'y  aurait  aucun  de  mes  vers  qui  ne  serait  corrigé  par 
vous;  en  un  mot,  excusez  ma  jalousie,  si  jamais  un 
homme  peut  se  vanter  de  mes  faveurs  ,  je  ne  veux  pas 
que  son  indiscrétion  soit  plus  éloquente  que  mon  dé- 
menti. » 

Ce  langage  d'une  franchise  excessive  se  rapprocherait  du 
cynisme  si  nous  voulions  le  rendre  littéralement  conforme 
à  celui  que  les  mémoires  du  temps  et  les  auteurs  dramatiques 
contemporains  attribuent  à  la  société  du  règne  de  Geor- 
ges I".Dans  toute  autre  bouche  ce  langage  n'eût  sans  doute 
pas  choqué  Pope,  qui  avait  bien  aussi  sa  licence  quelquefois, 
quoiqu'il  fût  un  des  écrivains  les  plus  châtiés  de  son  époque. 
Mais  dans  la  bouche  d'une  femme  aimée,  quel  désenchan- 
tement! Le  voile  commençait  à  tomber  de  ses  yeux,  et  lui 
qui  citait  naguère  la  tradition  de  Geoffroy  Rudel  ,  lui 
qui,  bien  que  poète  classique  ,  ne  lisait  pas  avec  moins  de 
charme  le  vieux  Chaucer  que  le  vieil  Homère,  les  vieux 
fabliaux  que  les  églogues  de  Virgile,  il  dut  se  rappeler  ici  la 
belle  Mélusine  et  sa  fatale  transformation. 

Peut-être  aussi  lady  Montague  s'aperçut-elle  alors  avec 
plus  dç  regret  qu'elle  ne  s'en  croyait  susceptible  qu'elle 


LITTÉRATrRE.  137 

avait  trop  brutalement  détruit  le  prestige  des  illusions  du 
poète.  Quelle  femme  ,  quelque  froide  qu'on  la  suppose  , 
n'éprouve  un  peu  de  dépit  à  se  voir  dépouillée  tout-à-coup 
de  cette  auréole  dont  Timaginalion  de  l'autre  sexe  se  plaît 
àTentourer?  Toujours  est-il  vrai  qu'après  cette  explica- 
tion ,  à  l'intimité  qui  depuis  des  années  rapprochait  si  sou- 
vent ces  deux  personnes  assises  si  familièrement  à  côté 
Tune  de  l'autre  sur  un  divan  de  boudoir  ,  succéda  tout-à- 
coup  un  sentiment  de  gêne  ,  ce  premier  instinct  d'une  dé- 
fiance qui  devait  nécessaii'ement  devenir  un  jour  de  1  hosti- 
lité. Quand  les  yeux  de  lady  Mary  cherchèrent  ceux  de 
Pope  ,  elle  sentit  que  pour  conserver  l'altitude  de  supério- 
rité qu'elle  avaitvoulu  prendre  sur  cette  ame  faible  de  poète, 
elle  avait  besoin  d'armer  ses  regards  d'une  sorte  de  dédain. 
De  son  côté ,  Pope  s'étonna  de  pouvoir  sitôt  secouer  le  poids 
de  la  tristesse  dont  l'avait  accablé  cette  bizarre  explication. 
Les  avantages  de  la  beauté  d'une  part ,  les  désavantages  d  un 
corps  disgracié  de  l'autre,  disparurent  également  dans  cette 
lutte  entre  deux  âmes  qui  venaient  en  quelque  sorte  de  se 
mettre  à  nu.  Ce  fut  même  Pope  qui  renoua  le  premier  la 
conversation  après  un  moment  de  silence. 

—  Madame  ,  dit-il ,  non  sans  un  léger  accent  d'ironie  ,  je 
ne  savais  pas  que  la  gloire  de  poète  coûtât  si  cher. 

—  Mon  cher  monsieur  Pope  ,  répondit  lady  Mary  sur  le 
même  ton ,  avouez  que  votre  rivale  en  poésie  est  bien  gé- 
néreuse de  ne  pas  vouloir  vous  rendre  infidèle  aux  neuf 
sœurs. 

—  Je  vous  ai  trop  souvent  invoquée  comme  une  dixième 
muse  ,  reprit  Pope  ;  et  ,  pour  changer .  vous  voulez  être 
maintenant  ma  Minerve.  ' 

—  Vous  ne  rimerez  jamais  malgré  ma  défonse  ,  je  1  es- 
père bien.  11  n'est  pas  besoin  de  rappeler  le  proverbe  à  un 
poète  tel  que  vous. 

—  Que  ne  me  défendez-vous  d'écrire  ?  il  me  serait  bien 
plus  facile  de  vous  obéir  que  lorsque  vous  me  détendez 
d'aimer  ,  dit  Pope ,  mais  d'un  air  qui  indiquait  assez  que 
ces  paroles  n'étaient  plus  pour  lui  qu'un  lieu  commun  de 
galanterie.  Lady  INIontague  ,  qui  le  devina  sans  doute  ,  ré-: 
pondit  avec  quelque  sécheresse  : 


138  REVUE   DE  PARIS. 

—  Mais  c'est  ce  que  je  n'ai  le  droit  de  défendre  à  per- 
sonne. 

—  L'auriez-vous  déjà  permis  à  quelqu'un  ? 

—  Monsieur  Pope  ,  dit  lady  Montague  en  appuyant  sur 
le  mot ,  voilà  une  de  ces  questions  qui  exposent  à  des  ré- 
ponses sévères. 

—  Elle  sait  ce  qui  m'est  arrivé  chez  Button!  pensa  Pope, 
que  cette  réplique  déconcerta.  —  Madame  ,  dit-il ,  je  vois 
que  je  deviens  indiscret  ,  et  que  vous  désirez  être  seule. 

—  Seule  ,  non  j  mais  j'attends  une  visite. 

—  Recevez  mes  humbles  adieux  ,  madame  ;  et  ,  oubliant 
cette  fois  de  lui  baiser  la  main  que  lady  Montague  oublia 
de  lui  tendre ,  Pope  se  retira.  Dans  l'escalier ,  il  fut  heurté 
par  quelqu'un.  —  Je  demande  pardon  à  M.  Pope  ,  dit  une 
voix.  Pope  regarde...  Damnation!  c'était  le  jeune  officier 
du  café  de  Button  ! 

Ce  jour-là  même,  le  poète  ajouta  quarante  vers  à  sa  sa- 
tire contre  les  femmes. 


DEUXIEME  PAUTIE. 

LA   PRUDE  ,   OU  l'avantage  d'ÈTRE  BOSSU. 


—  «  N'est-il  pas  singulier  que  ce  pauvre  Pope,  qui  était 
si  peu  fait  pour  l'amour  ,  ait  voulu  être  amoureux  toute  sa 
vie  ...»  —  C'est  une  réflexion  qui  n'est  pas  de  moi ,  je  vous 
jure  ,  mais  d'un  de  ces  biographes  commentateurs  ,  d'un  de 
ces  hommes  de  lettres  à  la  suite  ,  qui  montent»  en  groupe 
sur  le  Pégase  d'un  poète,  qui  se  parent  de  la  livrée  d'un 
grand  homme  ,  et,  semblables  aux  valets  raisonneurs  du 
théâtre ,  critiquent  ou  louent  leur  maître  à  tort  ou  à  travers 


LITTÉRATURE.  139 

sans  le  comprendre  ,  tantôt  Tcxaltant  de  leur  admiration 
sotte  et  tantôt  le  rabaissant  aux  proportions  de  leur  imagi- 
nation étroite. —  «  Pourquoi  Pope  s'avisait-il  d'être  amou- 
reux? N'était-ce  pas  à  lui  Lieu  ridicule? «  —  Et  ,  cela  dit , 
on  fait  le  procès  à  Pope  ,  au  lieu  de  le  plaindre. 

Heureusement  Pope  n'était  pas  aussi  à  plaindre  qu'on  le 
suppose;  ils  ignorent ,  ces  esprits  froids  ,  tout  ce  qu'il  y  a 
de  charme  pour  le  poète  dans  un  amour  même  malheureux, 
dans  ses  rêveries  quand  cet  amour  est  encore  un  secret  pour 
tous ,  même  pour  celle  qui  Ta  fait  naître  ,  dans  son  timide 
espoir  quand  il  a  osé  parler  ,  dans  sa  mélancolie  quand  il 
est  repoussé  ou  trahi  ,  et  enfin  dans  les  consolations  d'un 
autre  amour  ,  car  c'est  la  loi  de  notre  nature  que  i'amour 
seul  console  de  l'amour. 

Pauvre  Pope  !...  Et  toi  aussi  pauvre  Jean-Jacques ,  qui 
as  livré  toi-même  à  ces  censeurs  ta  vie  de  valétudinaire 
amoureux  ,  toi  aussi  qui  es  venu  leur  apprendre  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  ravissemens  pour  toi  dans  la  plus  faible  es- 
pérance et  dans  la  plus  légère  faveur,  depuis  ta  promenade 
à  Toune  avec  INI^''^  Galley  que  tu  ne  devais  plus  revoir  , 
jusqu'à  ce  baiser  de  M"'*^  d'Houdetot  pour  lequel ,  chaque 
jour,  tu  recommençais  si  joyeux  le  trajet  de  l'Hermitage  à 
Eaubonne  !  Toi  aussi  ,  ils  t'ont  trouvé  ridicule  et  dans  tes 
passions  ambitieuses  pour  ces  grandes  dames  qui  riaient  de 
leur  ours  apprivoisé  ,  de  leur  philosophe  malade  ,  avec  un 
amant  mousquetaire,  et  dans  le  fatal  aveuglement  qui , 
hélas  !  te  fît  descendre  à  Thérèse. 

Lady  Wortley  Montagne  n'était  pas  le  premier  amour  de 
Pope  :  elle  ne  devait  pas  être  le  dernier. 

Pope  avait  connu  pendant  son  séjour  dans  le  comté  dOx- 
ford  la  famille  Blount ,  catholique  comme  la  sienne  ,  et  avec 
laquelle  cette  conformité  de  religion  ne  pouvait  que  res- 
serrer ses  liens  de  voisinage.  Edward  Blount,  le  fils  aine  , 
resta  toute  sa  vie  son  ami  et  son  correspondant.  Mistress 
Blount,  la  mère  ,  devint  veuve  ,  et  ayant  qtiitté  l'Oxford- 
shire  pour  habiter  Londres  avec  ses  deux  filles  Theresa  et 
Martha  ,  Pope  continua  de  visiter  assidûment  la  famille 
Blount  dans  la  capitale  comme  en  province.  Lorsque  le  nom 
de  Pope  devint  un  des  grands  noms  de  la  poésie  anglaise  , 


140  REVUE  DE  PARIS. 

lorsqu'il  y  eut  de  la  vanité  à  pouvoir  dire  :  —  «  Ce  M.  Pope 
dont  vous  pariez,  ce  grand  poète,  il  est  depuis  long-temps 
notre  ami  !  il  vient  familièrement  à  la  maison ,  nous  Tavons 
vu  naître....,  «  — M.  Pope,  le  grand  poète,  ne  démentit  pas 
cette  prétention  de  la  bonne  M"  Blount.  Conservant  pieu- 
sement les  souvenirs  plus  modestes  de  ses  premières  an- 
nées ,  il  rappelait  lui-même  volontiers  le  temps  où  son  génie, 
rêve  encore  incertain  d'un  enfant  précoce  ,  était  par  antici- 
pation proclamé  comme  une  réalité  dans  le  cercle  de  sa  fa- 
juille  et  de  ses  amis...  sphère  étroite  où  plus  tard  l'ambition 
du  jeune  homme  étoufferait ,  faute  d'air  et  d'espace,  mais 
où  la  muse  naissante  peut  du  moins  essayer  ses  ailes  sans 
crainte  d'être  arrêtée  dans  son  essor  par  cette  morgue  bru- 
tale avec  laquelle  la  critique  rudoie  si  souvent  les  noms 
inconnus...  théâtre  de  ces  premiers  triomphes  donton  jouit 
sous  les  yeux  de  sa  mère  ,  et  plus  doux  que  les  lauriers  de 
Denain  ,  s'il  faut  en  croire  le  maréchal  de  Villars  parlant 
de  ses  couronnes  du  collège.  M"  Blount  continua  donc  à 
s'identifier  à  cette  gloire  qu'elle  se  vantait  d'avoir  prédite , 
parce  que  Pope  continua  de  son  côté  à  solliciter  cette  admi- 
ration affectueuse ,  et  à  s'en  montrer  en  apparence  tout  aussi 
flatté  que  de  l'admiration  plus  retentissante  des  critiques  et 
des  grands.  Avec  tous  les  défauts  de  son  humeur  irritable 
et  susceptible,  Pope ,  comme  on  sait ,  avait  toujours  été  un 
fils  tendre  ;  M"  Blount  était  l'amie  de  sa  raèxe  ;  quand  il 
eut  perdu  celle-ci  ,  il  lui  sembla  retrouver  quelque  chose 
d'elle  dans  M""'  Blount,  dans  ses  gestes  et  dans  l'accent  de 
son  langage.  Et  puis,  dans  ce  ménage  bourgeois ,  dans  cette 
maison  patriarcale  qui  contrastait  avec  le  luxe  et  les  ma- 
nières de  ces  hôtels  et  de  ces  châteaux  dont  il  était  devenu 
le  commensal  recherché,  il  pouvait,  disait-il,  détendre 
son  esprit  et  se  reposer  de  la  nécessité  d'être  toujours  en 
représentation  chez  ceux  qui  ne  Tinvitaient  que  comme 
poète  célèbre.  Ailleurs  l'attendaient  des  égards  plus  respec- 
tueux ,  ici  des  égards  plus  tendres;  ailleurs  il  trouvait  des 
honneurs  ,  ici  ses  aises  ;  chez  M"  Blount  on  ne  lui  impo- 
sait pas  un  caractère  conventionnel  ;  on  le  prenait  tel  qu'il 
voulait  être  ,  avec  ses  caprices,  avec  toutes  les  vicissitudes 
de  son  hunicur  ,  variable  comme  sa  santé.  Les  prévenances 


LITTÉRATURE.  141 

dont  il  était  Tobjet  n'entraînaient  pour  lui  aucune  gêne  , 
parce  qu'elles  étaient  une  habitude.  Sa  place  était  réservée 
à  table  sur  une  chaise  faite  exprès  pour  lui ,  sans  qu'on  eût 
besoin  de  Fexhausser  comme  partout  pour  que  sa  tête  fût  à 
la  hauteur  de  celles  des  autres  convives.  Son  fauteuil  était 
toujours  au  coin  du  feu  sans  qu'on  eût  besoin  de  dire  tout 
bas  à  personne  qu'il  était  le  plus  frileux  des  hommes.  S'il 
s'y  endormait ,  ce  qui  lui  arrivait  quelquefois  n'importe  eu 
quelle  compagnie,  on  respectait  son  sommeil ,  et  quand  il 
rouvrait  les  yeux,  ni  un  air  boudeur,  ni  un  rire  malin  ne 
lui  révélaient  qu'il  venait  d'être  impoli.  Pope  était  un  peu 
gourmand  comme  tous  les  estomacs  délicats ,  et  il  était  sûr  , 
en  allant  dîner  chez  M"  Blount ,  d'y  trouver  les  mets  de 
son  goût,  et  entre  autres  ce  plat  de  lamproie  qui  lui  valut, 
dit-on  ,plus  d'une  indigestion  dans  sa  vie,  mais  dont  il  n'est 
pas  vrai  qu'il  soit  mort.  Enfin  il  était  sujet  à  ces  migraines 
qu'il  a  personnifiées  sous  la  forme  d'un  gnome  toujours  au 
chevet  de  la  déesse  du  Spleen.  A  peine  passait-il  une  main 
sur  sa  tête  en  fronçant  le  sourcil  qu'on  lui  apportait  ces  dé- 
coctions de  café  dont  l'arôme  avait  la  vertu  de  débarrasser 
son  cerveau.  Telles  étaient  les  attentions,  tels  étaient  les 
petits  soins  qui  devaient  aussi  attirer  Pope  chez  M"  Blount, 
et  je  regrette  que  ses  biographes  l'aient  oublié.  Toutes  ces 
prévenances  d'une  famille  amie,  Pope  les  reconnaissait  non - 
seulement  par  quelques  lectures  confidentielles ,  ou  dans  la 
conversation  par  des  saillies  que  l'intimité  lui  rendait  plus 
faciles ,  mais  encore  par  une  suite  rarement  interrompue  de 
ces  petits  présens  dont  on  a  dit  si  souvent  qu'ils  entretien- 
nent l'amitié.  Les  plus  belles  fleurs  de  son  jardin  de  Twic- 
kenham  décoraient  maintes  fois  la  cheminée  de  M'^-  Blount, 
et  les  plus  beaux  fruits  sa  table.  On  dit  qu'un  jour  même  il 
lui  envoya  une  corbeille  de  pêches  qui  étaient  enveloppées 
une  aune  dans  les  feuillets  du  manuscrit  de  Y  Iliade;  il 
priait  seulement  qu'on  voulût  bien  lui  renvoyer  ce  papier 
d'enveloppe ,  n'ayant  pas  d'autre  copie  de  ses  vers  ! 

C'était  donc  une  amitié  toute  fraternelle  que  Pope  avait 
ressentie  d'abord  pour  Theresa  et  Martha,  les  deux  filles 
de  M"  Blount ,  et  sa  familiarité  avec  elles  ne  devait  sur- 
prendre ni  leur  mère  ni  personne.  Mais  un  sentiment  plus 


143  REVUE  DE  PARIS. 

vifrattacha  ostensiblementàTheresa.  C'était  l'aînée, brune 
piquante  et  rieuse  qui  s'aperçut  elle-même  trop  tard  qu'elle 
avait  laissé  prendre  sur  elle  les  avantages  que  donnent  tou- 
jours à  l'autre  &exe  les  privautés  d'une  amitié  d'enfance. 
Sa  légèreté  apparente  ,  sa  gaieté,  qui  autorisait  sous  une 
forme  de  badinage  rechange  des  noms  les  plus  tendres  , 
avait  permis  peu  à  peu  à  Pope  de  les  employer  tous  à  son 
égard.  C'était  une  sorte  de  droit  qu'il  était  difficile  de  lui 
enlever  désormais  sans  éclat;  il  en  jouissait  depuis  si  long- 
temps qu'il  y  avait  prescription.  «  Puis,  se  disait-elle,  si 
je  m'abusais ,  si  cet  accent  d'un  cœur  agité  ,  si  ce  regard  qui 
me  semble  un  commentaire  si  clair  du  nouveau  sens  qu'il 
prête  à  des  mots  naguère  sans  conséquence,  n'étaient  qu'une 
plaisanterie  nouvelle,  combien  ma  vanité  serait  ridicule .',... 
Si  j'étais  encore ,  après  tout,  plus  émue  moi-même  qu'il 
affecte  de  l'être,  une  explication  si  sérieuse  ne  ressemble- 
rait-elle pas  de  ma  part  à  une  déclaration?  »  Et  Theresa 
remettait  au  lendemain  de  s'expliquer  avec  Pope  ,  et  Pope 
ne  cessait  de  se  prévaloir  de  tous  ses  privilèges  d'ami  d'en- 
fance ,  sans  se  douter  peut-être  encore  de  tout  le  trouble 
quil  causait  dans  ce  cœur  de  femme  étourdie  et  folâtre  , 
sans  s'être  rendu  bien  compte  à  lui-même  de  tout  ce  qui  se 
passait  dans  le  sienj  car  il  est  en  nous  de  ces  pensées  mal 
définies  que  nous  évitons  d'analyser  de  peur  de  ne  pas  les 
trouver  d'accord  avec  notre  conscience  5  il  est  de  ces  pro- 
jets dont  nous  ne  voulons  pas  voir  le  but,  de  peur  de  dé- 
couvrir un  précipice  où  nous  nous  reprocherions  d'entraî- 
ner volontairement  quelqu'un  avec  nous. 

Theresa  cependant  sentait  parfois  le  besoin  de  venir  au 
secours  de  sa  gaieté  naturelle  par  une  gaieté  factice  ;  il  lui 
fallut  inventer  plus  d'un  prétexte  pourjustifier  maint  accès 
soudain  de  mélancolie  au  milieu  de  ses  convei'sations  les 
plus  innocentes  et  les  plus  frivoles  avec  Pope.  — Avez-vous 
vu  quelquefois  une  perdrix  appi'ivoisée  jouer  dans  un  salon 
avec  le  chien  du  logis,  qui  la  guette,  la  poursuit,  l'atteint 
et  la  laisse  fuir  pour  la  poursuivre  encore?  La  perdrix  se 
prête  à  ses  joyeux  caprices  et  pousse  à  peine  un  fuible  cri 
lorsque  le  chien  la  roule  sous  ses  pattes  ou  la  porte  dans  sa 
gueule  à  son  maîtrej  mais  si  elle  venait  à  penser  que  ce  chien 


LITTÉRATrRE.  143 

généreux  et  caressant ,  emporté  par  son  instinct  naturel  , 
pourrait  d'un  seul  coup  de  dents  terminer  d'une  manière 
tragique  cette  chasse  ,  jusque-là  sans  péril...  quel  serait 
l'effroi  de  la  pauvre  perdrix!  C'était  certaifiement  une  ré- 
flexion semblable  qui  venait  de  temps  à  autre  jeter  un  nuage 
sur  le  caractère  insouciant  naguère  de  Tberesa,  et  cette 
explication  tant  différée  par  elle  ne  pouvait  l'être  plus  long- 
temps, lorsque  Pope  devint  peu  à  peu  moins  assidu  chez 
M'^  Blount,  et  quon  apprit  que  si  on  l'y  voyait  plus  rare- 
ment, c'était  lady  Montagne  qui  le  traînait  en  triomphe  à 
son  char. 

C'est  à  un  cœur  de  femme  qu'il  faudrait  demander  ce  qui 
dut  sepasseralorsdanslecœurdeTheresa  :  uneferame seule 
nous  pourrait  dire  si  elle  ne  fut  pas  obligée  de  dissimnler 
un  peu  de  dépit;  car  elle  n'en  fit  rien  paraître;  ou  si  elle 
l'exprima,  ce  fut  encoi'e  par  une  raillerie  sans  amertume  et 
par  quelques  allusions  malicieuses  ,  bien  permises  contre  ce 
nouveau  caprice  du  poète ,  qui  lui  faisait  négliger  V amitié 
pour  un  sentiment  plus  jaloux  et  plus  exclusif. 

Après  sa  rupture  avec  lady  Mary ,  Pope  crut  donner  le 
change  h  son  désappointement  secret  en  s'accusant  d'avoir 
écouté  sa  vanité  plutôt  que  son  cœur ,  pour  s'en  aller  cher- 
cher un  bonheur  incertain  lorsqu'il  lui  eût  été  si  facile  de 
le  trouver  auprès  de  miss  Blount.  Par  un  de  ces  subterfu- 
ges dont  nous  aimons  à  couvrir  nos  faiblesses  ,  il  appelait 
presque  un  remords  généreux  son  retour  à  celle  qu'il  avait 
délaissée  sans  remords;  mais  cette  fois,  Theresa,  mûrie  par 
l'expérience  du  passé  ,  sut  mieux  se  défendre ,  et  pour  se 
venger  elle  eut  recours  à  cette  légèreté  même  qui  avait  failli 
la  compromettre. 

Vainement  Pope  se  dit  repentant  et  malheureux  ,  elle  fei- 
gnit de  ne  croire  ni  à  son  malheur  ni  à  son  repentir,  et  le 
désespéra  par  son  impitoyable  gaieté.  Vainement  il  voulut 
faire  entendre  le  langage  passionné  d'un  amour  véritable , 
elle  persista  à  lui  répondre  sur  le  ton  d'un  persiflage  frivole. 
Pope  s'aperçut  enfin  qu'il  perdait  auprès  d'elle  sa  rhétori- 
que et  ses  vers. 

Mais  à  côté  de  la  sœur  aînée  ,  la  sœur  plusjeune,  qui  n'a- 
vait point  de  rancune  à  satisfaire ,  sembla  plus  disposée  à 


144  REVUE  DE  PARIS. 

plaindre  en  lui  un  amant  fnalheureux.  Martha  ,  dont  trois 
années  de  plus  avaient  développé  la  personne  et  le  carac- 
tère, était  en  tous  points  le  contraste  de  Thei'esa.  J'ai  dit  que 
Tberesa  était  i^ie  brune  piquante  :  sa  taille  gracieuse  et 
flexible,  ses  gestes  animés,  ses  yeux  noirs  et  saboucbe  sou- 
riante, répondaient  à  la  vivacité  de  son  esprit.  Martha, 
blonde  aux  yeux  bleus ,  avait  dans  son  attitude  habituelle 
comme  dans  tous  ses  mouvemens  une  sorte  de  gracieuse  in^ 
dolence ,  et  dans  sa  physionomie  une  expression  pensive  en 
harmonie  avec  la  réserve  de  ses  manières  et  la  réflexion  qui 
semblait  précéder  ses  moindres  démarches.  Autant  la  pre- 
mière paraissait  étourdie,  autant  la  seconde  paraissait  pru- 
dente. Quoiqu'il  n'y  eût  peut-êtrerien d'excessif,  après  tout, 
dans  la  pétulance  de  l'aînée  ni  dans  le  cahne  de  la  cadet- 
te ,  si  on  les  étudiait  isolément  ;  leurs  caractères  recevaient 
un  relief  inévitable  de  leur  opposition  ;  et  comme  entre 
sœurs  on  répond  volontiers  à  une  exagération  par  uneautre, 
quand  Martha  reprochait  en  iant  à  Theresa  d'être  une 
folle  ,  Theresa  lui  reprochait  d'être  une  prude. 

Les  innocentes  querelles  des  deux  sœurs  avaient  souvent 
Pope  pour  témoin  et  pour  arbitre  :  impartial  d'abord  ,  il  de- 
vait à  la  longue  se  laisser  séduire  par  celle  des  deux  parties 
qui  captivait  le  mieux  son  juge,  et  Martha  eut  bientôt  rai- 
son auprès  de  lui  plus  souventque  Theresa.  Les  plus  petites 
choses  ne  sont  jamaisindifl'é rentes  en  amour  :  Martha  devint 
alors  la  confidente  de  Pope,  et  cette  préférence,  conquise 
sur  son  aînée  ,  devait  d'autant  plus  la  flatter  que  Pope  louait 
surtout  en  elle  ce  caractère  réfléchi  que  Theresa  essayait 
de  tourner  en  ridicule,  mais  qu'il  attribuait,  lui,  à  la  recti- 
tude de  son  jugement.  11  n'est  pas  d'éloge  qui  touche  plus 
une  jeune  sœur  que  celui  que  vous  faites  de  sa  raison  supé- 
rieure. La  vanité  de  Marlha  ne  pouvait  pas  non  plus  rester 
insensible  à  ces  vers  dont  elle  reçut  désormais  l'hommagedi- 
rect,  et  où  Pope  proclamait  tout  haut  les  qualités  qu'il  ap- 
préciait en  elle  (i).  Ces  vers,  par  lesquels  un  grand  poète 

(i)  C'est  àMartLa  Blount  que  Pope  adressa  VÉpître  sur  le 
Caractère  des  Femmes^  terminée  par  un  éloge  si  flatteur  pour 
elle. 


LiTTir.ATT  r.r.  145 

exalte  les  perfections  d'une  femme,  ne  sauraient  manquer 
fie  produire  sur  son  amour-propre  et  sur  son  cœur  quelque 
chose  de  la  satisfaction  qu'inspiraient  jadis  aux  dames  des 
chevaliers  ces  défis  publics  dans  lesquels  un  champion  dé- 
clarait envers  et  contre  tous  sa  princesse  la  plus  belle  du 
monde.  Le  défi  du  poète  retentit  jusqu'à  la  postérité.  Il  n'est 
pas  de  démenti  à  opposer  à  cette  voix  du  génie.  Le  chevalier 
mort,  un  lâche  pouvait  venir  arracher  l'écusson  du  brave 
ou  en  effacer  le  nom  que  ne  défendait  plus  sa  lance;  le  nom 
de  la  beauté  une  fois  prononcé  par  la  muse  est  consacré  par 
la  mémoire  des  siècles  et  sans  cesse  reproduit  avec  les  vers 
qui  lont  célébré. 

Quoiqu'on  ait  dit ,  non  sans  raison  ,  que  le  principe  de  l'a- 
mour chez  le  sexe  le  plus  faible  est  l'instinct  de  cette  fai- 
blesse même  qui  le  rapproche  du  sexe  le  plus  fort,  il  faut 
admettre  aussi  dans  l'amour  de  la  femme  cet  autre  principe, 
plus  conforme  à  sa  nature  anpjélique .  qui  appelle  sa  tendre 
pitié  partout  où  elle  est  invoquée  par  une  souffrance  ou  une 
infortune.  Or  c'étaient  des  consolations  que  Pope,  se  disant 
malheureux ,  demandait  aux  deux  sœurs.  La  gaieté  d'une 
amie  comme  Theresa  apporte  plutôt  des  distractions.  Une 
amie  plus  sérieuse  et  plus  aimante  ,  comme  Martha ,  sait 
mieux  nous  plaindre  et  mieux  nous  consoler.  Pope  pouvait 
donc  se  bercer  de  l'espoir  qu'il  avait  trouvé  enfin  celle  qui 
consentirait  h  lier  sa  destinée  à  la  sienne.  Cependant  sa  suscep- 
tibilité, sa  défiance  de  lui-même  quand  il  réfléchissait  à  son 
corps  contrefait,  lui  faisaient  reculer  sans  cesse  le  moment 
d'exiger  d'elle  un  aveu  direct  et  décisif.  Sa  position  était 
d'autant  plus  délicate  qu'il  s'était  prononce  d'une  manière 
formelle  contre  le  mariage  ,  contre  tout  mariage  public  du 
moins.  Au  titre  de  mari  son  imagination  associait  tous  les 
ridicules,  avec  l'impossibilité  de  discontinuer  un  jeu  ,  disait- 
il,  où  il  craignait  d'être  triché  jusqu'à  la  fin  de  la  partie  , 
sans  avoir  le  droit  de  se  plaindre  de  l'inégalité  des  chances. 

Mais  le  jour  de  l'explication  arriva,  et  Pope  ne  put  se 
souvenir,  sans  trembler,  de  l'épreuve  analogue  qui  avait 
.si  brusquement  brisé  tous  ses  liens  avec  lady  Mary  ,  au  lieu 
de  les  resserrer.  Sa  joie  fut  grande  lorsque  Martha,  avant 
de  s'engager  par  aucune  promesse  précise,  exigea  que  les 
2  i3 


140  REVUE   DU  PARIS. 

lettres  de  Pope  à  lady  Montague  et  celles  de  lady  Montague 
à  Pope  lui  fussent  communiquées. 

—  Cette  curiosité  m'est  bien  permise  ,  dit-elle.  Cette  ladj 
va  désormais  être  mon  ennemie  tout  autant  que  la  vôtre. 
Poursavoir  jusqu'à  quel  point  je  dois  la  haïr,  il  faut  que  jesa- 
clie  jusqu'à  quel  point  vous  Tavez  aimée. 

—  Ces  lettres  m'ont  été  maintes  fois  redemandées  par 
elle ,  dit  Pope. 

—  Mais  vous  vous  êtes  refusé  à  les  rendre?  Ainsi  vous 
les  avez.  Hésitez-vous  à  me  les  confier? 

—  Vos  commentaires  inévitables  distraieraient  mon  atten- 
tion. 

—  Vous  voulez  donc  les  lire  seule  ? 

—  Puisque  vous  me  le  demandez ,  je  suis  trop  franche  pour 
vous  laisser  ignorer  que  ma  sœur  n'est  pas  moins  curieuse 
que  moi  de  les  connaître. 

—  Je  m'en  doutais  :  elle  veut  y  lire  le  passé,  et  vous  l'a- 
venir. Comment  pourrais-je  résister  à  deux  curieuses  li- 
guées contre  ma  discrétion?  Demain  je  vous  apportai  la  co- 
pie de  mes  propres  lettres  et  l'original  de  celles  de  Sapho. 

—  Pourquoi  la  désigner  par  le  nom  qu'elle  porte  dans 
vos  satires?  Je  voudrais  vous  voir  plus  indifférent  quand 
on  parle  d'elle  ce  serait  plus  généreux  à  vous  et  plus  ras- 
surant pour  moi. 

—  Est-ce  le  moment  de  la  ménager,  lorsque  je  suis  à  la 
veille  de  mettre  sous  vos  yeux  des  lettres  où  vous  allez  pui- 
ser contre  moi  des  armes  funestes  peut-être? 

—  Je  vous  promets  de  relire  la  date  à  chaque  phrase  j  — 
et  ces  mots  furent  accompagnés  d'un  sourire  qui  acheva  de 
décider  Pope  au  sacrifice  qui  lui  était  demandé. 

Ce  jour  mêmcMartha  reçut  cette  correspondance,  et  Pope 
ne  reparut  chez  M*''  Blount  que  le  surlendemain,  à  l'heure 
où  il  savait  que  Marlha  serait  seule.  En  entrant ,  il  recon- 
nut une  de  ses  lettres  dans  ses  mains  :  —  Eh  bien!  dit-il, 
avais-je  raison  dhésiter  ?  Le  fameux  Laubardemont  no  de- 
mandait que  trois  lignes  de  l'écriture  d'un  homme  pour  y 
trouver  de  ([uoi  le  faire  pendre.  Quel  supplice  sortira  poiu* 
moi  do  tout  ce  papier  noirci  d'une  encre  fatale? 

—  AI)  !  monsieur  Pope,  reprit  Martha  d'un  airému  ,  quand 


LITTERATURE.  14/ 

il  y  aurait  uu  arrêt  de  mort  contre  vous  dans  cliacune  des 
autres  lettres  ,  en  voici  une  qui  vous  vaudrait  mille  fois  vo- 
tre grâce. 

—  Que  contient-elle  donc  de  si  extraordinaire  ? 

—  Quelque  chose  de  très-simple ,  mais  de  si  touchant  que 
je  veux  vous  la  lire  à  vous-même ,  puisque  vous  l'avez  ou- 
bliée. Asseyez-vous  et  écoutez-moi. 

Prosateurs  et  poètes ,  mes  maîtres  ou  mes  amis ,  vous 
n'avez  pu  oublier  Fémotion  du  jeune  homme  qui  se  voit 
pour  la  première  fois  imprimé  sur  ce  beau  vélin  et  avec  ces 
lettres  ornées  que  notre  bon  et  modeste  Delangle  ne  mar- 
chandait pas  aux  auteurs.  (  Pauvre  Delangle  !  Noti-e  ami 
bien  plus  que  notre  libraire ,  le  malheur  t'a  laissé  à  pied ,  et 
nous  ne  faisons  l'aumône  qu'aux  éditeurs  qui  viennent  la 
solliciter  en  tilbury  !  )  Mais  ce  plaisir  .  dont  on  se  lasse  si 
vite,  qu'est-il....  comparé  à  celui  d'entendre  lue  son  ma- 
nuscrit, inédit  encore,  parcelle  qu'on  aime?  Pope  goûta 
ce  bonheur  ,  assis  auprès  de  Martha  ,  et  suivant  des  yeux 
le  mouvement  de  ses  lèvres  pendant  qu'elle  lui  relisait  ce 
fragment  : 

«  J'ai  envie  de  terminer  celte  lettre  par  le  récit  d'un  évè- 
«  nement  qui  vient  d'arriver  sous  mes  yeux  ,  et  qui  a  fait 
«  une  grande  impression  sur  moi.  J'ai  passé  une  partie  de 
«  lété  dans  un  vieux  château  pittoresque  du  comté  d'Oxford, 
1)  que  lord  Harcourt  m'avait  prêté.  Il  domine  une  prairie 
"  communale,  où  à  l'ombre  d'une  meule  de  foin  étaient 
»  assis  deux  amans  aussi  tendres  qu'aucun  de  ceux  que  les 
«  romans  nous  montrent  sous  le  feuillage  d'un  hêtre.  L'un 
»  s'appelait (  que  le  nom  soit  un  peu  dur ,  n'importe)  John 
«  Hugues  et  l'autre  Sara  Drew.  John  était  un  garçon  bien 
»  fait ,  âgé  de  vingt-cinq  ans  ;  Sara  une  brune  de  dix-huit. 
«  John  avait  pendant  plusieurs  mois  supporté  le  travail  du 
»  jour  dans  le  même  champ  que  Sara.  Chaque  matin  et 
»  chaque  soir  ,  lorsque  c'était  l'heure  de  traire  les  vaches  , 
»  c'était  lui  qui  les  lui  conduisait.  Leur  amour  était  un  sujet 
»  de  conversation,  mais  non  de  scandale  pour  le  voisinage; 
«  car  ils  n'avaient  pas  d'autre  pensée  que  de  s'unir  en  ma- 
)>  riagc  légitime.  Le  matin  même,  John  venait  d'obtenir  le 
»  consentement  des  parens  de  Sara ,  et  ils  n'avaient  plus 


148  UEVUE   DE    PARIS. 

»  que  la  semaine  à  attendre  pour  être  heureux.  Ce  jour-là 
»  peut-être  ,  dans  les  intervalles  de  leurs  travaux ,  ils  par- 
»  laient  de  leurs  habits  de  noces  ;  et  John  faisait  des  bou- 
))  quets  de  pavots  et  d'autres  fleurs  pour  assortir  au  teint  de 
.)  Sara  les  nuances  d'un  nœud  de  rubans  dont  il  voulait  lui 
»  faire  présent  la  veille  de  leur  mariage.  C'était  le  dernier 
»  jour  de  juillet.  Tout-à-coup  un  orage  éclate,  un  orage  ter- 
»  rible ,  mêlé  d'éclairs  et  de  tonnerre ,  qui  force  les  paysans 
■1  à  chercher  un  asile  sous  les  arbres  ou  le  long  des  haies. 
.)  Sara  tombe  effrayée  ,  hors  d'haleine  ,  sur  un  tas  de  foin; 
:■>  John  (  qui  ne  la  quittait  jamais  )  s'asseoit  à  son  côté  , 
)  après  avoir  disposé  deux  ou  trois  bottes  de  manière  à  lui 
»  servir  d'abri.  Au  même  instant ,  on  entend  un  coup  de 
.)  tonnerre  si  violent  qu'on  eût  dit  que  la  voûte  du  ciel  se 
»  partageait  en  deux  ;  les  paysans  inquiets  s'appellent  les 
«  uns  les  autres  ;  ceux  qui  étaient  le  plus  près  de  nos  deux 
»  amans  ne  les  entendant  pas  répondre  vont  à  l'endroit  où 
»  ils  s'étaient  réfugiés.  On  aperçoit  d'abord  une  légère  fu- 
M  mée  au-dessus  du  foin,  puis  le  couple  fidèle...  John  avait 
»  passé  un  bras  autour  du  cou  de  Sara,  et  étendu  l'autre 
«  sur  son  visage ,  comme  pour  la  protéger  contre  la  flamme 
»  de  réclair...  Ils  étaient  morts,  déjà  raides  et  froids  dans 
>  cette  tendre  attitude;  mais  leurs  corps  conservaient  en- 
»  core  les  couleurs  de  la  vie;  on  remarquait  seulement  que 
)  Sara  avait  un  de  ses  sourcils  un  peu  Ijrûlé  ,  et  une  petite 
>'  tache  entre  les  deux  seins.  Ils  furent  ensevelis  le  lende- 
«  main  dans  un  même  tombeau  de  la  paroisse  de  Stanton- 
>»  Harcourt  ,  où  milord  Harcourt,  à  ma  prière  ,  leur  fit 
>^  élever  un  monument.  Je  me  chargeai  de  l'épitaphe,  dont 
"  je  ne  suis  pas  content.  Je  regrette  que  vous  n'ayez  pas  été 
•)  en  Angleterre.  Vous  auriez  mieux  réussi  que  moi  à  la  faire; 
»  car  vous  ne  vous  y  seriez  pas  refusée  si  je  vous  l'avais  de- 
'^   mandé  pour  une  circonstance  si  touchante. 

>i  A  tout  prendre  ,  je  ne  puis  trouver  ces  deux  amans  raal- 
«  heureux.  Le  plus  grand  bonheur  pour  eux  ,  après  celui 
»  de  vivre  comme  ils  animaient  vécu ,  était  de  mourir  comme 
»  ils  sont  morts.  La  plus  grande  gloire  à  laquelle  ils  pou- 
«  vaient  prétendre  était  d'avoir  un  monument  pour  consa- 
.)   crer  leur  souvenir  ;  à  moins  que  vous  ne  leur  en  accordiez 


LITTÉRATIRE.  149 

.^   une  autre...  ,  celle  dètre  houorés  d'une  larme  des  plus 
«  beaux  yeux  du  monde ^) 

—  Et  cette  larme  fut  refusée  par  celle  à  qui  vous  la  de- 
mandiez ,  dit  Martha  ,  après  avoir  elle-même  essuyé  ses 
yeux,  u  Elle  vous  répondit  par  une  froide  raillerie  (i).» 

—  Elle  n'aimait  pas ,  répondit  Pope. 

—  Croyez-vous  doncquïl  soit  nécessaire  d'aimer  pour  ne 
pas  être  insensible  ?  reprit  Martha. 

—  Non  ,  sans  doute;  mais  je  serais  si  heureux  d'interpré- 
ter ainsi  les  larmes  que  vous  venez  de  répandre. 

—  Voici  ma  mère  et  ma  sœur  ,  monsieur  Pope.... 

—  N'allez-vous  pas  demain  toutes  les  trois  au  théâtre 
pour  profiter  de  la  loge  de  Congrève  ? 

—  Pour  ma  part  ,  rien  de  moins  sûr. 

L'entrée  de  M'"'  Blount  et  de  Theresa  interrompit  cet 
entretien  ;  mais  Pope  crut  avoir  compris  que  Martha  ,  afin 
de  le  continuer  ,  trouverait  quelque  prétexte  pour  rester 
seule  le  lendemain. 

Le  lendemain ,  en  effet  ,  à  l'heure  du  spectacle  il  se  ren- 
dit chez  M"  Blount.  La  servante  était  sur  la  porte  et  lui  dit 
que  miss  Martha  n'avait  pu  accompagner  sa  mère  et  sa 
sœur  ,  parce  qu'elle  se  plaignait  d'un  commencement  de 
migraine.  Pope  courut  au  salon  ,  très-peu  alarmé  de  cette 
indisposition  subite  ;  mais  en  ouvrant  la  porte  ,  il  lui  sem- 
bla que  sa  présence  causait  à  Martha  une  sorte  d'embarras  , 
car  son  premier  mouvement  fut  daller  k  un  tiroir  et  d'y 
glisser  un  papier.  Une  pensée  de  soupçon  et  de  jalousie 
s'éveilla  dans  l'esprit  de  Pope. 

—  Serais-je  indiscret  ?  demanda-t-il ,  en  fixant  les  yeux 
sur  le  tiroir  à  demi  fermé. 

(i)  La  réponse  Je  lady  Montague  (i'^"  novembre  1716)  est  en 
effet  l'expression  de  la  plus  profonde  moquerie.  Elle  envoie  à  Pope 
une  épitaphe  qui  n'est  que  la  parodie  de  la  sienne ,  et  où  elle  dit 
qu'en  effet  «  JoLn  et  Sara  furent  très -heureux  de  mourir  avaut  le 
«  mariage,  car  probablement  au  bout  de  l'année  ils  auraient  été, 
^•  elle  une  femme  battue,  et  lui  un  mari  dupé  : 

^'  For  bad  they  seen  ihe  next  ycar's  sun 
«  A  beaten  wile  and  cuckold  s"\^ain,  etc.  ^ 
a  i3. 


150  REVUE  DE    PARIS. 

Il  était  évident  que  Martha  désirait  éluder  de  répondre  , 
et  que  cette  préoccupation  excusait  dans  son  esprit  ce  qu'il 
y  avait  de  peu  courtois  dans  cette  froide  question. 

« — Vous  voyez,  dit-elle  avec  autant  de  douceur  que  si  Pope 
Veut  abordée  avec  moins  de  défiance ,  vous  voyez  qu'il  n'était 
pas  bien  sûr  que  je  profiterais  du  billet  de  M.  Congrève 
pour  aller  voir  jouer  Zop'e/a/'  /op-e  (i)  (Amour  pour  amour.) 

—  Ce  n'est  pas  ,  j'espère  ,  le  titre  de  la  comédie  qui  vous 
a  fait  peur? 

—  Eu  vérité  ,  dit-elle  avec  un  sourire  qui  aurait  dû 
ëmousser  vingt  soupçons  comme  celui  qui  avait  traversé  le 
cœur  de  Pope  ,  le  titre  ,  peut-être ,  est  ce  que  je  trouve  de 
plus  séduisant  dans  la  pièce. 

—  Vous  approuvez  donc  l'indulgence  d'Angélique  pour 
Valentin  ? 

—  Valentin  lui  fait  de  si  belles  promesses  ! 

—  Et  puis,  elle  lui  doit  quelques  dédommagemens  pour 
l'avoir  fait  si  long-temps  attendre. 

—  Fort  bien,  messieurs  ,  il  nous  est  défendu  de  vous 
éprouver  :  Angélique  a  tort  lorsqu'elle  vous  accuse  de  man- 
quer de  persévérance. 

—  Angélique  aura  mille  fois  raison  ,  si  vous  voulez  plai- 
der pour  elle  ;  mais  daignerez-vous  aussi  l'imiter  en  tous 
points  aujourd'hui  ? 

—  Je  vous  comprends  ,  dit  Martha  ,  qui  cherchant  tou- 
jours à  éloigner  Pope  du  tiroir  vers  lequel  il  tournait  encore 
les  yeux  de  temps  en  temps ,  le  laissa  s'asseoir  auprès  d'elle, 

et  lui  abandonna  sa  main Mais   vous  ne  prétendez  pas 

que  nous  jouions  la  comédie  ,  j'espère? 

—  Quelle  preuve  de  ma  sincérité  vous  faut-il  encore  ?  11 
ne  me  reste  plus  qu'à  devenir  fou  comme  Valentin. 

—  Dieu  vous  en  préserve  !  tout  poète  que  vous  êtes. 

(i)  Lovejor  love  (Amour  pour  amour)  est  peut-èlrc  la  meil- 
leure comédie  de  Congrève.  Valentin,  l'amant  d'Angclitjue  .  se  fait 
passer  pour  fou  pendant  une  grande  partie  de  la  pièce;  Angélique, 
après  l'avoir  long-temps  éprouvé  ,  consent  à  lui  donner  sa  main.  Il 
y  a  quelque  rcsscrablaucc  cuire  Love  for  loi'c  et  le  Joueur  de 
Bernard. 


LITTÉRATURE.  15] 

—  Près  de  vous,  je  ne  suis  pas  toujours  bien  sûr  de  ma 
raison. 

—  Souvenez-vous  pourtant  qu'Angélique   ne  consent  à 
dire  à  Valentin  qu'elle  Taimc  que  lorsqu'il  redevient  sage- 
Mais  comme  il    arrive  souvent   dans    un   tête-à-tête ,  il 

parait  que  cette  recommandation  de  sagesse  n'était  pas 
faite  d'un  air  assez  sévère  5  car  ce  fut  au  même  instant  que 
Pope  cueillit  son  premier  baiser,  sans  témoins,  sur  les 
lèvres  de  la  jeune  prude.  Effrayée  elle-même  d'avoir  jus- 
liâé  ainsi  le  vers  où  le  poète  déclare  que  la  femme  n'est 
qu'une  continuelle  contradiction,  Martha  tressaillit  tont-à- 
coup ,  se  leva  et  s'enfuit  dans  une  pièce  voisine  en  cachant 
son  front  dans  ses  mains. 

Pope,  troublé  lui-même  un  moment  de  son  propre  bon- 
heur, hésitait  encore  à  la  suivre,  lorsque  son  regard  ren- 
contra le  tiroir  où  il  avait  en  entrant  vu  cacher  le  papier , 
objet  de  son  indéfinissable  inquiétude 5  il  y  courut,  l'ouvrit 

et  s'empara  de  cet  écrit  mystérieux Il  contenait  des 

vers;  le  poète  les  parcourt  des  yeux  :  c'était  une  satire  con- 
tre lui,  cette  fameuse  satire  adressée  à  lui-même  par  lady 
Mary  Montague ,  et  qui  se  termine  par  cette  apostrophe 
virulente  : 

«  Oserais-tu   contester  la  justice  de  ce  monde  qui 

«  te  laisse  ainsi  seul  comme  un  proscrit?  Si  en  droit  il  faut 
«  avoir  tué  pour  être  homicide ,  en  équité  le  meurtre  existe 
«  déjà  dans  l'intention  de  le  commettre.  Ainsi ,  puisque  ta 
t<  lâche  main  poignarde  un  nom  et  tente  d'assassiner  au 
«  moins  notre  réputation,  que  l'arrêt  du  premier  homicide 
«  soit  le  tien;  que  jamais  l'oubli  ni  le  pardon  n'effacent  ta 
«  méchanceté.  Autant  que  tu  hais  ,  sois  haï  ;  avec  Vemblème 
«  de  ton  ame.  difforme  empreinte  sur  le  dos ,  comme  Gain 
«  avait  sur  le  front  l'emblème  de  la  sienne  marquée  de  la 
'<  main  de  Dieu  ,  sois  comme  Gain,  maudit  et  vagabond  (1)  » 

(i)  Aiul  wilh  tbe  emblem  of  ihy  crookeimind 
Marked  ou  ihy  back  ,  etc.,  etc.  * 

Verses  addresscd  to  the  imilaLor  of  Horace. 

Ou  croil  que  loi  il  Hervey  fut  le  collaborateur  de  lady  Monlajiu^ 
dans  cette  satire. 


102  REVUE    DE    PAULS. 

De  pareils  vers  tioiivés  chez  Marlha!  Était-ce  uue  trahi- 
son ?  Ne  s'était-elle  depuis  quelque  temps  montrée  si  ten- 
dre en  apparence  avec  Pope  que  d'accord  avec  ses  ennemis 
pour  lui  arracher  des  sermens  et  en  rire,  pour  lui  dérober 
tous  ses  secrets  et  les  leur  livrer.  Et  ces  lettres  vainement 
redemandées  par  lady  Montagne  ,  puis  si  facilement  obte- 
nues par  Martha  ,  qu'en  avait-elle  fait  ?  Quelle  coïncidence  ! 
L'imagination  du  poète  soupçonneux  ne  savait  à  quelle 
supposition  s'arrêter.  Il  était  en  proie  à  la  plus  cruelle  tor- 
ture, lorsque  Martha  rentra,  et  apercevant  le  fatal  papier 
à  sa  main,  devina  ce  qui  venait  de  se  passer.  Un  peu  con- 
fuse elle-même,  elle  resta  d'abord  muette,  et  Pope  rompit 
le  premier  ce  triste  silence. 

«  —  Et  vous  aussi ,  dit-il ,  vous ,  Martha  ,  vous  vous  seriez 
fait  un  jeu  barbare  de  ma  crédulité;  vous  aussi, vous  seriez 
associée  à  la  haine  qui  me  poursuit  de  ses  lâches  outrages.... 
Oui  5  sans  doute  ,  vous  aviez  le  droit  de  repousser  une  pas- 
sion sur  laquelle  j'ouvre  enfin  les  yeux.  J'étais  un  amant 
ridicule,  je  le  sens,  mais  j'étais  aussi  un  ami,  un  frère 
pour  vous ,  Martha  ,  et  à  ce  titre  je  méritais  peut-être  votre 
pitié.  i> 

Si  au  lieu  de  ce  reproche  si  mélancolique  Pope  eût  fait 
parler  la  colère  et  l'indignation  qui  avaient  d'abord  soulevé 
son  ame,  Martha  eût  pu  trouver  plus  facilement  le  langage 
de  la  dignité  offensée  pour  lui  répondre  et  le  faire  rougir 
d'un  pareil  soupçon;  mais  les  larmes  coulèrent  de  ses  yeux 
lorsqu'elle  lui  dit  : 

«  —  Quoi  donc  !  vous  dirai-je  à  mon  tour.  C'est  un  frère, 
un  ami  qui  me  soupçonne  et  m'accuse  !  Que  l'amant  soit 
injuste,  j'en  suis  moins  surprise  ;  mais  comment  l'ami  et  le 
frèren'ont-ils  pas  trouvé  une  supposition  plus  honorable  pouï" 
l'amie  et  la  sœur?  Moi,  servir  la  haine  de  vos  ennemis! 
Vous  n'avez  pas  senti  que  c'était  mon  repos  bien  plus  que 
le  vôtre  quils  voulaient  troubler  en  me  révélant  les  outra- 
ges dont  leuç  rage  vous  accable  ;  ou  s'ils  ont  cru  qu'en  vous 
représcntafit  sous  ces  noires  couleurs  ils  cfl'raieraicnt  mon 
îlévoucmcnt,  ils  connaissent  bien  mal  le  cœur  d'une  fejnme  ! 
Vous  auriez  plutôt  à  les  remercier  ,  monsieur  Pope  :  en 
voulant  vous  rendre  à  mes  yeux  si  méchanl:  et  si  ridicule  , 


LITTÉRAIURE.  153 

ils  n'ont  réussi  quà  me  faire  mieux  comprendre  que  vous 
pouviez  quelquefois  être  à  plaindre  de  leur  persécution,  et 
que  c'était  à  moi ,  votre  sœur,  votre  amie  ,  qu'il  appartenait 
de  vous  consoler...  Monsieur  Pope,  continua-t-elle,  j'au- 
rais voulu  vous  épargner  la  lecture  de  ces  vers ,  qui  venaient 
de  m'être  remis  par  un  valet  inconnu ,  lorsque  vous  êtes 
entré.  Vous  étiez  sincère  tout  à  l'heure  ,  je  le  pense ,  remer- 
ciez-les donc,  vous  dis-je;  si  ce  n'eût  pas  été  pour  vous 
faire  oublier  ce  maudit  papier  ,  je  n'eusse  probablement  pas 
encore  ce  soir  cessé  de  mériter  ce  titre  de  prude,  que  ma 
sœur  me  donne  quelquefois  en  riant.  >■> 

—  Ah!  s'écria  Pope,  je  suis  en  effet  un  amant  bien  ingrat 
et  bien  coupable;  comment  expier  mes  injustes  soupçons, 
comment  pourrai-je  mériter  ma  grâce? 

— Vous  le  pouvez  encore ,  dit  Martha  ,  qui  n'attendit  pas 
pour  sourire  que  toutes  ses  larmes  fussent  essuyées,  vous  le 
pouvez,  en  jurant  que  vous  ne  serez  désormais  ni  trop 
curieux ,  ni  trop  indiscret ,  ni  trop  jaloux ,  quelles  que  soient 
les  apparences. 

—  Si  le  passé  m'est  pardonné  .je  vous  réponds  de  l'avenir. 

—  Monsieur  Pope,  voici  l'heure  où  va  finir  le  spectacle. 
Je  suis  bien  forcée  de  terminer  cette  scène  en  même  temps 
que  la  pièce.  Avouez  que  votre  folie  égalait  celle  du  Valen- 
tin  de  M.  Congrève. 

—  Je  vous  promets  de  mériter  mieux  que  lui  le  pardon 
d'Angélique. 

—  La  première  fois  qu'on  jouera  Amour  pour  Amour ,  je 
veux  que  nous  y  allions  ensemble  ,  dit  Martha. 

—  Je  m'en  souviendrai .  répondit  Pope  ;  ce  sera  désormais 
ma  pièce  favorite. 


104  REVUE    DE    PAJIIS. 

ÉPILOGUE. 

UNE    CONVERSATION    DE  GAKNISON. 

(La  scène  se  passe  à  Louisbourg ,  en  1^44  >  'vingt-deux  ans  après 
la  date  des  évènemens  qui  précèdent.  Les  officiers  d'un  régiment 
formant  la  garnison  du  cap  Breton ,  conquête  nouvelle  de  An- 
glais en  Amérique,  viennent  de  déjeuner  tous  ensemble  lorsqu'on 
leur  apporte  les  journaux  d'Angleterre;  le  major  s'en  empare  et 
en  fait  la  lecture.  ) 

LE  MAJOR. — Attention,  messieurs,  voici  les  nouvelles 
d'Europe. — Allemagne ,  11  mai  i744-  La  nouvelle  se  con- 
firme que  le  roi  de  Prusse,  qu'on  croyait  résolu  à  rester 
neutre ,  depuis  qu'il  tenait  la  Silésie  ,  vient  de  contracter 
une  alliance  plus  étroite  avec  le  roi  de  France  et  l'empe- 
reur.—  Flandre,  20  mai.  Sa  Majesté  le  roi  de  France  est 
entré  à  Courfray  le  18  ,  et  se  prépare  à  investir  Menin  et 
Ypres.  C'est  l'abbé  de  Saint-Germain-des-Prés  qui  com- 
mandera le  siège  d'Ypres. 

UN  OFFICIER  IRLANDAIS.  — Il  paraît  quc  les  généraux  sont 
devenus  rares  en  France ,  puisque  le  roi  Louis  XV  quitte 
M""'  de  Chateauroux  pour  se  mettre  en  campagne ,  et  que 
ce  sont  les  abbés  qui  commandent  les  troupes. 

LE  MAJOR  ,  continuant.  — France,  Paris  ,  28  mai.  Le  prince 
Charles-Edouard  est  parti  pour  les  côtes  de  Picardie,  afin 
d'activer  par  sa  présence  l'expédition  qui  doit  le  transporter 
en  Angleterre,  sous  les  ordres  du  duc  de  Richelieu. 

UN  CAPITAINE  — Si  le  Prétendant  appelle  l'invasion  étran- 
gère au  secours  de  la  rose  blanche  ,  autant  d'auxiliaires 
français  de  plus  ,  autant  de  partisans  anglais  de  moins. 
V'oyons  ce  qu'on  dit  en  Angleterre. 

LE  MAJOR.  — Nous  y  voici.  Grande-Bretagne  :  Edimbourg  , 
28  mai.  On  remarque  depuis  quelque  temps  une  grande 
agitation  parmi  les  montagnards.  Des  émissaires  jacobites 
ont  parcouru  les  highlands  et  les  îles,  prêchant  l'insurrec- 
tion. James  Mac-Grcgor  a  été  arrêté  à  Invcrncss  pour  avoir 
crié  •  A  bas  le  roi  Georges',  cl  Charles  StuarlJ'or  evcr!  (A 


LITTÉRATrRE.  155 

un  officier  écossais  :  )  Lieutenant  Macdonald  ,  voilà  votre 
Ecosse  qui  s'attirera  de  mauvaises  affaires. 

l'officier  écossais. —  Il  Griffes  contre  griffes,  comme  dit 
Conan  à  Satan,  et  le  diable  emporte  les  plus  courtes.  >> 

LE  MAJOR.  —  Au  diable  vos  proverbes  gaéliques  ou  jaco- 
bites ,  auxquels  on  ne  comprend  rien ,  monsieur  Macdo- 
nald; mais  voici  le  correctif  des  nouvelles  d'Ecosse  aux 
nouvelles  de  Londres.  — Londres,  V^  juin.  Chambre  des 
lords.  Leurs  Seigneuries  ont  discuté  le  bill  adopté  par  l'au- 
tre chambre,  qui  prononce  la  peine  de  haute  trahison  con- 
tre quiconque  correspondra  avec  les  princes  de  la  famille 
exilée.  Le  lord-chancelier  a  proposé  d'étendre  le  crime  de 
haute  trahison  à  la  postérité  des  coupables,  tant  qu'il  exis- 
tera un  petit -fils  de  Jacques  IL  On  croit  que  cet  amende- 
ment sera  adopté. 

l'officier  écossais.  —  Si  cette  loi  passe,  je  risque  d'être 
fusillé  en  Amérique , par  la  seule  raison  que  mon  grand-père 
se  sera  fait  pendre  en  Ecosse;  admirable  logique  de  l'esprit 
de  parti! 

LE  COLONEL.  —  Allous  ,  mcssicurs  ,  point  de  commentaire 
politique. 

LE  MAJOR.  Je  passe  alors  aux  nouvelles  littéraires.  —  Les 
dernières  lettres  que  les  amis  de  lady  Wortley  Montagne 
ont  reçues  d'elle  sont  datées  d'Avignon.  Cette  dame  se  loue 
beaucoup  des  égards  du  jeune  vice-légat.  Ils  ont  fait  ensem- 
ble un  pèlerinage  à  Vaucluse  et  un  autre  à  Saint-Remy  pour 
visiter  l'arc  de  triomphe  de  Marins.  —  On  a  joué  hier  au 
théâtre  de  Drury-Lane  un  drame  en  trois  actes  :  Loi^e  the 
cause  and  cure  qf  grief  ,(^n  ou.  attribue  à  M.  Thomas  Cooke. 
Le  public  Ta  justement  sifflé. 

UN  officier.  —  Ce  qui  veut  dire,  peut-être,  que  l'auteur 
a  été  victime  d'une  cabale  ;  j'ai  sifflé  pour  ma  part  plus  d'une 
bonne  pièce  quand  j'étais  à  Londres. 

LE  MAJOR.  —  Avant  hier ,  3o  mai,  Alexandre  Pope  est  mort 
à  Twickenham  ,  après  avoir  reçu  tous  les  sacremens  du  pa- 
pisme. Miss  Martha  Blount,  son  amie  depuis  vingt  ans  et 

plus,  lui  a  fermé  les  yeux Messieurs,  l'Angleterre  a 

fait  une  grande  perte. 

TN  VIEUX  LIEUTENANT.  —  Un  poètc  papistc  î 


156 


REVUE    DE    TARIS. 


LE  MAJOR.— -Un  grand  poète,  monsieur  :  le  traducteur  d'Ho- 
mère, l'auteur  deV Essai  sur  i' homme,  de  YEssai  su?' la  cri. 
tique,  et  de  tant  d'autres  poèmes  qui  vivront  autant  que  la 
langue  dans  laquelle  ils  sont  écrits. 

vs  CAPITAINE.  —Je  l'ai  couuu  ^  moi,  messieurs,  chez  lord 
Oxford...  Un  petit  homme^  d'une  figure  assez  agréable  et 
fine, mais  bossu  et  avec  des  jambes  grêles  comme  celles 
d'une  araignée  :  si  faible  et  si  frileux  qu'il  mettait  trois  pai- 
res de  bas,  se  matelassait  avec  de  la  flanelle  ou  des  fourru- 
res, et  avait  besoin  de  soutenir  sa  taille  au  moyen  d'un 
corset.  Vous  devez  vous  le  rappeler ,  commandant,  car  vous 
l'avez  vu  aussi  chezmilord,  avec  son  habit  noir  et  sa  petite 
épée  au  côté  ? 

LE  COMMANDANT.  — Si  je  me  rappelle  M.  Pope!  J'ai  des 
raisons  pour  cela.  Croiriez-vous,  messieurs,  que  ce  petit  bossu 
avait  été  mon  rival? 

TOUS. — Et  votre  rival  heureux  ,  peut-être. 

LE  COMMANDANT. — Ma  foi ,  mcssicurs ,  si  je  l'emportai  sur 
lui  une  fois,  je  fus  forcé  de  battre  en  retraite  une  autre. 

TOUS. —  Ce  doit  être  une  singulière  histoire. 

LE  COMMANDANT.  —  Elle  me  parut  telle  alors;  mais  hélas  î 
elle  est  un  peu  vieille  aujourd'hui. 

l'officier  irlandais.  — Racontez  toujours. 

LE  COMMANDANT. — M.  Popc  ct  moi  uousfaisious  tous  deux 
la  cour  à  la  même  ladj,  qui  le  congédia  pour  moi,  quoi- 
qu'il fut  le  premier  en  date.  Depuis,  nous  apprîmes  qu'il 
était  consolé  de  sa  défaite  par  une  jeune  provinciale  qui 
vivait  sous  le  charme  de  ses  vers.  Fier  de  mon  premier 
avantage,  je  m'avisai,  en  franc  étourdi,  de  parier  que  je  le 
supplanterais  là  encore;  mais  j'eus  beau  me  mettre  en  frais 
d'oeillades  et  de  soupirs,  suivre  partout  la  belle  au  specta- 
cle et  à  l'église ,  je  fiais  par  aller  m'avouer  vaincu  à  Milady , 
qui ,  s'il  faut  tout  dire ,  ayant  conservé  quelque  rancune 
contre  M.  Pope ,  m'avait  elle-même  poussé  à  cette  folie 
aventure. 

l'officier  irlandais.  —  Voilà  bien  les  femmes;  mais  elle 
dédommagea  son  champion,  fidèle  malgré  lui. 

LE  commandant.  —  C'est  ce  qui  vous  trompe,  monsieur 
Glamorgan.  Milady,  lui  dis-je,  miss  Martha  Blount,  car 


LITTÉRATURE.  157 

c'était  elle-même,  celle  qui  d'après  la  gazette  a  fermé  les 
yeux  à  M.  Pope, miss  Martha  Blount  est  une  vertu  farouche 
et  ridicule  ;  M.  Pope  se  vante  s'il  se  dit  aimé  de  ce  petit 
dragon  ;  j'ai  perdu  mon  latin  avec  elle.  —  Une  vertu  !  me 
répondit  milady;  croyez  bien  que  ce  n'est  qu'une  prude 
trop  heureuse  d'abriter  sa  prétendue  sagesse  derrière  la 
bosse  de  son  amant.  J'en  suis  fâchée;  mais  vous  me  don- 
nez une  triste  idée  de  votre  persévérance.  Il  faut  se  défier 
des  jeunes  gai  ans  aussi  bien  faits  que  vous  ;  ils  tournent 
trop  facilement  le  dos  à  l'ennemi.  Trouvez  bon  que  je  cher- 
che un  chevalier  plus  brave  et  moins  fort  en  latin.  Milady 
faisait  allusion  à  une  autre  anecdote  que  je  veux  aussi  vous 
conter.... 

LE  MAJOR.  — Après  la  parade  ,  commandant;  car  j'entends 
le  tambour. 
[On  entend  le  roulement  du  tambour.  Tous  les  officiei's  se. 
lèi'ent  et  snj^tent.) 

Amédée  PicnoT  (i). 

(i)  J'ajouterai  une  note  biographique.  Miss  Martha  Blount 
avait  été  iustallée  chez  Pope  après  la  mort  de  sa  mère.  Johnson 
nous  apprend  que  chacun  lui  faisait  accueil  comme  si  elle  eût  été 
la  sœur  ou  la  femme  du  poète.  Elle  lui  survécut  dix-huit  ans,  pt 
mourut  en  1762,  la  même  année  que  lady  Wortley  Montague. 


^ 


LE  LENDEMAIN  D'UNE  CONSPIRATION. 


SCENE    HISTORIQUE. 


1^  Le  3  Janvier  1828,00  découvrit  à  Venezuela  une  conspiration 
royaliste  dans  laquelle  étaient  compromis  un  grand  nombre  de 
moines,  d'ecclésiastiques  et  d'individus  distingués  par  leur  rang 

ou  les  emplois  qu'ils  exerçaient  sous  le  gouvernement  colombien. 
Jamais,  depuis  iS-?/^,  la  république  n'avait  couru  un  si  grand 
danger.  Le  général  Barradas  était  arrivé  de  la  Corogue  à  Puerlo- 
Ricoavec  une  flotte  et  onze  mille  hommes  de  troupes  choisies;  les 
conspirateurs  comptaient  sur  la  jonction  de  Barradas  et  de  l'amiral 
Laborde  ,  qui  devaient  opérer  simultanément  leur  descente  à  Ve- 
nezuela. Les  généraux  Paez  et  Arismendi  sauvèrent  la  Colombie 

d'une  guerre  civile  parleur  courage,  leur  vigueur  et  leurs  promptes 

mesures. 

Paez  a  eu  le  malin    une  violente  altercation   avec  Arismendi , 

parce  que  celui-ci  refusa  de  concourir  à  sauver  ses  deux  frères  de 

lait  compromis  dans  lacouspiration.Lascènese  passe  à  Laguayra.} 

{Fo7\  Quart.  Rew.) 

PERSONNAGES.  —  Paez.  —  Arismendi.  —  Un  Moine. 
—  Officiers. 

(Il  est  huit  heures  du  soir.  Arismendi  et  ses  aidcs-de-camp  sont 
assis  autour  d'une  table  couverte  de  papiers.  Le  général  fume 
un  cigarillo  ;  les  autres  écrivent ,  un  officier  entre.  ) 

L' Officier.  —  Général ,  un  moine  demande  à  vous  parler. 
Arismendi.  —  Son  nom? 

L'Officier.  —  Il  refuse  de  le  dire,  et  prétend  avoir  des  com^ 
municalions  importantes  à  vous  faire. 

Arismendi.  —  Qu'il   entre.  (L'officier  sort   ri    inlroduil    ini 


LITTÉRATURE.  159 

moiutf  dont  le  capuchon  est  baissé  sur  ses  yeux  et  qui  s'arrcte  à  la 
porte.) 

Arismendi.  —  Que  dcsirez-vous ,  padre?  parlez  ,  le  temps  est 
précieux. 

Le  Moine.  — J'ai  d'importans  secrets  à  révéler. 

Arismendi.  —  Parlez. 

Le  Moine   —  Je  ne  le  puis  devant  témoins. 

Arismendi.  —  Ce  sont  de  fidèles  officiers  delà  république  ; 
parlez  sans  crainte. 

Le  Moine.  —  Ce  que  j'ai  à  vous  dire  n'est  destiné  qu'à  l'o- 
reille dWrismendi.  (  Arismendi ,  après  un  moment  d'hésitation 
employé  à  examiner  le  moine ,  se  tourne  vers  ses  officiers,  et 
-leur  fait  signe  de  sortir.  ) 

Arismendi.  — Maintenant,  padre. 

Le  Moine.  —  Et  celui-là?  (  montrant,îa  sentinelle  à  la  porte.) 

Arismendi.  —  Il  appartient  à  la  légion  irlandaise  ,  et  n'entend 
pas  un  mot  d'espagnol.  Parlez  sans  crainte;  mais  d'abord  votre 
nom  ? 

Le  Moine.  —  Mon  nom?  Ah!  il  y  a  long-temps,  bien  long- 
temps, qu'il  n'a  été  prononce  dans  les  murs  de  la  Gayra.  (  11  s'ap- 
proche de  la  table  et  se  découvre.  )  Juanito,  me  reconnais-tu? 

Arismendi.  —  Grand  Dieu  !  est-il  possible!  Padre  Ramon  de 
Suza...  mon  ancien  précepteur  !  (11  se  lève  avec  empressement  et 
lui  tend  la  main.  Le  moine  fait  quelques  pas  en  arrière.  ) 

Le  Moine.  — Ecoute-moi  d'abord.  (Le  moine  s'asseoit  len- 
tement sur  le  bras  d'un  fauteuil  et  fait  signe  à  Arismendi  de  re- 
prendre sa  place.)  Oui...  C'est  moi!...  Moi,  l'ancien  prieur  vénéré 
de  Sainte-Marthe,  aujourd'hui  le  proscrit  padre  José  I 

Arismendi.  —  Vous,  padre  José!  José  ,  le  chef  de  la  conspi- 
ration servile  !  Malheureux  !  que  venez-vous  chercher  ici  ? 

Le  Moine.  —  Ecoute-moi...  Chassé  par  le  décret  impie  qui  dé- 
pouilla les  couvens  et  en  expulsa  les  saints  solitaires,  je  jurai  de 
consacrer  le  reste  de  mes  jours  à  délivrer  mon  pays  des  tyrans 
perfides  et  des  traîtres  ambitieux  qui  l'ont  enchaîné  sous  un  vain 
prétexte  de  liberté.  (Arismendi  veut  l'interrompre;  le  moine  met 
la  main  sur  le  bras  du  général ,  et  continue  d'une  voix  plus  ferme.  ) 
Je  m'embarquai  pour  l'Espagne.  Après  de  nombreuses  privations 
et  des  dangers  de  tout  genre,  j'arrivai  enfin  à  Madrid,  où  j'eus 
Je  bonheur  de  voir  notre  souverain ,  don  Ferdinand  VII ,  que  Dieu 


160  REVUE    DE    PARIS. 

conserve  loug-lemps  !  Je  lui  représentai  les  souffrances  de  mon 
pauvre  pays,  et  reçus  de  lui  des  pleins-pouvoirs  pour  user  de  tous 
les  moyens  humains  dans  le  but  de  sa  délivrance.  Si  je  réussis, 
que  la  gloire  en.  soit  au  Tout-Puissant!  Si  je  succombe,  comme 
les  trois  jeunes  hommes  dans  la  fournaise  de  Babylone  ,  je  chan- 
terai encore Hosanna  !  hosanna  !  (Se  levant  brusquement.)  Juan 
Arismendi  jles  destinées  de  ta  patrie  sont  dans  tes  mains.  Saignante 
encore  et  suppliante,  elle  te  tend  les  bras...  Eesteras-tu  sourd  à 
ses  prières  ?  Rejette  l'ignoble  livrée  de  ses  tyrans  démagogues  , 
foule  aux  pieds  ces  enseignes  maudites  et  mérite  le  titre  de  notre 
moderne  Cortez,  du  second  conquérant  de  TAmérique. 

Arismendi.  — Assez  ,  moine  fanatique,  qu'oses-tu  me  proposer  ? 
Ne  sais-tu  pas  queDavila,  Gutierrez,  Revillagigedo ,  Salmon  et 
presque  tous  leurs  complices  sont  arrêtés ,  condamnés,  et  sur  le 
point  d'être  fusillés?  Ne  sais-tu  pas  que  la  sainte  cause  de  la  liberté 
a  triomphé,  sur  toute  l'étendue  de  la  république  ,  des  impuissantes 
machinations  de  quelques  satellites  du  tyran  espagnol?  Tremble 
pour  toi-même  ! 

Le  Moine.  —  Trembler  pour  moi-même!  Ah!  la  même  main 
qui  délivra  Daniel  de  la  gueule  des  lions  affamés  me  protégera  et 
me  défendra.  Encore  une  fois,  Juanito,  je  te  le  répète,  dans 
les  mains  sontles  destinées  de  l'Amérique.  Pour  toi,  pour  ton  pays, 
songes-y  bien.  Il  dépend  de  toi  de  rendre  ton  nom  glorieux,  immortel, 
dans  ce  mpndeet  dans  l'autre.  La  garnison  de  cette  forteresse  t'est 
entièrement  dévouée...  Je  le  sais  :  Paez  n'est  accompagné  ici  que 
de  quelques //a/zeros  ;  fais  fermer  les  portes  de  la  citadelle  ,  arrête- 
le,  arbore  la  bannière  sacrée  d'Espagne  qui  a  si  souvent  triomphé 
de  ses  ennemis,  qu'elle  flotte  seulement  une  heure  sur  les  créneaux 
de  la  Gayra,  et  tout  Venezuela  suit  ton  exemple.  Venezuela  est 
lusse  de  ses  maîtres  ,  et  n'attend  qu'un  signal  pour  briser  ses  chaî- 
nes ;  peut-être  au  moment  où  je  parle  ,  l'amiral  Laborde  a  débarqué 
Tarniée  espagnole,  et  Bar radas  marche  sur  Carracas.  (Arismendi 
veut  l'interrompre;  le  moine  ,  tirant  de  sa  robe  un  parchemin , 
continue  d'un  ton  plus  animé.  )  Mais  voici  la  signature  de  notre 
bien-aimé  roi  lui-même.  Voici  le  sceau  royal  de  Castille  ;  par  cette 
commission  ,  j'ai  les  pouvoirs  de  te  nommer  capitaine-général  de 
Venezuela  ,  et  peut-être  eniuite  pourras-tu  obtenir  même  la  vice- 
royauté  de  Grenade. 

Arismendi.  —  Assez  ,  tentateur. 


LITTÉRATURE.  161 

Le  Moine.  —  Duc  de  Terrauova  et  graiiJ  ci  Espagne. 

Arismendi.  — Retire-toi,  lraitre;t2s  propositions  sont  une 
injure  que  tu  paieras  cher. 

Le  Moine.  —  Juan  ,  je  connais  ta  passion  dominante.  —  C'est 
l'argent  qui  est  le  Dieu  devant  lequel  tu  te  prosternes  chaque 
jour....  Eh  bien!  le  roi  d'Espagne  t'accorde  les  mines  de  Cauca 
pendant  cinquante  années  ,...  pendant  cent... 

Ârismendi.  —  Vil  artisan  de  trahison,  je  te  méprise,  aiusi 
que  tes  oliVes. 

Le  Moine.  —  Juauito...   (s'approchant  plus  près  et  parlant  à 
voix  basse ),  la  vengeance  est  douce,    c'est  la  part   que    Dieu  se 
réserve,  car  il  s'appelle  le  Dieu  de  la  vengeance;  mais  il  la  per- - 
metauxhommesquandelleestjuste  ;Paez,  ce  vil  mulâtre,  t'a  insulté 
ce  matin  même..,  toi,  un  blanc  et  un  noble;  je  le  sais  ,  venge -toi! 

-4rismendi,  (se  levant  avec  violence.)  — Par  lamère  deDieu  î 
tu  as  menti,  moine,  l'honneur  de  Juan  Arismendi  est  sans  tache 
comme  la  lame  de  sonépée.  Quiconque  m'aurait  insulté,  blanc  ou 
mulâtre,  n'eût  pas  vécu  une  heure  après,  ou  ce  bras  serait  sans 
force  et  incapable  de  tenir  un  fer. 

Le  Moine.  — Pécheur  endurci,  meurs  donc  dans  ton  impéni- 
tence! Dieu  lui-même  t'a  parlé  par  ma  bouche;  tu  refuses  de  te 
soumettre  à  sa  volonté.  Que  ton  crime  fetombe  sur  ta  tète!  Adieu  ! 

Arismendi.  —  Arrête  ,  moine,  tu  ne  peux  sortir  d'ici. 

Le  Moine.  —  Je  suis  venu  libre...  J'ai  le  droit  de  m'en  aller 
libre. 

Arismendi.  — Je  t'arrête  comme  proscrit  qui  a  rompu  son  ban, 
comme  conspirateur  et  traître  à  la  république  ! 

Le  Moine.  —  Juan,  Juan,  serait-ce  possible?  Auras-tu  le 
courage  de  condamner  ces  cheveux  blancs  à  1  infamie  ? 

Arismendi.  —  Je  fais  mon  devoir. 

Le  Moine.  —  Ah!  il  est  impossible  que  ton  cœur  ne  démente 
pas  ta  bouche.  Juauito,  je  partirai  pour  l'Europe,  pour  l'Espagne, 
pour  tous  les  pays  que  tu  voudras,  à  l'instant  même,  si  lu  l'ordon- 
nes, 

Arismendi.  —  Il  fallait  rester  en  Espagne  quand  tu  v  étais; 
il  est  trop  tard  ! 

Le  Moine.  —  Mais  non ,  non  1  lu   ne  peux  avoir  le  courage  de 
me  livrer  au  bourreau;  moi  dont  la  main  a  guidé  tes  premiers  pas 
dans  la  vie;  moi  qui  l'ai  p  clé  dans  mes  bras  :  moi  qui  t'ai  ouvert 
2  i4 


162  REVUE    DE    PARIS. 

les  premières  avenues  de  la  science  ;  moi  devant  qui  tu  t'es  age- 
nouillé au  saint  tribunal  de  la  confession  î 

Arismendi.  —  Padre,  je  suis  un  général  delà  république. 

Le  Moine.  —  Ce  n'est  pas  que  je  craigne  la  mort  :  Dieu  m'est 
témoin  que  je  l'ai  bravée  plus  d'une  fois;  mais  le  bourreau,  la 
corde,  la  fatale  corde.  Et  puis  j'aurais  pu   encore  faire  quelque 

bien   dans  ce  monde J'entends  un  bruit  de  cbevaux  :    c'est 

Paezqui  revient  sans  doute  avec  ses  satellites.  Juanito  !  Juanilof 
sauve-moi!  Par  la  mère  qui  te  porta  dans  son  sein,  qui  t'a  tanl 
aimé  ,  et  dont  j'ai  fermé  les  yeux  à  son  lit  de  mort ,  sauve-moi  ! 
sauve-moi!  —  Un  moment  encore  ,  et  il  sera  en  effet  trop  tard. 

Arismendi.  —  Padre ,  j'ai  tout  immolé  sur  l'autel  de  la  liberté , 
une  femme  que  j'adorais,  deux  enfans  qui  faisaient  monbonbeur; 
repos,  fortune,  bonheur,  tout!  Je  n'ai  plus  qu'un  espoir  qui  m'at- 
tache à  la  vie ,  celui  de  consolider  la  liberté  de  la  Colombie.  Je 
ue  puis  rien  faire  pour  vous. 

Le  Moine.  — Deus  in  adjuiorium  meum  intende. 

(Paez  eulre  tenant  à  la  main  des  dépêches  et  suivi  de 
plusieurs  officiers.) 

Paez.  —  Général ,  bonne  nouvelle...  Tout  va  bien  ...  L'amiral 
Foster  m'écrit  que  toute  la  côte  de  Venezuela  est  libre,  et  qu'il  a 
vu  la  flotte  de  Laborde  voguer  à  pleines  voiles  vers  la  Havane. 

Le  Moine.  —  Dieu  tout-puissant  !  tes  décrets  sont  impénétra- 
bles. 

Paez.  —  (apercevant  le  moine.  )  —  Quel  est  cet  homme?  Un 
gusano  d'Espagne?  Que  veut-il  et  que  cherche-t-il? 

Arismendi.  —  (  d'une  voix  sombre.  )  —  La  mont  ! 

Le  Moine.  —  Maintenant ,  me  voilà  perdu  en  effet.  Oh  !  mon 
D'ienjiat  volunlas  tua!  (S'avançant  d'un  air  résolu  vers  la 
lumière.)  Qui  je  suis?  Naguère  le  prieur  Ramon  de  Suza,  à  pré- 
sent le  frère  José,  venu  ici  à  la  poursuite  du  martyre. 

Paez.  —  Comment  donc,  lu  es  le  José  dont  le  nom  est  en  tète 
de  celte  liste?  (Il  lui  montre  une  liste  de  l'association  secrète  du 
Rosaire.) 

Le  Moine.  —  Ah!  nous  sommes  trahis  cl  vendus!  Sainte 
Vierge  !  qui  aurait  soupçonne  un  Iralln'  parmi  nous? 

Paez,  (à  Arismendi.  )  —  C'est  donc  l'ancien  ami  de  votre  père  , 
le  prieur  de  Sanla-Martha. 

Arismendi.  —  Lui-même,  cx^dlenc»-',  tomme  vous  voyez. 


LITTÉRATURE.  163 

Paez,  (prenant  Arismendi  à  part  dans  une  embrasure  de  feuè- 
Ire.  )  —  Arismendi,  donnez-moi  votre  main,  et  oublions  notre 
querelle  récente.  Je  devine  vos  sentimens  à  Tégard  de  ce  moine 
égaré.  —  Eh  bleu!  faisons  un  arrangement.  — Que  le  sort  de 
votre  moine  soitcelui  de  mes  deuxfrèrcs  de  lait  !  Qa'en  dites-vous  ? 

Un  Officier  qui  entre.  —  Excellence  ,  THeure  fixée  pour 
l'exécution  est  sonnée.  Tout  est  prêt. 

Paez  ,  (à  Arismendi.  )  —  Que  dites-vous  ,  général  ! 

Arismendi.  —  Que  l'exécution  ait  lieu. 

Paez.  —  Et  le  moine  ? 

Arismendi.  —  Qu'il  meure. 

Paez.  —  Ainsi  soit-il  î  et  que  son  arae  aille  au  fond  de  l'enfer. 
(A  rofficier)  Vous  avez  entendu,  senor,  emmenez  ce  saint  padre, 
qu'il  passe  le  premier  :  c'est  le  moins  que  nous  puissions  faire 
pour  lui. 

Le  Moine.  —  Tigre  sanguinaire!  accorde-moi  une  denii-beure 
au  moins.  Je  demande  la  confession. 

Paez.  —  Un  saint  homme  comme  toi  n*a  pas  de  péchés  à  con- 
fesser ;  marche  ! 

Z-e  Morne. —  Impies!  que  mon  sang  retombe  sur  vos  tètes! 
(Il  sort.) 

Paez.  —  Le  sang  des  traîtres  est  la  rosée  de  la  liberté. 

Arismendi  (s'asseoit  et  se  cache  le  visage  dans  ses  mains. 
—  Silence  de  quelques  minutes.  —  Roulement  de  tambours  et 
bruit  d'une  décharge  de  mousqueterie.  ) 

Arismendi ,  se  frappant  le  front.  —  Je  ne  croyais  plus  depuis 
long-temps  que  ce  bruit  put  m'attrister  le  cœur  ;    n'importe  !  (11 

66  lève.  )  VlVA  LA  PATRIA.  ! 

ToLs  LES  AiTREs.  —  Fi^^a  la  patinai  mlerte  a  los  TYRA^■os! 

El.  Almacen. 


LE  PCY-EK-VELAl. 


Le  Velay  ,  depuis  le  treizième  siècle  jusqu'au  moment  de 
la  nouvelle  circonscription  de  la  France  par  départemens , 
dépendit  de  la  province  du  Languedoc;  mais  dans  les  temps 
anciens  il  faisait  partie  de  l'Auvergne.  Il  reste  encore  une 
main  symbolique  sur  laquelle  on  lit  une  inscription  grecque 
dont  le  sens  indique  l'union  des  Velaunes  avec  les  Au- 
vergnats. 

Le  Velay  était  compris  dans  la  Gaule  celtique  ,  et  ses 
habitans  faisaient  aussi  partie  de  la  Gallia  comata  (  de  la 
Gaule  chevelue  )  ,  parce  que  les  hommes  qui  habitaient 
cette  division  avaient  grand  soin  de  laisser  croître  leur  che- 
velure ,  usage  qu'un  grand  nombi'ed'habitans  de  l'Auvergne 
conservent  encore.  Dans  l'expédition  de  Bellovèse  au-delà 
des  Alpes,  les  Velaunes  accompagnaient  les  enfans  des 
Arvernes. 

Après  la  défaite  du  fils  de  Cettillus ,  du  hardi  Vercingc- 
torix  ,  César  les  fit  passer  sous  la  domination  romaine.  Ils 
y  restèrent  jusqu'au  moment  où  les  hommes  du  nord  vin- 
i-ent  se  heurter  contre  le  vieux  colosse  de  Rome,  l'ébranler, 
le  renverser  en  occident  et  s'en  partager  les  débris. 

Eui'ic ,  roi  des  Visigoths ,  poussait  les  anciens  conquérans 
de  lautre  côté  du  llhônej  il  porta  la  puissance  de  ses  armes 
dans  l'Aquitaine  première  ,  et  le  Velay  fut  conquis.  Bientôt 
après  il  eut  pour  frontière  à  un  royaume  qu'il  venait  de 
créer  la  Loire,  le  Rhône,  la  mer  Méditerranée,  les  Pyré- 
nées et  l'Océan.  Puis  les  Francs  vinrent  arracher  cette 
proie  aux  successcuï-s  d'Euric  ,  elle  Velay  tomba  au  pouvoir, 
des  Français. 

En  ^29,  les  Sarrasins  ,  que    no^l^  avons  vus  tra\erscr  le 


'  littératlre.  165 

Rhône  et  pénétrer  dans  le  Jura  ,  détachèient  aussi  une 
partie  de  leurs  bandes  dans  le  Velay ,  et  y  laissèrent  le 
souvenir  de  quelques  pieux  évêques  qui  subirent  le  mar- 
tyre. Cette  province  faisait  alors  partie  du  duché  d'A- 
quitaine. 

Un  peu  plus  tard,  nous  ne  voyons  de  remarquable  dans 
cette  histoire  qu'un  duc  "VVaifTre  à  qui  Pépin  arrache  son 
duché  .  qui  n  en  conserve  long-temps  que  des  châteaux 
forts  dispersés  dans  le  pays  ,  mais  défendus  par  des  mon- 
tagnes et  des  rochers  inaccessibles ,  seul  asile  où  il  puisse 
reposer  sa  couronne  de  duc  ,  et  que  Vusurpateur  finit  par 
faire  assassiner  ,  dans  l'impuissance  de  le  vaincre.  Il  fut  le 
dernier  duc  héréditaire  d" Aquitaine  de  la  famille  d'Eudes  , 
qui  descendait  de  la  première  race  des  rois  des  Français. 
Les  ennemis  même  de  Waiffre  convinrent  de  ses  hautes 
capacités  et  de  son  courage.  Pépin  réunit  ensuite  le  Velay 
à  la  couronne  de  France. 

Charlemagne  conquit  l'Aquitaine  ,  et ,  lorsque  de  temps 
en  temps  il  distribuait  des  royaumes  et  des  comtés ,  il  donna 
le  Velay  à  un  de  ses  lieutenans  nommé  Ballus. 

Cependant  le  moment  approchait  où  les  hommes  qui 
avaient  reçu  des  titres  et  des  terres  de  la  couronne  aspiraient 
à  s'affranchir.  Les  ducs  et  les  comtes  acquéraient  chaque 
jour  une  nouvelle  autorité  dans  leurs  gouvernemens.  De 
grands  fiefs  se  déclaraient  tour  à  tour  indépendans,  et  le 
vassal  devenait  peu  à  peu  souverain.  Le  Velay  suivit  sou- 
vent la  fortune  du  comté  d'Auvergne  ,  et  nous  trouvons 
vers  892  un  Guillaume-le-Pieux  portant  ces  deux  couron- 
nes de  comte  ,  et  plus  tard  celle  de  duc  d'Aquitaine.  Ici 
commence  le  développement  d'une  nouvelle  velléité  de 
pouvoir  dans  les  évêques  du  Puy.  Un  duc  Raoul  accorda  à 
Adalard  ,  évêque ,  le  droit  de  battre  monnaie ,  par  une  charte 
qui  fut  le  titre  primordial  de  ces  prélats  pour  leur  seigneu- 
rie sur  la  ville  et  sur  le  pays. 

En  963  ,  Guillaumc-Tête-d'Etoupes  étant  mort ,  Guil- 
laume Taillefer,  comte  de  Toulouse  ,  s'empara  des  comtés 
d'Auvergne  et  de  Veiay.  Les  comtes  de  Toulouse  dominè- 
rent dès  lors  sur  le  Velay  jusqu'en  l'année  1229,  qu'il  fut 
réuni  à  la  couronne. 


186  REVUE    DE    PARIS, 

Pendant  cette  époque,  l'influence  de  la  poésie  provençale 
et  languedocienne  s'étendit  jusqu'au  Velay  ,  et  cette  pro- 
vince donna  naissance  à  plusieurs  troubadours  qui  ne  man- 
quèrent pas  de  renom.  Pons  de  Capdeuil,  Guillaume  de 
Saint-Leidier  et  Guérin  Lebrun  furent  bons  chevaliers 
d'armes  et  gentils  poètes. 

Outre  la  célébrité  que  l'histoire  du  Velay  peut  retirer 
de  ses  poètes  du  douzième  siècle  ,  il  se  passa  durant  cette 
époque  un  de  ces  faits  dramatiques  que  nous  aimons  tant  à 
rechercher,  et  que  nous  allons  quêter  au  milieu  des  vieux 
manuscrits  ou  des  vieux  livres,  comme  nous  saisissons ,  pour 
nos  dessins,  l'effet  d'un  rayon  de  soleil,  au  travers  d'un  ciel 
opaque  et  grisâtre  ,  sur  lequel  vont  se  profiler  les  ruines 
des  tours  ou  des  donjons.  Voici  le  sujet  de  ce  drame.  En  ce 
temps ,  le  pauvre  monde  était  bien  malheureux.  La  Gothie 
était  tourmentée  par  ses  seigneurs  ,  ses  pi'inces  ,  comtes  et 
hauts  barons  qui  se  faisaient  la  guerre,  aussi  bien  que  par 
les  vilains  et  les  cuistres  étrangers  ,  que  soudoyaient  des 
rois  de  compagnie,  accoutumés  à  vivre  aux  dépens  des  pay- 
sans et  des  bourgeois.  Un  homme  du  peuple,  un  charpentier 
de  la  ville  du  Puy ,  homme  de  génie  ,  méconnu  même  par 
l'histoire ,  mais  pieux  et  digne  d'une  haute  destinée  ,  nn 
certain  Durand,  dont  on  ne  pénétra  pas  alors  les  nobles  et 
profondes  intentions  ,  alla  trouver  l'évêque  Pierre  IV,  dans 
le  vieux  palais  adossé  à  l'église  Notre-Dame  ,  vers  la  fin  de 
novembre  de  Tannée  II 82,  et  lui  parla  en  ces  termes  :  «Dieu 
«  m'a  ordonné  de  rétablir  la  paix  dans  ce  royaume ,  que 
>>  tant  de  brigands  couvrent  de  toutes  parts  ,  et  que  tant 
«  de  princes  et  seigneurs  ont  mis  dans  la  dernière  désola- 
»  tion.  Cette  nuit  j'ai  reçu  du  ciel  ce  parchemin ,  gage  d'une 
»  divine  révélation  ,  la  pure  image  de  notre  Sainte  Vierge 
»  Marie,  qui  tient  entre  ses  bras  Jésus,  sou  enfant.  Voyez 
y)  ce  qui  est  écrit  au-dessous  :  Agnus  Dei ,  (jui  tollis  peccata 
->■>  mundi ,  dona  nohis pacem.  Prêtre  de  Dieu  ,  faites  la  paix, 
»  et  employez-moi  ,  si  Dieu  le  veut ,  pour  que  le  pauvre 
«  monde  repose  un  moment.  «  Pierre  l'évêque  ne  vit  d'a- 
bord dans  cette  touchante  imposture  que  la  frénésie  d'un 
visionnaire,  et  alors  le  charpentier  songea  que  l'esprit  divin 
abandonnait  quelquefois  les  maîtres  des  hommes ,  et  qu'il 


LITTÉRATIRE.  167 

fallait,  pour  sauver  le  monde,  s'adresser  à  ceux  qui  souf- 
fraient. Alors  il  appela  le  peuple  autour  de  lui  ,  et  il  dit  au 
peuple  •  «  Les  puissaus  de  la  terre  sont  heureux  dans  les 
»  joies  des  combats  ,  et  quelques-uns  de  nous  sont  assez 
»  privés  de  sens  pour  prodiguer  leur  sang  dans  ces  luttes 
»  inutiles  ;  mais  vous ,  compagnons  de  larmes  et  de  misère, 
»  ne  voyez-vous  pas  qu'ils  y  gagnent  une  vie  de  gloii-e,  et 
»  nous  une  vie  de  malheur  ?  Il  nous  faut  la  paix  pour  ense- 
»  mencer  nos  champs  et  protéger  nos  familles.  Frères,  me- 
«  naçons  de  la  guerre  pour  conquérir  le  repos  ,  dussions- 
»  nous  y  trouver  le  repos  éternel.  Ne  faisons  dommage  à 
»  personne;  mais  poursuivons  de  concert,  jusqu'à  la  mort, 
«  quiconque  nous  fera  injure  ou  vivra  de  la  guerre.  L'aide 
.1  de  Dieu  et  nos  bras  vaudront  bien  lances  et  hauberts.  >> 
C'était  vers  les  approches  de  Noël.  Quelques  citoyens  , 
vraiment  attachés  à  leur  pays ,  pensèrent  que  le  charpentier 
avait  raison.  Leur  nombre  s'augmenta  bientôt.  On  convint 
de  dresser  des  statuts  ,  d'établir  que  tous  ceux  qui  s'enga- 
geaient dans  cette  association  porteraient  un  capuchon  de 
toile  blanche  ,  en  forme  de  scapulaire,  comme  le  portaient 
les  religieux  de  Citeaux  ,  à  peu  près  semblable  au  paliium 
des  archevêques  ,  et  qu'on  y  attacherait ,  du  côté  de  la  poi- 
trine ,  une  plaque  de  plomb,  sur  laquelle  serait  imprimée 
une  image  de  la  Vierge,  avec  ces  mots  :  Agnus  Dei ,  qui 
tollis  peccata  mundi^  dona  nohis  pacem.  On  stipula,  en 
outre,  que  ceux  qui  seraient  reçus  dans  la  confrérie  con- 
fesseraient leurs  péchés  ,  donneraient  six  deniers  tous  les 
ans,  et  iraient  à  la  guerre  toutes  les  fois  qu'ils  seraient  com- 
mandés, à  l'exception  des  ecclésiastiques  séculiers  et  régu- 
liers ,  qui  ,  au  lieu  de  porter  les  armes  ,  devaient  rester  à 
prier  Dieu  pour  la  paix. 

Bientôt  la  dévotion  que  l'on  avait  pour  la  Vierge  honorée 
dans  l'église  du  Puy  amena  un  graud  nombre  de  pèlerins 
au  jour  de  l'Assomption  ;  et  princes  ,  évêques  et  abbés ,  cha- 
noines et  moines ,  chevaliers  et  écuyers,  s'y  rendirent  en 
foule.  L'évêque  du  Puy  avait  été  éclairé  ;  il  fit  venir  Durand 
dans  la  cathédrale ,  le  jour  de  la  fête  ;  et  ,  l'ayant  fait  mon- 
ter sur  une  estrade  que  l'on  avait  exprès  dressée  ,  il  lui  fit 
cljre  ,  devanf  tout  le  peuple  assemblé,  comment  il  avait 


168  REVUE    DE    PARIS. 

reçu  Tordre  de  Dieu  pour  établir  la  paix.  Pierre  IV  parla 
ensuite  et  avec  tant  d'éloquence  que  tous  les  auditeurs  . 
fondant  en  larmes ,  promirent  par  serment  de  garder  celte 
paix  si  heureuse  pour  tous  ,  et  demandèrent  à  être  agrégés 
à  la  confrérie.  Tous  se  décorèrent  du  scapulaire  blanc  ,  et 
le  gardèrent  toujours  depuis  pour  marque  de  leur  confédé- 
ration. Les  seigneurs  furent  obligés  de  faire  trêve  à  leur 
ambition.  Quelques  années  après  ,  les  Brabançons  et  les 
routiers  furent  exterminés  5  la  tranquillité  se  rétablit ,  et  le 
sang  du  peuple  servit ,  non  plus  à  l'augmentation  de  la  for- 
tune du  riche  ,  qui  était  elle-même  fort  compromise  dans 
les  chances  de  la  guerre,  mais  à  l'entretien  des  troupes 
soldées  et  des  compagnons  qui  avaient  ,  suivant  une  éner- 
gique expression  du  brave  Durand  ,  de  nouvelles  fortunes 
à  faire.  «  Les  hauts  barons  sont  gorgés ,  disaient-ils,  et  il 
faut  g-or^e?' aujourd'hui  les  compagnons.»  Cette  observa- 
tion "a.  pu  retrouver  sa  place  ailleurs. 

Cependant  la  secte  des  capuchons  blancs  subit  l'incon- 
vénient de  toutes  les  institutions ,  sans  en  excepter  les  plus 
justes.  La  paix  sanctionnée  ,  l'institut  subsista,  et  le  courage 
des  frères-soldats  leur  avait  fait  obtenir  ,  suivant  l'usage, 
des  privilèges  particuliers.  Ils  furent  pkicés  à  l'abri  de 
la  poursuite  des  Jois,  et  si  quelqu'un  d'entre  eux,  après  avoir 
commis  un  homicide  ,  venait  à  rencontrer  le  frère  de  celui 
qu'il  avait  tué  ,  le  frère  en  deuil  devait  oublier  aussitôt  tout 
ressentiment  de  vengeance ,  donner  le  baiser  de  paix  au 
meurtrier,  le  conduire  dans  sa  maison,  et  l'y  fournir  de 
toutes  les  choses  nécessaires  à  la  vie.  Les  confrères  du  capu- 
chon hla  c  se  rendirent  si  célèbres ,  les  résultats  de  leur 
association  furent  si  importans  pour  l'époque  et  pour  le 
pays,  que  cet  événement  fut  marqué  dans  la  date  des 
chartes. 

Les  droits  ou  prétentions  qu'avaient  les  comtes  de  Tou- 
louse  sur  le  comté  de  Velay  avaient  donc  été  cédés  le  ir>. 
avril  1229,  par  Raymond  N\\^  au  roi  saint  Louis,  et  placés 
sous  l'autorité  et  l'administration  du  sénéchal  de  Beaucairo 
et  de  Nîmes. 

Les  siècles  suivans  ne  fournissent  pas  des  faits  très-im- 
portans  pour  l'histoire  générale  du  Velay  ,  ou  bien  ilsseral- 


LITTÉRATrRF.  169 

tachent  plus  particulièrement  à  la  ville  du  Puy  ,  que  nous 
allons  visiter  et  décrire,  après  avoir  visité  Saint-Paulien, 
l'ancienne  capitale  des  Velaunes.  On  remarque  seulement 
une  ordonnance  de  Philippe-le-Bel,  qui ,  voulant  employer 
les  principaux  seigneurs  de  la  sénéchaussée  de  Beaucaire, 
ordonna  h  ceux  qui  n'étaient  que  damoiseaux  de  prendre 
la  ceinture  militaire,  et  le  Velay  avait  de  jeunes  seigneurs 
qui  ne  voulaient  pas  quitter  l'état  de  damoiseau.  Pour  les  y 
obliger,  il  fallut  menacer  ou  saisir  leurs  domaines,  et  enfin 
leur  accorder  des  lettres  de  répit. 

Dans  les  terribles  procès  des  templiers,  Bertrand  de  Silva, 
de  la  commanderie  du  Puy,  se  distingua  par  son  courage  et 
sa  fermeté. 

En  i32T,  cette  province  n'est  pas  exempte  de  Ihorrible 
justice  de  ce  siècle ,  dont  l'ignorance  dictait  les  arrêts  ,  et 
qui  faisait  brûler  les  lépreux  pour  cause  de  méchanceté;  et 
à  propos  de  la  léproserie  ou  maladrerie  de  Brive,  Gissey 
raconte  «que  Durand  de  Saint-Pourçain,  évêqueduPuy, 
>)  fit  faire  un  juste  chastoy  des  ladres  de  ce  p;iys,  lesquels 
«  taschaient  d'infecter  les  habitans  de  leur  ladrerie  .empoi- 
»  sonnant  les  puits  et  fontaines  de  partout,  imitant  en  cas 
>)  pareils  les  juifs,  lesquels,  en  même  façon  ,  perpétrèrent 
«    semblable  meschanceté  par  la  France.  >i 

Plus  tard  nous  retrouvons  Seguin  de  Badefol ,  ce  terrible 
capitaine  des  franches  compagnies,  qui,  après  un  traité  avec 
les  trois  sénéchaussées  de  Languedoc,  veut  se  soustraire  au 
pouvoir  des  états  de  Beaucaire  ,  et  se  réserver  de  visiter  le 
bailliage  du  Velay  ,  sous  prétexte  que  les  habitans  lui  de- 
vaient une  certaine  somme,  dans  l'intention  d'y  porter  la 
guerre.  Les  pauvres  habitans  du  bailliage  en  sont  préservés 
par  compromis  avec  ce  chef  de  brigands  et  sa  société  tjran- 
ixique  ,  de  crainte  qu'il  ne  leur  arrivât  quelque  chose  de  pire. 
La  province  ne  fut  délivrée  ,  pendant  quelque  temps ,  de  ces 
preux  routiers  qu'à  l'occasion  de  la  guerre  du  roi  de  France 
et  du  pape  contre  Pierre-le-Cruel  de  Castille,  époque  où  on 
renouvela  le  traité  fait  avec  Transtamare,  frère  naturel  de 
Pierre^le-Cruel.  Bertrand  Duguesclin  incorpora  prudem- 
ment les  compagnies  dans  son  armée,  et  les  conduisit  en 
Espagne. 

1  i5 


170 


REVUE    DE    PARIS. 


En  iBgo^  les  Anglais  y  possédaient  encore  plusieurs  châ- 
teaux forts ,  dont  ils  ne  se  dépossédèrent  qu'à  force  de  ran- 
çons. Puis  après,  For  des  montagnards  fut  ravi  par  le  traité, 
et  leur  nombre  fut  décimé  par  la  peste. 

Depuis  Charles  IV  le  Velay  était  sous  la  dépendance  des 
lieutenans  du  roi  en  Languedoc.  Le  dernier  fut  Charles  de 
Bourbon,  comte  deClermont,  en  1420.  Cette  même  année, 
Charles  Dauphin  soumet  le  Languedoc ,  et  fait  son  entrée  au 
Puy  ;  et  ses  troupes ,  commandées  par  Gilbert  de  Lafayette, 
et  jointes  à  un  secours  d'Écossais,  défont,  à  Baugé  en  An- 
jou, le  duc  de  Clai-ence,  lieutenant-général  du  roi  d'Angle- 
terre. 

En  i465,  dans  la  guerre  du  bien  public  contre  Louis  XI, 
la  province  resta  fidèle  au  roi. 

Elle  continua  pourtant  à  souffrir  de  nos  guerres  civiles, 
produites  par  l'ambition  des  Guises  ,  et  dont  le  drame  dura 
si  long-temps.  Mais  dès  lors  l'histoire  générale  se  rattache 
presque  entièrement  à  la  capitale  où  siégeaient  ordinaire- 
ment les  états. 

Une  famille  que  nous  avons  déjà  nommée  se  distingue  par 
sa  physionomie  au  milieu  de  ce  pays  :  ce  sont  les  vicomtes 
de  Polignac,  dont  le  vieux  château,  berceau  de  leur  race, 
se  voit  encore  à  peu  de  distance  de  la  ville  du  Puy.  Nous 
reviendrons  à  leur  histoire  quand  nous  irons  visiter  ces 
ruines. 

Vers  1 563 , redit  de  pacification ,  daté  d'Amboise,  suspen- 
dit pendant  quelque  temps  les  horreurs  de  la  guerre.  Les  ré- 
formés du  Velay,  qui  étaient  en  grand  nombre  dans  la  par- 
tie orientale  et  méridionale  de  ce  pays,  s'assemblèrent  à 
Saint-Voy  pour  l'exercice  public  de  leur  culte.  Peu  d'an- 
nées après ,  les  protestans  ,  ayant  à  leur  tête  le  prince  de 
Condé  et  l'amiral  de  Coligny,  levèrent  de  nouveau  1  éten- 
dard de  la  révolte  ;  le  Languedoc  était  en  feu ,  et  trop  sou- 
vent notre  malheureuse  province  devint  le  champ  de  bataille 
des  deux  partis.  La  ville  de  Tence  est  mise  au  pillage ,  et  tous 
les  habitans  massacrés;  les  couvens  servent  de  forteresses, 
et  plusieurs  fois  la  Chartreuse  de  Bonnefoi ,  non  loin  des  sour- 
ces de  la  Loire  ,  est  prise ,  et  ses  religieux  et  sa  garnison  pas- 
sés au  fil  de  lépée. 


LITTÊRATLRE.  171 

Eu  1689 .  le  prince  de  Condé  convoque ,  par  ordre  du  roi, 
le  ban  et  l'arrière-ban  de  la  noblesse  du  Velay ,  pour  la  con- 
quête du  Roussillon. 

Un  siècle  se  passa  sans  faits  mémorables,  et  la  guerre  ne 
retentit  plus  dans  ces  montagnes  qu'à  l'apparition  d'un  rou- 
tier moderne,  plus  populaire  que  ses  prédécesseurs,  mais 
qui  ne  fut  ni  moins  cbevaleresque  ni  moins  terrible.  Ce 
guerrier  de  grand  chemin,  plus  redoutable  au  fisc  et  au  mo- 
nopole qu'aux  églises ,  aux  châteaux  et  aux  chaumières .  c'é- 
tait Mandrin. 

Ces  notes  rapides  ont  rempli  pour  nous  Tintervalle  de  la 
Chaise-Dieu  au  Puy,  voyage  délicieux  et  pittoresque,  où 
se  rencontrent  çà  et  là  quelques  débris  de  vieux  manoirs 
assis  sur  des  pics  de  rochers ,  comme  s'ils  formaient  avec  eux 
une  masse  compacte  de  granit,  et  bravant  les  tempêtes  qui 
menacent  leurs  bases  comme  le  paratonnerre  des  hauts  édi- 
fices. L'attention  se  fixe  un  moment  à  l'antique  Saint-Pau- 
lien. 

Cette  ville  est  bien  déchue  de  son  ancienne  grandeur  ;  mais 
son  éghse  est  encore  curieuse  pour  l'archéologue  :  c'est  un 
de  ces  beaux  débris  romans  dont  l'Auvergne  est  si  riche , 
et  il  a  eu  le  malheur  de  subir ,  comme  toutes  nos  antiquités, 
de  barbares  mutilations. 

On  croit,  on  ne  doute  même  pas,  que  Saint-Paulien  est 
le  Rei^issio,  Ruessio  ou  Ruessium  des  anciens,  qui  fut  ap- 
pelé ensuite ciVif «5  Vellavorum  owcivitas  Veluta.  C'est  sous 
ce  dernier  nom  que  cette  ville  est  ordinairement  désignée 
par  les  écrivains  ecclésiastiques. 

Le  siège  épiscopal  des  Velauniens  fut  établi  à  Ruessium 
par  Georges,  disciple  de  Jésus-Christ,  envoyé  par  l'apôtre 
saint  Pierre ,  suivant  Odo  de  Gissey  ,  historien  de  l'église  du 
Puy,  mais  plus  vraisemblablement  au  milieu  du  troisième 
siècle,  selon  les  auteurs  de  la  GalLia  christiana  etlcurabré- 
viateur,  Hugues  du  Temps. 

Cette  église  eut  sept  évèques  consécutifs ,  dont  le  dernier 
saint  Évade,  vulgairement  saint  Voisi,  transféra  le  siège  au 
Mont-Anis  (le  Puy),  vers  la  fin  du  quatrième  siècle,  d'après 
un  avertissement  du  ciel,  attesté  par  les  légendaires.  Ce 
point  d'histoire  est  nécessairement  fort  obscur,  etMabilIon, 


172  REVUE    DE    PARIS. 

qui  fixe  l'époque  de  cette  translation  vers  l'année  83o  ,  a  eu 
probablement  de  meilleures  raisons  pour  appuyer  son  juge- 
ment. 

La  ville  de  Ruessium  changea  de  nom  en  l'honneur  de  son 
sixième  évêque,  saint  Paulien,  dont  le  corps  fut  placé  sous 
le  maitre-autel  de  l'ancienne  église  paroissiale  dédiée  sous 
son  invocation,  avec  les  reliques  des  saints  Valentin  et 
Albin. 

La  ville  de  Saint-Paulien  fut  détruite  en  863  par  l'irruption 
des  Normands  en  Aquitaine. 

Dans  la  construction  de  la  vieille  église  de  Saint-Paulien, 
l'architecte  employa  des  matériaux  antiques  ,  dont  il  parait 
que  le  sol  était  couvert.  On  y  remarque  particulièi-ement  la 
pierre  appelée  par  le  peuple  peira  clous  tr^ewifs ,  pierre  de 
trois  hommes  ou  triumvirs  ,  qui  est  ornée  de  trois  têtes  sculp- 
tées en  i-elief. 

MM.  Arnaud  et  Deribier  de  Cheissac,  qui  ont  produit  de 
si  excellentes  recherches  sur  l'histoire  et  la  statistique  du 
Velay ,  ont  recueilli  un  grand  nombre  d'inscriptions  ,  dont 
la  plupart  sont  maintenant  au  musée  du  Puy ,  que  nous  vi- 
siterons bientôt.  Car  notre  voiture  roule  rapidement  sur 
ces  belles  routes  de  montagnes ,  et  déjà  nous  apercevons  un 
des  plus  beaux  sites  de  la  France  et  de  l'Europe ,  comme  ta- 
bleau romantique  :  c'est  la  ville  du  Puy ,  sa  vieille  cathédrale 
de  Notre-Dame,  appuyée  sur  un  énorme  rocher ,  d'où  elle 
la  domine;  la  cellule  et  l'ermitage  de  Saint-Michel  sur  la 
crête  d'un  autre  rocher  ;  les  ruines  d'Espaly  ,etlaLoire  cou- 
rant rapidementdans  un  vallon,  dont  la  riche  verdure  con- 
traste avec  les  noires  parois  basaltiques  de  Corneille  et  de 
Saint-Michel. 

Pendant  la  durée  delà  domination  romaine  dansles  Gau- 
les, et  même  plus  tard,  la  ville  appelée  aujourd'hui  le  Puy 
n'était  qu'un  bourg  nommé  Anice.  Vers  la  fin  du  quatrième 
siècle,  ou,  selon  d'autres  hypotlièses  ,  pendant  le  cours  du 
neuvième ,  ce  bourg  devint  une  ville  ,  mais  sa  prospérité  ne 
commença  que  lorsqu'on  y  eut  transporté  quelques  reliques 
et  quekpiesossemens  qui  attiraient  les  pèlerins  par  milliers. 
C'était  alors  le  talisman  de  la  civilisation. 

Nous  devons  cependant  ces  deux  versions  :  nous  avons 


LITTÉRATrRE.  173 

déjà  parlé  de  celle  qui  remonte  à  saint  Évode,  nous  allons 
donner  celle  de  Vital  et  de  Norbert. 

Gui  ou  Wido,  vingt-cinquième  évêque  de  Vellava  ou  du 
Velay  ,  faisant  le  voyage  de  Rome,  mourut  en  chemin  ,  vers 
Fan  8^8;  alors  deux  prétendans  se  présentèrent  pour  occu- 
per le  siège  vacant.  L'un,  Tabbé  Vital,  se  prévalait  d'avoir 
pour  frère  le  vicomte  de  Polignac,  et  réunissait  les  suffrages 
de  quelques  évêques  ;  le  second  compétiteur  était  Norbert, 
fils  de  Bernard,  comte  d'Auvergne,  de  Chàlon  et  de  iMascon. 
Ils  se  firent  la  guerre,  et  la  paix  ne  fut  conclue  que  moyen- 
nant que  Norbert  céderaità  Vital  la  vieille  cité ,  qui  depuis 
fut  nommée  Saint-Paulien,  nom  de  l'église  de  l'ancienne 
ville  des  Vellaves ,  après  en  avoir  retiré  les  glorieux  corps 
de  saint  Georges  et  de  saint  Marcellin.  Ensuite  Norbert , 
triomphant  et  reconnu  évêque,  alla  prendre  possession  à 
deux  lieues  plus  loin,  sur  une  haute  montagne  appelée  Ani- 
cium,  où  se  trouvaient  quelques  habitations.  L'évèque  y  fit 
chanter  une  prose  dont  voici  la  traduction  :  «  Enfin  la  paix 
»  est  conclue  :  lévêque  a  cédé  la  vieille  ville,  et  alors  fut 
«  transféré  de  cette  ville  à  Anice  le  corps  de  saint  Georges,  n 

A  celte  époque  fut  entreprise  la  construction  de  l'église 
cathédrale ,  dédiée  à  la  vierge  Marie;  et  son  caractère  se 
rapporte  parfaitement  avec  le  style  de  Tarchitecture,  de  cet 
admirable  monument,  dont  nous  aimons  à  reproduire  de 
nombreux  dessins. 

Sous  le  successeur  de  Norbert,  Adalard,  aussi  évêque 
d" Anice  ,  offrit  à  la  vierge  sainte  Marie  et  déposa  sur  son 
autel  un  manuscrit  traitant  des  synodes  universels  et  décrets 
des  souverains-pontifes.  Ce  manuscrit  est  maintenant  dans 
la  bibliothèque  du  roi. 

Il  en  est  un  autre  non  moins  curieux  ,  et  dont  l'original 
nous  concerne ,  la  légende  latine  du  douzième  siècle  :  c'est 
pour  nous  un  vieux  titre  d"art  qui  vient  enrichir  notre  col- 
lection. Il  est  écrit  sur  vélin  ,  en  lettres  de  forme  de  la  fin 
du  quinzième  siècle,  avec  les  majuscules  en  or  et  couleur. 
L'écu  de  France  à  trois  fleurs  de  lis  d'or  sur  champ  d'azur 
est  peint  en  tète,  soutenu  par  deux  anges  à  genoux.  Cette 
traduction  ,  entremêlée  de  paraphrases  et  de  prières  en  ri- 
mes ,  a  dû  être  présentée  à  Louis  XI,  dont  ou  sait  ladévotion 


174  REVUE    DE    PARIS. 

pour  les  églises  consacrées  à  Notre-Dame.  Celivre  fut  proba- 
blement composé  et  offert  à  Foccasion  de  la  naissance  du 
Dauphin  Charles. 

S' ensujt  l'histoire  translatée  du  latin  en  français  de  la 
fondation  et  du  lieu  miraculeux  de  ceste  saincle  église  et 
singulier  oratoire  deNostre  Dame  du  Puy  et  de  l'invention 
de  son  dévot  jmage  ,faitpar  Jérémie  le  prophète  long-temps 
devant  l'incarnation  de  Jésus-Christ. 

«  Apres  le  deces  de  sainct  George,  tantost  sainct  Front 
>>  qui  seul  estoit  demouréen  la  légation  ayant  deul  et  regret 
«  s'en  retourna  à  Rome,  etannuntia  à  sainct  Pierre 
•)  avenu  leur  estoit  en  chemin  de  la  mort  de  sainct  George 
»  son  compaignon.  Et  voyant ,  le  sainct  vicaire  de  Dieu  se 
'■>  dressa  ,  et  comme  inspiré  du  vouloir  de  Dieu  baillaaudict 
>>  sainct  Front  son  baston  épiscopal  en  lui  dysant  :  Re- 
rt  tourne  au  lieu  où  est  George,  et  quand  tu  lauras  desen- 
^)  sevely  dy  luy  en  ceste  manière  :  Levé  toy  ou  nom  de 
»  nostre  seigneur  Jesus-Christ  et  va  es  parties  de  Gaules 
«  ainsi  que  Pierre  vicaire  de  Dieu  te  Ta  ordonné.  Et  tant 
»  exploita  sainct  Front  que  celluy  qui  fut  touché  du  baston 
»  de  sainct  Pierre  ressuscita  incontinent ,  lequel  baston  est 
"  gardé  et  montré  bien  miraculeusement  aujourd'hui  en 
^'  l'église  collegialle  de  Sainct-Georgc  en  1«  ville  de  Sainct- 
^>  Paulian  ,  et  oncques  puis  Tevesquedc  Rome  ne  porta  bas- 
»    ton  épiscopal. 

»  Demourant  illec  le  bcnoist  sainct  George  disciple  de 
'  J--C.,  prélat,  et  evesque  du  pays  (Velay)  par  la  rertu 
>'  divine  et  de  sa  sainte  prédication  convertit  le  pcu[)ie  d'i- 
"  celluy  pays  et  fist  ediffier  ladite  ville  ,  la  cité  et  église  dio- 
>  cesaine  et  le  lieu  calhcdral ,  abattit  les  ydoles  auxquelles 
»  sacrifioit  le  peuple  et  principalement  l'ydole  d'Apollon . 
H  lequel  estoit  maistre  et  seigneur  des  autres  ydoles  et  si- 
'^  mulacres  du  pays,  servy  et  aorné  ouchasteau  de  Polloin- 
'>  gnac. 

»  Croissant  la  bonne  prédication  eu  laquelle  le  sainct  eves- 
»  que  looit  souveraincmentla  vierge  Marie,  mère  de  J.-C.  : 
»  entre  les  autres  dévotes  créatures  alloit  et  venoit  parde- 
»  vers  luy  une  vénérable  malronc  d'irclluy  pais  »  qui  lui 
confessa  plusieurs]  visions    dansjlcsqucllcs' la  Yicrge  .<  ly 


LITTÉRATURE.  175 

)  mandoit  qu'il  leist  edifiîer  à  Thonneur  d'elle  une  église  en 
)  la  montagne  Dame ,  laquelle  est  en  Velay  entre  deux  ri- 

>  vières  de  Borne  et  de  Doleron  où  il  y  a  deux  mons  assem- 
blez, et  au  plus  haut  estoit  figuré  ung  autel  de  sacrifice 

1  lequel  se  noramoit  le  Puis  Dame. 

»   Le  sainct  et  tressage  pasteur  inclinant  benignement  ses 
1   oreilles  à  la  voix  et  continuelle  révélation  de  latresdevote 

>  matrone  ,  accompagné  du  clergié  et  du  peuple  ainsi  qu'à 
)  prélat  appartient,  le  xi  jour  du  moys  de  juillet  régnant 
n  le  soleil  sous  le  signe  du  lyon  en  la  force  de  sa  fervente 
1  chaleur,  se  transporta  en  icelle  montagne  ,  et  là  il  trouva 
1  le  lieu  environné  et  couvert  de  nege  et  la  forme  d'ung  au- 
i>  tel  comme  en  une  pierre  uaive  et  tout  en  tour  les  suytes 
1  d'un  cerf  démontrant  la  pourprinse  que  Dieu  et  sa  benoiste 
i>  mère  avoient  eslevé  de  l'ediffice  du  temple  et  du  sainct 
■•■)   oratoire. 

«  Ce  lieu  estoit  merveilleusement  haut  et  difficile  à  mon- 
»  ter,  plain  de  roches, boyssons,  arbres,  hayes  et  espines 
»  bien  espessement  comme  ung  désert  jusques  au  plus  haut 
»  de  la  montagne  appellee  Cornilk.  Auprez  de  laquelle 
«  avoit  une  petite  plaine  et  la  roche  eu  forme  d'autel,  et 
n  comme  icelluy  sainct  evesque  vit  la  petite  plaine  couverte 
«  de  nege  au  cueur  d'esté  contre  Tordre  de  nature ,  marchee 
»  et  compassée  des  pas  d'un  cerf,  considérant  estre  vrayes 
»  les  secrètes  révélations  de  la  bonne  dame ,  disposa  en  son 
»)  courage  illec  ediffier  ung  temple  à  l'honneur  de  la  trcsbien- 
n  heureuse  Marie  et  que  son  siège  episcopal  qu'il  tcnoiten 
n  la  ville  de  Sainct-Paulian  seroit  illec  tranféré.  Et  fist  fer- 
»  mer  tout  environ  ce  lieu  ainsi  esleu  tant  que  la  nege  en 
«  comprenoit  et  que  le  cerf  en  avoit  mesuré,  d'arbres  et  de 
»  fort  boyssons,  si  que  la  bestc  n'y  peust  entrer,  ordon- 
«  nant  et  dédiant  desadonques  icelluy  lieu  terrible  à  estre 
»  maison  de  Dieu  et  porte  du  ciel.  « 

Adalard ,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  ,  vint  en  924 
solliciter  au  près  du  roi  Raoul  plusieurs  privilèges,  préio- 
gatives  et  revenus,  que  ce  roi  lui  accorda.  11  lui  donna  le 
bourg  adjacent  à  l'église,  ainsi  que  tout  le  domaine  et  la 
puissance  dont  les  comtes  du  lieu  avaient  joui,  c'est-à-dire 
le    droit    de  rendre    la  justice  .    de    percevoir    des    ira- 


176  REVUE    DE    PARIS. 

pots ,  de    battre   monnaie  ,  et  quelques  autres  chevauces. 
Ces  concessions  considérables  permirent  à  lévêque  d'a- 
chever réglise  et  d'en  augmenter  les  constructions. 

Avant  de  décrire  ce  vieux  temple  chrétien  ,  nous  devons 
quelques  détails  sur  l'organisation  intérieure  de  la  commu- 
nauté des  prêtres  chargés  de  le  desservir. 

Ces  prêtres  étaient  divisés  eu  trois  catégories. 
Le  pape  Léon  IX,  en  l'année  io5o,  accorda  à  Etienne  de 
Mercœur,  évêque  du  Puy ,  et  à  ses  successeurs,  la  décora- 
tion appelée  pallium,  manteau  jadis  impérial  ,  dont  il  lui 
fut  permis  de  se  revêtir  dans  les  cérémonies  si  imposantes  et  ' 
si  belles  du  culte  catholique.  Les  hommes  seuls  qui  ont 
voyagé,  les  artistes,  les  poètes  qui  ont  vu  Rome  aux  jours 
de  la  semaine  sainte  ,  peuvent  se  faire  une  idée  de  ces  ûges , 
de  ces  pompes ,  de  ces  vêtemens  et  de  ces  fêtes. 

En  iio5,  le  Pape  Pascal  II  exempta  l'évêque  du  Puy  de 
la  juridiction  de  son  métropolitain,  et  tous  ceux  qui  lui  suc- 
cédèrent obtinrent  la  même  faveur. 

Dans  le  chapitre  siégeaient  au  premier  rang  les  grands 
chanoines.  Le  roi  de  France  et  son  fils  le  dauphin,  lors- 
qu'ils arrivaient  au  Puy  ,  prenaient  place  au  chœur  parmi 
les  grands  chanoines  honoraires.  Ils  avaient  le  droit,  lors 
de  certaines  solennités,  d'assister  aux  processions,  coiffés  de 
la  mitre  épiscopale,  et  accompagnés  chacun  d'une  suiie 
nombreuse. 

Il  existait  une  classe  inférieure  ,  celle  des  dix  chanoines 
de  La  pauvreté;  ils  vivaient  en  communauté  ,  mangeaient  à 
la  même  table  ,  et  paraissaient  plus  particulièrement  char- 
gés des  rapports  extérieurs  avec  les  malheureux  ,  qui 
consistaient  surtout  dans  la  distribution  des  aumônes.  Des 
officiers  inférieurs  de  l'église,  quoique  honorablement  qua- 
lifiés ,  ne  comptaient  que  parmi  les  frères  servans,  comme  le 
chancelier,  le  gardien  des  portes  ,  qu'on  appelait  le  roi  de 
l'Église ,  le  préfet  de  la  musique  ,  le  préfet  du  clocher,  qui 
présidait  à  la  sonnerie,  le  capiscole  ou  maitre  de  l'école,  etc. 
L'église  de  Noire-Dame  du  Puy,  visitée  et  enrichie  par 
tous  les  pouvoirs  de  l'Église  et  de  la  terre,  vénérée  par  les 
peuples  de  la  France  et  de  l'étranger,  reçut  Ihonorable  dé- 
nomination d'église  angèliquc.  En  924 ;  elle  est   nommée 


LITTERATURE.  177 

eccLesia  aniciensis  seu  vallemensis.  Comme  ce  temple  est 
presque  situé  sur  la  cime  d'une  montagne,  et  que  les  habi- 
tans  (les  pays  méridionaux  de  la  France  donnent  assez  gé- 
néralement le  nom  de  Puy  {podium)  à  plusieurs  montagnes, 
ils  s  accoutumèrent  à  dire  le  Puy,  au  lieu  de  Mont-Anis  ou 
de  Mont-Anice,  et  cette  appellation  est  restée  au  rocher,  à 
l'église  qui  s'est  appuyée  contre  lui,  et  à  la  ville  qui  Ten- 
toure.  Fondée  sur  un  plateau,  bordée  autrefois  par  un  pré- 
cipice, cette  vieille  et  immense  église  aune  grande  partie 
de  ses  constructions  élevées  sur  la  pente  de  la  montagne  et 
soutenues  de  travaux  aussi  remarquables  par  leur  hardiesse 
que  par  leur  solidité. 

La  façade  formant  avant-corps  présente  quatre  ordonnan- 
ces ,  percées  de  fenêtres ,  et  des  portiques  dont  les  arcs  à 
plein  cintre  sont  soutenus  par  des  colonnes  romanes,  ainsi 
que  les  croisées. 

En  avant  et  au-dessous  de  cette  façade  se  présente  un 
escalier  d'un  effet  admirable  ,  large,  droit,  presque  infini 
dans  sa  hauteur,  divisé  en  cinq  paliers  ou  repos ,  et  qui  compte 
cent  huit  marches. 

Plusieurs  de  ces  repos  donnent  entrée  h  divers  établisse- 
mens  qui  tiennent  à  la  destination  principale  du  monument. 
On  y  trouve  l'église  du  Saint-Esprit,  l'entrée  de  IHotel- 
Dieu ,  des  portes  lambardes.qui  nous  ont  paru  mériter  d'être 
dessinées,  et  une  pharmacie  tenue  par  de  saintes  sœurs  de 
la  Charité  ,  qui  est,  suivant  l'usage,  un  modèle  de  soins  et 
de  propreté,  et  dont  presque  tous  les  médicamens  sont  don- 
nés aux  pauvres.  A  lextrémité  de  ce  vaste  escalier  d'un  effet 
si  pittoresque  s'ouvrait  la  porte  dorée ,  dont  lesbattans  étaient 
couverts  de  bronzes  richement  ciselés.  Deux  superbes  co- 
lonnes de  porphyre  rouge  oriental  ornent  ce  majestueux  por- 
tique. 

Autrefois  ce  magnifique  escalier  aboutissait  dans  le  centre 
du  monument.  On  se  trouvait  à  l'entrée  en  face  du  choeur , 
et  on  avait  derrière  soi  la  nef.  L'effet  en  devait  être  unique 
et  admirable,  comme  celui  d'une  autre  échelle  de  Jacob, 
qui  conduisait  le  pèlerin  jusqu'au  ciel.  Une  malheureuse 
restauration  faite  en  1781  a  détruit  ces  prestiges  ,  sous  le 
prétexte  de  garantir  les  fidèles  de  l'action  du  vent  et  du  froid 


J78  REVUE  DE  PAras. 

qui  s'introduisaient  par  cette  ouverture  jusqu'au  milieu  du 
pavé  de  l'église.  L'esprit  de  destruction  s'est  toujours  cou- 
vert de  quelque  prétexte ,  et  il  faut  lui  savoir  gré  de  s'être 
caché  une  fois  sous  le  masque  de  la  charité. 

Mais  ce  qui  ne  peut  s'expliquer ,  c'est  l'acte  d'un  autre 
vandalisme  non  moins  déplorable  qui  a  dépouillé  cette  église 
de  l'un  de  ses  plus  nobles  monumens.  Les  drapeaux  pris  sur 
les  Anglais  commandés  par  le  duc  de  Clarence,à  la  bataille 
de  Baugé  en  Anjou,  y  avaient  été  déposés  ;  ils  ont  disparu.  Il 
n'y  a  pas  de  termes  pour  caractériser  cette  honteuse  et  barbare 
profanation.  Jamais  les  voûtes  d'un  édifice  ne  durent  au 
jaspe,  au  porphyre  et  à  l'or  des  ornemens  plus  splendides  que 
celui  qu'elles  reçoivent  d'un  drapeau  pris  sur  Tennemi.  Ce 
furent  long-temps  les  plus  beaux  atours  de  Notre-Dame 
de  Paris. 

Près  d'une  autre  entrée  qui  a  un  porche  d'un  style  bizarre, 
mais  toujours  curieux,  est  une  petite  façade  du  palais 
épiscopal,  ornée  de  colonnes  ioniques  cannelées,  d'un  si 
bon  goût  qu'elles  ont  fait  croire  à  quelques  érudits  qu'elles 
étaient  antiques.  Elles  sont  d'une  époque  moderne,  mais  di- 
gnes de  l'honneur  qu'on  leur  a  fait. 

Sous  les  voûtes  des  vestibules  sont  encore  suspendus  grand 
nombre  d'exi^oto.  Des  chaînes  et  des  bracelets  d'un  poids 
énorme  attestent  les  souffrances  et  la  piété  des  malheureux 
qui  sont  venus  là  s'acquitter  du  vœu  qu'ils  avaient  formé, 
et  sanctifier  leur  reconnaissance.  Le  clocher  de  cette  église 
est  remarquable  par  son  élévation  de  près  de  deux  cents 
pieds  ,  et  par  sa  figure  pyramidale  :  il  est  entièrement  con- 
struit ne  pierres  volcaniques  dont  le  ton  noirâtre  tranche  vi- 
goureusement avec  un  mastic  rouge  dont  la  partie  supérieure 
est  recouverte. 

Dans  un  temple  aussi  célèbre  devaient  être  conservées  des 
reliques  d'un  grand  prix;  elles  étaient  nombreuses  j  mais  ou 
y  remarquait  plus  particulièrement  l'image  en  bois  de  la 
vierge  Marie ,  qui  avait  fait  de  l'église  du  Puy  un  des  lieux 
de  la  France  les  plus  fertiles  en  miracles  et  un  des  lieux  les 
plus  vénérés  de  la  chrétienté.  Des  papes  et  des  rois  vinrent 
souvent  lui  rendre  hommage,  implorer  sa  miséricorde,  et 
combler  ses  autels  de  pieux  trésors. 


LITTERATURE.  170 

Elle  était  en  bois  de  cèdre  et  d'un  noir  d'ébène ,  ainsi  qur 
l'enfant  céleste ,  comme  toutes  les  vierges  miraculeuses  dont 
l'image  était  rapportée  de  l'Orient.  Un  manteau  d'un  tissu 
d'or  la  recouvrait  ;  une  double  couronne  ceignait  sa  tête  ; 
sur  la  première  étaient  enchâssés  des  camées  antiques  fort 
curieux,  et  tous  ses  vêtemens  se  couvrirent  peu  à  peu  de 
bagues ,  de  cœurs  d'or  et  de  bijoux.  Faujas  de  Saint-Fond, 
qui  en  a  fait  la  description ,  y  remarqua  une  cornaline  orien- 
tale antique  de  la  plus  grande  beauté.  Elle  était  gravée  en 
creux ,  et  représentait  un  Apollon  d'un  beau  dessin  ,  tenant 
de  sa  main  droite  une  branche  de  laurier,  et  s'appuyant 
de  la  gauche  sur  un  cippe  où  sa  lyre  est  posée.  Cette  pierre 
avait  pour  bordure  une  bande  d'or  émaillé. 

Charlemagne  vint  y  prier  Dieu.  Le  Roi  robert  II ,  vou- 
lant visiter  les  églises  les  plus  célèbres  du  royaume  ,  ar- 
riva, en  1029,  en  Auvergne,  à  l'abbaye  de  Sauvigny,  se 
rendit  à  Saint-Julien  de  Brioude  ,  et  de  là  à  Notre-Dame 
du  Puy. 

En  1062 ,  le  comte  de  Bigorre  entreprit ,  avec  sa  femme 
Clémence ,  un  pèlerinage  à  Notre-Dame.  Il  voua  s  a  personne 
et  son  comté  à  cette  église  ,  et  s'engagea  à  lui  payer  perpé- 
tuellement une  rente  annuelle  de  soixante   ëcus. 

Le  roi  Louis-le-Jeuue  vint  deux  fois  la  visiter ,  et  y  cé-^ 
lébra  la  fête  de  l'Annonciation  de  la  Vierge.  Les  papes 
Gélase  II,  Calixte  II,  Innocent  II  et  Alexandre  III,  ont 
laissé  leurs  noms  dans  ses  souvenirs. 

Nous  arrivons  à  l'une  des  plus  poétiques  illustrations  de 
Notre-Dame  du  Puy.  Elle  reçut  le  pape  Urbain  II  le  jour 
de  l'Assomption  de  l'année  logo ,  au  moment  où  il  se  rendait 
à  Clermont  pour  présider  leconcile  qui  devait  décider  de  la 
première  croisade. 

L'évêque  du  Puy ,  Aymar  de  Monteil ,  y  fut  choisi  pour 
chef  des  croisés,  avec  le  titre  de  légat  ou  vicaire  du  pape. 

Aymar  se  rendit  à  cette  expédition  autant  comme  guer- 
rier que  comme  ministre  de  la  religion ,  et  après  avoir  par- 
tagé la  gloire  et  les  souffrances  des  premiers  chrétiens  qui 
se  vouaient  à  la  conquête  du  Sépulcre,  mourut  h  Antiochc 
le  I"  août  1098. 

Philippe-Augiiste  vint  aussi  au  Puy,  vers  la  fin  d'octobre 


180  REVUE    DE    PARIS. 

bre  1188 ,  implorer  l'assistance  de  la  Vierge  contre  les  mal- 
heurs qui  pourraient  le  menacer  pendant  son  voyage  en  la 
Terre-Sainte. 

On  voit,  dans  une  lettre  de  Pierre-le-Vénérable  à  saint 
Bernard ,  que  saint  Louis  a  deux  fois  visité  Notre-Dame 
du  Puy.  C'est  dans  un  de  ces  voyages  qu'il  lui  fit  don  d'une 
épine  de  la  couronne  de  Jésus-Christ,  acquise  des  Vénitiens , 
auxquels  l'empereur  de  Constantinople  l'avait  engagée.  La 
république  de  Venise,  prêtant  sur  des  reliques,  offre  un 
trait  caractéristique  dans  Thistoire  d'un  siècle. 

Le  roi  saint  Louis  et  Jacques  d'Aragon  eurent  une  entre- 
vue au  Puy,  où  ils  tinrent  leur  cour.  Philippe-le-Hardi  fit 
un  vœu  à  la  Vierge  révérée  du  Velay;  mais,  ne  pouvant 
lui-même  l'accomplir,  il  y  envo}^^  deux  gentilshommes, 
qui,  au  nom  du  roi,  s'acquittèrent  de  la  commission.  Phi- 
lippe, reconnaissant  toutefois  l'insuffisance  de  ce  moyen, 
vint,  en  i283,  à  l'église  Notre-Dame,  et  fit  présent  à  cette 
cathédrale  d'une  riche  croix  qui  renfermait  les  reliques  les 
plus  précieuses. 

Philippe-le-Bel,  en  laSS,  année  où  il  fut  élevé  sur  le 
trône  ,  visita  Notre-Dame  du  Puy  ;  il  y  séjourna  pendant  la 
fête  de  la  Toussaint,  fit  don  à  l'église  d'un  calice  d'or  de 
grande  valeur. 

Charles  VI  entra  deux  fois  au  Puy, en  iSSget  1394.  Dans 
cette  dernière  occasion,  il  fut  accompagné  de  ses  oncles, 
les  ducs  de  Bourgogne  et  de  Berry,  et  d'une  nombreuse  et 
brillante  escorte  de  seigneurs.  Thierde  Montreuil,évêque  , 
le  reçut  magnifiquement.  Les  habitans  lui  firent  hommage 
d'une  figure  en  or  de  la  Vierge  qui  leur  attirait  tant  d'illus- 
tres pèlerins,  etoflrirent  à  ses  oncles  deux  autres  images  en 
argent.  Pour  récompenser  les  habitans  du  bon  accueil  qu'il 
en  avait  reçu,  le  roi  les  exempta  de  toute  contribution  pen- 
dant trois  ans. 

Charles  VU  voulut  aussi  visiter  la  bienheureuse  Notre- 
Dame;  il  s'y  rendit  en  i433.  En  sa  qualité  de  chanoine,  il 
assista  aux  offices,  vêtu  de  l'aumusse  et  du  surplis.  Il  y  fit 
une  secoiide  visite  ,  assembla  dans  cette  ville  les  états-géné- 
raux du  Languedoc,  séjourna  assez  long-temps  dans  le  châ- 
teau d'Épailly  ,  situé  à  un  quart  de  lieue  du  Puy,  et  c'est 


^  LITTÉRATTJRE,  181 

dans  ce  château  qu'il  apprit  la  mort  de  son  père  le  roi 
Charles  VI,  et  qu'il  fut  proclamé  roi  de  France. 

Louis  XI,  au  mois  de  février  147G,  fit  une  neuvaine  à 
Notre-Dame  du  Velay.  Les  chanoines  ,  en  l'absence  de  Té- 
vêque,  se  portèrent  au-devant  de  lui  jusqu'à  Fix  ,  qui  est  à 
trois  lieues  et  demie  du  Puy,  le  haranguèrent  et  lui  présentè- 
rentles  clefs  de  leur  cloître.  Louis  XI  les  écouta  favorablement, 
leur  ordonna  de  retourner  seuls,  disant  qu'il  voulait  arri- 
ver au  Puy  en  pèlerin  et  non  en  roi.  Il  fit  même,  malgré  les 
représentations  de  ses  courtisans  ,  trois  lieues  à  pied.  Arrivé 
à  la  porte  de  l'église,  il  fut  revêtu  d'un  surplis  et  de  la  cape 
canoniale.  Après  sa  prière,  il  laissa  sur  l'autel  une  bourse 
contenant  trois  cents  écus  d'or.  Le  lendemain,  il  entendit 
trois  messes ,  et  déposa  pour  chacune  trente  écus  d'or.  Les 
deux  jours  suivans  il  assista  aux  mêmes  offices  et  fit  de  pa- 
reilles libéralités.  D'autres  présens  enrichirent  encore  le  tré- 
sor de  la  sainte.  Le  roi  continua  d'ailleurs  les  privilèges  de 
cette  église ,  lui  en  accorda  de  nouveaux  ,  étendit  ses  dons  jus- 
que sur  plusieurs  autres  communautés  religieuses  de  la  ville, 
et  en  combla  les  pauvres. 

Charles,  son  frère,succe3sivementducdeBerry  et  de  Nor- 
mandie ,  qui,  lors  de  la  ligue  du  bien  public,  en  avait  été 
considéré  comme  le  chef,  vint,  en  1470,  comme  duc  de 
Guienne,  visiter  l'église  de  Notre-Dame,  à  la  tête  de  quatre 
cents  chevaux,  le  7  mars,  premier  jour  de  carême,  vers 
midi.  La  ville  fit  à  ce  prince  une  digne  réception.  Les  habi- 
tans  allèrent  au-devant  de  lui  j  usqu'à  Colet,  à  une  demi-lieue 
du  Puy  ,  et  les  rues  sur  son  passage  furent  ornées  de  ten- 
tures ,  formées  par  de  belles  et  riches  tapisseries.  Le  duc 
Charles  passait  pour  être  lettré  :  il  s'arrêta  long-temps  et 
avec  intérêt  dans  la  bibliothèque  de  Pierre  Odin,  officiai. 

La  reine ,  femme  de  Louis  XI ,  Charlotte  de  Savoie  ,  fit  un 
voyage  de  dévotion  au  Puy  ,-  quatre  mois  après  la  naissance 
du  dauphin.  Elle  arrivadans  cette  ville, le  3i  d'octobre,  ac- 
compagnée de  la  duchesse  de  Bourbon  et  d'une  nombreuse 
suite.  La  ville  lui  rendit  les  honneurs  dus  à  l'épouse  de  son 
souverain.  Chaque  quartier  s'empressa  de  manifester  sa 
joie  par  des  représentations  analogues  au  goût  du  siècle  : 
les  neuf  plus  belles  filles  de  la  rue  Panessac,  entre  autres  , 
2  16 


182  REVUE  DE  PARIS. 

ayant  pris  le  costume  des  neuf  preux ,  en  représentèrent 
l'histoire ,  ce  qui  paraît  indiquer  que  l'éducation  des  fem- 
mes était  alors  moins  négligée  qu'on  ne  le  suppose,  même 
au  fond  de  ces  montagnes;  car  il  est  douteux  qu'aujourd'hui 
les  jolies  filles  de  la  rue  Panessac,  au  Puy,  soient  capables 
de  représenter  convenablement  Ihistoire  des  neuf  preux. 

La  belle  Yolande  ,  fille  du  roi  d'Aragon,  y  vint  en  pèle- 
rinage. Charles  VIII,  après  avoir  repassé  les  Alpes ,  au  re- 
tour de  son  expédition  d'Italie  ,  fit,  en  1493  ,  un  voyage  à 
Notre-Dame  (lu  Puy.  François  P%  la  reine  Éléonore,  les 
princes  ses  fils,  et  les  principaux  seigueurs  de  la  cour, 
montèrent,  en  i533,  au  vieux  temple  chrétien,  honoré  de 
la  présence  de  tant  de  rois.  Quinze  cents  enfans,  vêtus  des 
couleurs  de  sa  liviée  ,  furent  rangés  sur  son  passage,  à  tra- 
vers des  rues  couvertes  d'un  beau  sable  fin  et  parsemées 
de  fleurs.  Au-dessus  du  vaste  escalier  de  l'entrée  principale, 
le  doyen,  à  la  tête  du  chapitre,  reçut  le  roi,  lui  présenta 
la  croix  à  baiser ,  et  le  couvrit  du  surplis  et  de  Taumusse. 

Le  lendemain,  le  bailli  du  Velay  oflfrit  au  roi,  au  nom 
de  la  ville,  une  image  d'or ,  enrichie  d'un  saphir  ,  semblable 
à  l'image  de  Notre-Dame.  Cette  riche  amulette  avait  appar- 
tenu au  roi  René.  Quelque  temps  après  ,  François  I"  en- 
voya deux  candélabres  d'argent  pesant  plus  de  cent  marcs. 

François  I^"^  est  le  dernier  roi  qui  soit  venu  en  pèlerinage 
à  Notre-Dame  du  Puy.  Cette  madone  eut  une  célébrité  non 
moins  brillante  que  celle  de  Notre-Dame  de  Lorette  en 
Italie  ,  et  il  serait  impossible  de  dénombier  les  pèlerins  de 
lout  rang  ,  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  ,  qui  ,  sur  la  réputa- 
tion miraculeuse  de  ses  miracles ,  quittaient  leurs  foyers 
éloignés  pour  lui  porter  des  hommages,  lui  oflrir  des  pré- 
sens et  implorer  son  secours.  La  dévotion  des  montagnards 
n'était  pas  moins  exaltée  ;  ils  accouraient  en  foule  à  la  ville 
devant  la  sainte  protectrice  du  Velay  ,  et  quand  il  arrivait 
que  la  fête  de  l'Annonciation  tombât  le  Vendredi-Saint,  on 
voyait  un  si  grand  concours  de  peuple  aspirer  aux  indul- 
gences attachées  à  cette  coïncidence  miraculeuse  de  jours 
fériés  ,  que  nombre  d'individus  suffoqués  dans  la  presse  y 
perdaient  la  vie. 

A  une  lieue  de  la  ville  ,  sur  un  rocher  assez  escarpé  ,  on 


LITTÉRATURE.  1 83 

voit  encore  les  restes  d'un  château  dont  l'histoire  tient  es- 
sentiellement à  celle  de  la  ville  du  Puy.  Les  anciens  maîtres 
de  ce  vieux  manoir  eurent  de  longues  querelles  avec  les 
évêques  ;  ce  sont  les  débris  du  château  de  la  famille  des 
Polignac. 

Les  habitans  du  Puy  eurent  beaucoup  à  souffrir  de  ces 
querelles  et  de  ces  guerres  ,  soit  contre  les  vicomtes ,  cntie- 
prenans  et  guerriers  ,  soit  contre  les  évêques ,  qui  avaient 
des  armes  tout  aussi  terribles  que  les  épées  et  les  lances. 
La  foudre  de  l'excommunication  frappait  alors  avec  plus 
de  sûreté  un  peuple  religieux.  Tous  ces  débats  furent  la 
cause  de  longues  calamités. 

Il  faut  dire  aussi  ,  pour  être  impartial ,  que  ces  monta- 
gnards avaient  toute  l'énergie  qui  distingue  cette  noble  fa- 
mille d'hommes  ;  vigoureux  et  turbulens,  plus  d'une  fois 
ils  se  révoltèrent  contre  leurs  magistrats,  et  dans  une  émeute 
terrible  ,  le  viguier  et  les  archers  éprouvèrent  toute  la  co- 
lère du  peuple.  Le  bailli ,  qui  s'était  réfugié  dans  le  clocher 
de  l'église  des  Cordeliers,  en  fut  précipité  du  haut  en  bas  j 
d'autres  officiers  furent  tués  et  mis  en  pièces.  L'évêque 
lança  aussitôt  son  excommunication  sur  les  coupables.  Le 
roi  Philippe-le-Hardi ,  informé  de  cet  événement ,  con- 
damna ,  par  lettres  d'avril  127^  ,  les  habitans  du  Puy  à  une 
amende  de  3o,ooo  livres.  En  même  temps  cette  ville  fut 
privée  de  ses  privilèges  ,  de  la  garde  des  clefs  des  portes  , 
des  forteresses  et  du  consulat ,  et  de  tous  les  droits  qui  ap- 
partenaient à  la  commune.  Le  sénéchal  de  Beaucaire  con- 
damna au  dernier  supplice  les  chefs  les  plus  avérés  de  cette 
émeute. 

Déjà  le  peuple  s'était  révolté  contre  le  pouvoir  de  Tévê- 
que  Robert  de  INIehun,  à  son  retour  du  concile  de  Latran. 
Il  fut  obligé  de  se  réfugier  en  Forez.  Le  pape  Alexandre  III 
avait  écrit,  le  7  juillet  1207  ,  aux  habitans,  pour  les  exhor- 
ter à  suivre  leurs  anciennes  coutumes,  parce  qu'il  craignait 
que  la  conduite  de  l'évêque  ne  disposât  ces  montagnards  à 
embrasser  l'hérésie  des  Albigeois.  Mais  ces  désirs  de  conci- 
liations produisirent  peu  d'effet.  Innocent  III  leur  ordonna 
de  se  soumettre  ,  et  on  courut  aux  armes.  Le  pape  Ho- 
noré III  envoya  des  évêques  ,  comme  commissaires  conci- 


184  BEVUE    DE    PARIS. 

liateurs  ,  mais  inutilement.  Alors  il  confirma  rexcommuni- 
cation.  Bientôt  il  eut  recours  à  la  médiation  du  roi  Philippe- 
Auguste  5  qui  fit  un  accord  où  ,  sans  déroger  beaucoup  aux 
privilèges  que  les  habitans  avaient  obtenus  des  rois  Louis- 
le-Groset  Louis-le-Jeune,il  laissait  néanmoins  une  grande 
autorité  à  Tévêque  ;  il  revint  dans  le  Velay ,  et  chercha  à  se 
concilier  la  bienveillance  des  révoltés,  qui  furent  forcés  de 
lui  demander  pardon  j  ce  qui  fit  qu'un  chevalier ,  nommé 
Bertrand  des  Gares  ,  qui  avait  été  excommunié  ,  conjura  sa 
perte.  Il  se  rendit  avec  plusieurs  stipendiés  dans  le  village 
de  Saint-Germain-de-la-Prade  ,  près  de  Fabbaye  de  Doé  , 
et ,  le  21  décembre  1219  ,  il  Tassaillit  et  lui  donna  lamort. 

Les  habitans  du  Puy  furent  consternés  de  cet  attentat  ; 
ils  coururent  armés  sur  les  parens  de  l'assassin  Bertrand  et 
sur  ses  complices  ,  et  le  chevalier  ne  trouva  moyen  de  se 
soustraire  à  la  mort  que  par  une  rude  pénitence  dans  un 
cloître  ,  qui  lui  fut  infhgée  par  la  cour  de  Rome. 

Plus  de  soixante  ans  s'écoulèrent  dans  la  privation  des 
privilèges.  Ce  ne  fut  qu'au  mois  de  janvier  i344  que  la 
commune  fut  rétablie  au  Puy.  Le  roi  Philippe  de  Valois  , 
afin  de  pouvoir  fournir  aux  dépenses  d'une  guerre  qu'il  al- 
lait faue  contre  les  Anglais  ,  vendit  fort  cher  aux  habitans 
la  permission  d'avoir  des  consuls  ,  une  maison  commune  , 
et  les  droits  dont  on  les  avait  dépouillés. 

Pendant  quelque  temps  les  évènemens  dont  cette  ville 
fut  le  théâtre  sont  communs  à  plusieurs  autres  villes  de 
France  ,  et  offrent  le  même  caractère  de  détresse  publique. 
Il  existe  cependant  un  usage  de  cette  époque  qui  parait  par- 
ticulier à  la  ville  du  Puy.  Ses  habitans ,  depuis  un  temps 
immémorial ,  ne  souffraient  pas  de  juifs  dans  leur  enceinte; 
et,  sïl  arrivait  qu'un  individu  de  cette  nation  fût  reconnu 
dans  la  ville ,  il  était  pris  et  traduit  devant  un  tribunal  com- 
posé de  juges  d'une  singulière  espèce  ;  c'étaient  les  enfans 
de  chœur  de  l'église.  Une  sentence,  rendue  par  ces  enfans, 
le  17  juin  iS^S ,  condamne  un  juif  qui  se  trouve  dans  la  ville 
.'i  une  amende  de  3oo  livres.  Théodore  ,  un  des  historiens 
de  l'église  du  Puy ,  assure  que  ce  privilège  leur  fut  accordé 
par  le  roi  Charles-le-Bel ,  en  l'an  iSaj,  à  l'occasion  du 
meurtre  d'un  enfant  de  chœur  ,  commis  par  le  plus  dis- 


LITTERATXJRE.  185 

tingiié  des  juifs  établis  au  Puy  ,  d'où  ils  furent  bannis  sans 
retour. 

Le  seizième  siècle,  si  fécond  en  perturbations  et  en  mal- 
heurs qui  se  firent  sentir  dans  les  moindres  villages  et  dans 
les  châteaux  les  plus  retirés ,  comme  dans  les  palais  des  rois 
et  les  grandes  villes ,  ne  ménagea  pas  ses  orages  aux  liabi- 
tans  de  ces  vieilles  masures  qui  se  groupent  autour  d'un  noir 
rocher  basaltique, et  roula  jusque  dans  leurs  montagnes  la 
tourmente  des  dissensions  religieuses  qui  divisaient  le 
royaume. 

Les  partisans  des  Guises  et  de  la  maison  de  Lorraine  , 
sous  le  prétexte  de  protéger  avec  zèle  l'ancien  catholicisme; 
ceux  de  la  maison  de  Bourbon  qui  avaient  embrassé  avec 
ardeur  les  principes  du  calvinisme  ,  excitèrent  le  peuple  à 
s'armer  ,  et  alimentèrent  pendant  trente-trois  ans  celte 
longue  et  terrible  guerre  civile ,  si  funeste  à  notre  pauvre 
ville  du  Puy,  à  la  France  et  au  genre  humain. 

Le  baron  des  Adrets  ,  le  tigre  du  Dauphiné  ,  franchit  un 
jour  le  Rhône ,  tomba  au  milieu  du  Forez  ,  prit  Montbrison, 
pilla  les  bourgs  et  les  villages ,  eu  laissant  partout  des  traces 
de  sa  cruauté,  et  se  présenta  devant  le  Puy  pour  le  sou- 
mettre. Mais  ,  voyant  quil  ne  pouvait  s'en  rendre  maître 
sans  artillerie,  et  pressé  auti-e  part  dans  des  escarmouches, 
il  ne  voulut  pas  long-temps  séjourner  devant  celte  ville, 
et  se  relira  à  Lyon. 

Les  habitans  du  Puy  ,  d'abord  alarmés,  se  réjouirent  de 
sa  retraite  ;  mais  il  avait  laissé  quelques  compagnies  d'in- 
fanterie sous  le  commandement  de  son  lieutenant  Blacons  , 
qui  aspirait  plus  que  tout  autre  au  pillage  de  la  ville  et  sur- 
tout de  l'église.  Le  clergé  et  les  consuls ,  effrayés  de  celte 
armée  de  religionnaires  composée  encore  de  sept  à  huit 
mille  hommes  ,  campée  au  village  de  Pont-cn-Peyrat  ,  à 
quatre  lieues  du  Puy ,  et  qui  paraissait  décidée  à  un  blocus 
en  attendant  mieux,  cherchèrent  à  obtenir  l'éloiguement  de 
Blacons  par  une  sorte  de  traité.  Il  promit  tout  ce  qu'on  lui 
demandait,  à  condition  qu'il  lui  serait  donné  par  la  dépu- 
tation  la  somme  de  3,5oo  livres.  Elle  lui  fut  comptée  le 
lendemain.  Il  s'en  empara,  mais  au  lieu  de  tenir  cette  pro- 
messe ,  il  les  viola  toutes ,  et  loin  de  conduire  son  armée  à 
2  x6. 


186  REVUE    DE    PARIS. 

Lyon  ,  il  la  dirigea  sous  les  laurs  de  la  ville ,  et  y  arriva 
le  4  août  i562  ,  à  la  pointe  du  jour.  Heureusement  elle  était 
munie  de  défenseurs;  les  nobles  du  Velay  y  étaient  rassem- 
blés pour  Tarrière-ban.  L'évêque  Antoine  de  Sénectère  dis- 
sipa éloquerament  les  alarmes  des  citoyens  ,  ranima  leur 
courage  ,  et  s'appuyant  sur  la  valeur  des  seigneurs  Latour- 
Maubourg  ,  Jonchères  ,  Beaune  et  Laurent  de  Pousols ,  il 
les  disposa  à  se  défendre  vigoureusement.  Et  la  ville  du 
Puy  fut  sauvée  par  lïntrépide  présence  d'esprit  de  son 
prélat. 

L'ennemi  s'empara  du  village  d'Aiguilhe  ,  saccagea  les 
faubourgs  ,  fit  plusieurs  attaques  contre  les  portes  de  Pa- 
nessac  ,  de  Saint-Jean  et  d'Avignon  ,  pénétra  jusqu'à  la 
grande  rue,  et  pilla  entièrement  les  églises  des  Carmes  ,des 
Cordeliers  et  des  Jacobins  j  mais  les  habitans  jDartout  se 
présentèrent  avec  aixleur  au  combat,  et  défendirent  si  bien 
leur  muraille  d'enceinte  ,  que  les  protestans  furent  forcés  à 
la  retraite.  Ils  se  retirèrent  au  château  d'Espali ,  qu'ils  dé- 
molirent en  grande  partie ,  et  se  répandirent  ensuite  dans 
les  campagnes  pour  tout  ravager. 

Enfin  Blacons  fut  obligé  de  se  retirer, le  lo  août ,  près  des 
murs  du  château  de  Polignac.  Cette  armée  en  déroute  fut 
vivement  incommodée  du  canon  des  remparts  dece  château, 
et  finit  par  être  défaite  par  une  sortie  du  seigneur  vicomte 
Armand  de  Polignac.  Claude ,  son  fils  aîné ,  se  trouvait  parmi 
les  protestans.  Après  la  victoire ,  le  père  en  mourut  de  cha- 
grin. T.;e  capitaine  Merle,  que  nous  avons  rencontré  partout 
où  il  y  avait  une  guerre  aventureuse  à  entreprcndi'C  ,  eut 
grande  envie  plusieurs  fois  de  visiter  l'église  qui  possédait 
la  riche  madone  ;  il  inquiéta  seulement  les  habitans,  mais 
ne  put  jamais  pénétrer  dans  leur  ville. 

En  i585,  François  de  Coligni,  comte  de  Châtillon,  à  la 
tête  de  2,4oo  hommes  soutenu  par  un  autre  corps  qui  mar- 
chait à  quelque  distance,  vint  attaquer  les  vieilles  portes  de 
la  capitale  du  Velay.  Repoussé  ,  ils  s'en  vengea  en  prenant 
et  dévastant  le  château  de  Polignac  ,  bientôt  repris  par  les 
bourgeois  du  Puy. 

Les  complots,  les  émeutes ,  les  attaques  du  dehors  se  re- 
nouvelant sans  cesse  ,  dans  une  nuit  où  Içs  royalistes  Icu 


LITTÉRATURE.  187 

ierent  de  surprendre  la  ville,  TEstrange,  qui  avait  remplacé 
comme  gouverneur  du  Gévaudan  le  baron  de  Saint-Vidal , 
leur  tua  beaucoup  de  monde.  Les  principaux  seigneurs  ,à  la 
tète  du  parti  royal,  et  notamment  le  sénéchal  de  Cluste , 
périi'ent  dans  ce  combat;  une  foule  de  citoyens  s'étaient 
rendus  sur  la  place  du  Martouret.  C'est  alors  que  se  réuni- 
rent contre  les  ligueurs  un  grand  nombre  de  paysans ,  aux- 
quels on  donna  le  nom  de  croquans. 

Le  Puy ,  souvent  attaqué  par  les  protestans  ,et  qui  avait 
beaucoup  souffert,  des  ravages  qu'ils  exerçaient  aux  en- 
virons, embrassa  le  parti  de  la  ligue;  mais  en  iSgo,  par  la 
médiation  da  duc  de  Joyeuse ,  la  ville  se  soumit  à  Henri  IV. 

Nous  lie  décrirons  pas  tous  les  couvens  et  toutes  les  égli- 
ses qui  abondaient  dans  cette  admirable  cité  des  vieux  temps, 
si  curieuse  encore  pour  le  peintre  et  Tarcliéologue  ;  mais 
nous  ne  pouvons  nous  dispenser  de  donner ,  en  quelques 
notes  rapides,  un  croquis  de  son  rocher  pyramidal  de  Saint- 
Michel,  aussi  curieux  par  sa  forme  bizarre  que  par  l'anti- 
quité de  Termitage  qui  le  domine.  C'est  presque  un  obélis- 
que, dont  le  diamètre  est  estimé  à  70  pieds  et  l'élévation 
à  200.  Il  est  situé  dans  un  faubourg  à  environ  quatre  cents 
pas  du  mont  Corneille.  Un  escalier  taillé  dans  le  roc,  divisé 
jpar  dix  rampes  soutenues  par  des  murs  de  terrasse  ,  mène 
à  la  cime  du  rocher.  Une  chapelle,  une  cellule,  une  citerne 
formaient  la  demeure  et  suffisaient  à  la  vie  du  cénobite  qui 
venait  vivre  et  prier  dans  ce  tombeau  si  près  du  ciel.  Tout 
le  monument  est  d'architecture  romaine.  Son  portail  est 
orné  de  mosaïques ,  formées  de  pierres  blanches  et  de  ba- 
saltes colorés ,  qui  rappellent  les  beaux  monumens  lombards 
de  lltalie. 

Nous  avons  toujours  vu  placés,  sur  la  partie  la  plus  élevée 
d'un  rocher  ou  dune  montagne,  les  temples  dédiés  à  l'ar- 
change guerrier,  qui  terrassait  les  monstres  et  les  dragons, 
et  cette  harmonie  poétique  est  assez  belle  pour  être  remar- 
quée encore  une  fois. 

Ce  fut  Truan,  doyen  de  la  cathédrale,  qui  le  premier 
voulut  consacrer  une  église  à  saint  Michel  sur  le  faite  de  ce 
rocher  nommé  Aiguilhe.  Lévèque  Golcscalc  posa  en  l'an- 
ni'C  962  la  preinière  pierre  de  ce  hardi  monument,  qui  fyj. 


188  REVT7E   DE  PARIS. 

appelé  Seguret,  de  securus  ,h  raison  de  sa  position  invincible 
à  toutes  les  attaques. 

Une  petite  chapelle ,  construite  sur  un  plan  octogone,  et 
sous  le  vocable  de  Saint-Clair,  est  au  pied  du  rocher.  Ce 
monument  gracieux  a  été  considéré  par  quelques  savans 
comme  un  temple  de  Diane  ,'  il  n'a  rien  d'antique  j  il  appar- 
tient tout  entier  au  moyen  âge,  et  sa  construction  doit  dater 
tout  au  plus  du  neuvième  ou  du  dixième  siècle.  C'est  un 
baptistaire,  moins  vaste,  moins  somptueux  que  ceux  de 
Pise  ou  de  Florence,  bien  humble  sans  doute,  mais  bâti  à 
l'instar  de  ces  admirables  monumens. 

Nous  n'oublierons  point  l'église  collégiale  de  Saint-Pierre, 
fondée  en  l'an  998  par  l'évêque  Gay,  Le  motif  de  son  érec- 
tion nous  appartient  tout  entier;  c'est  un  coup  de  pinceau 
qui  d'un  seul  trait  peint  une  époque  :  Pons  et  Bertrand  de 
Polignac  avaient  fait  prisonnier  dans  l'église  du  Puy  l'évê- 
que Gay ,  prévôt  de  cette  cathédrale  ,  et  l'avaient  conduit 
dans  les  prisons  de  Mende.  Ce  fut  à  l'occasion  de  cette  vio- 
lence que  Pons  et  Bertrand,  pour  réparer  leur  attentat ,  fu- 
rent obligés  par  des  donations  nombreuses  de  contribuer  h 
la  fondation  de  l'église.  Elle  fut  pendant  long-temps  la  prin- 
cipale paroisse  de  la  ville. 

Une  autre  encore  a  une  illustration  plus  célèbre  ;  l'église 
des  Jacobins  possède  le  tombeau  qui  contient  les  entrailles 
de  Bertrand  du  Guesclin ,  et  son  cœur  ,  renfermé  dans  une 
boite  en  plomb,  scellée  du  sceau  de  la  ville.  Le  connétable, 
après  avoir  soumis  le  château  de  Chaliicrs  en  Auvergne , 
passa  au  Puy,  entra  dans  le  Gévaudan,  et  mit  le  siège  de- 
vant le  château  de  Randon ,  où  la  noblesse  de  l'Auveigne  et 
du  Velay  se  montra  digne  de  combattre  sous  un  tel  chef. 
Après  divers  assauts  meurtriers,  le  gouverneur  et  ses  prin- 
cipaux olliciers  vinrent  rendre  les  clefs  de  la  forteresse  de- 
vant l'agonie  d'un  héros.  Us  furent  introduits  dans  sa  tente, 
où,  dangereusement  malade,  il  cxpii'a  quelques  momens  après 
ce  triomphe.  Son  corps  fut  transporté  dans  l'église  de  Saint- 
Denis,  près  de  Paris,  et  ses  entrailles  placées  dans  un  cé- 
notaphe à  Saint-Laurent-des-Jacobins-du-Puy.  Un  service 
solennel  y  fut  célébré  le  23  juillet  i38o.  Cinquante  torches 
de  oirc  et  un  drap  d'or  bordé  de  noir  et  orné  de  ses  ai'nics 


LITTÉRATURE.  189 

furent  la  pompe  fournie  par  les  chevaliers  montagnards  qui 
lavaient  suivi  pour  aller  combattre  les  Anglais.  Couché  sur 
son  tombeau ,  il  y  fut  représenté  en  relief,  armé  et  cuirassé , 
avec  cette  épitaphe  :  Cy  gist  honoi'ahle  homme  et  vaillant 
messire  Bertrand  Claikin,  comte  de  Longue^ille ,  jadis  con- 
nétable de  France,  qui  trépassa  l'an  MCCCLXXX,  le  xiii* 
jour  de  juillet.  Le  mausolée  est  masqué  maintenant  par  la 
boiserie  des  stalles  du  cœur.  Les  notables  municipaux  de  la 
ville  du  Puy  devraient  une  restauration  à  un  monument  si 
précieux  et  si  honorable  pour  leur  patrie. 

Dans  SCS  jours  de  solennité ,  la  ville  du  Puy  eut  ses  spec- 
tacles ,  et ,  sans  compter  la  fête  des  fous ,  cérémonie  bizarre , 
qui  était  particulièrement  observée  dans  les  cathédrales  du 
Puy  et  de  Viviers, et  que  les  canons  de  deux  conciles  eurent 
peine  à  abolir ,  elle  jouit  sur  un  véritable  théâtre ,  ou  sur  un 
échafaud,  suivant  l'expression  du  temps,  dressé  dans  la  place 
du  Plot,  de  la  représentation  d'un  drame  :  c'était  Holoplierne 
décapité  par  Judith.  Aux  fêtes  de  la  pentecôte ,  la  re- 
présentation dura  deux  jours.  Ou  peut  juger  que  les  prédi- 
cations en  place  publique  n'y  manquèrent  pas  non  plus, 
et  D.  Gissey  cite  un  frère  Basile,  venu  en  njûi  ,qui  fit  plu- 
sieurs sermons  qui  produisirent  tant  d'effet  que  les  hommes 
semblaient  renoncer  à  toutes  leurs  passions  j  les  joueurs  ve- 
naient déposer  devant  lui  leurs  cartes  et  leurs  dés,  les 
femmes,  leurs  bagues,  bracelets  et  chaînes,  et  «  ceux  qui, 
»  s'adonnaient  à  l'art  magique,  leurs  mandragores,  brevets, 
«  charmes,  caractères ,  et  les  livres  dont  ils  se  servaient  en 
»  leurs  sorcellories.  « 

Cette  ville  si  curieuse  eut  encore  léglise  de  Saint-Jean- 
de-Jérusalem  ,  ou  de  Saint-Jean-de-la-Chevalerie,  et  la 
commanderie  des  Templiers,  et  la  maison  des  consulats, 
puis  ses  poi-tes  et  ses  tours  5  malheureusement  tous  ces  édi- 
fices ont  subi  les  outrages  du  temps  ou  des  hommes,  et, 
comme  partout  sur  le  sol  entier  de  notre  noble  France ,  la 
plupart  de  ses  monumens  historiques  ont  été  broyés  sous  la 
force  de  destruction  qui  est  l'instinct  des  vieux  peuples 
comme  celui  des  enfans.  Heureusement  de  temps  à  autre, 
dans  nos  provinces  ,un  homme  au  génie  de  conservation  ap- 
paraît, et  la  ville  du  Puy  a  le  bonheur  de  posséder  un  con- 


100  REVUE  DE  PARIS. 

servateur  de  nos  vieilles  gloires,  qui  a  réuni  les  antiques  et 
les  curiosités  du  Velay  dans  un  admirable  Musée  dont  Tar- 
rangement  et  le  goût  feraient  honneur  à  nos  plus  grandes 
cités.  M.  le  vicomte  de  Becdelièvre  a  eu  Theureuse  idée  de 
rassembler  tous  les  fragmens  qu'il  a  pu  recueillir  dans  tous 
les  genres,  antiquités,  inscriptions,  meubles,  armes,  mé- 
dailles et  tableaux,  et  d'en  former  pour  la  capitale  une  col- 
lection des  plus  curieuses  et  des  plus  remarquables.  Nous 
ne  devons  pas  laisser  ignorer  qu'un  préfet  des  plus  distin- 
gués, M.  de  Bastard,  lui  a  prêté  le  plus  noble  appui.  Les 
sages  administrateurs  ne  sauraient  être  aujourd'hui  trop 
recommandés  à  la  reconnaissance  publique.  Nous  devons 
rendre  la  même  justice  au  conseil  municipal  de  la  ville  du 
Puy ,  qui  encourage  ce  magnifique  établissement  de  ses  dons 
et  de  sa  protection.  Nous  voudrions  citer  tous  les  dignes  ci- 
toyens qui  le  composent  ;  mais  ils  nous  sauront  gré  d'indi- 
quer parmi  eux  l'estimable  M.  Delalande,  si  profondément 
versé  dans  la  science  numismatique. 

Le  Puy  et  Saint-Paulienont  fourni  la  plus  grande  partie 
des  objets  curieux  renfermés  au  Musée  ;  mais  la  vieille  Vel- 
lavie  tout  entière  était  fort  riche  d'anciens  monumens;  elle 
en  eut  de  celtiques,  de  gaulois  et  de  romains  ;  ses  édifices 
du  moyen  âge  sont  admirables ,  et  l'on  y  compte  presque 
autant  de  vieux  châteaux  que  de  cimes  de  rochers.  Ses  plus 
anciennes  traces  d'ouvrages  faits  de  mains  d'hommes,  et 
qui  font  ressembler  quelques-unes  de  ses  montagnes  à  des 
nécropoles,  remontent  à  la  plus  haute  antiquité.  Ses  tu- 
muli^  les  ruines  de  la  tombe  de  las  fadas,  les  débris  de  Ja 
voie  romaine,  les  pierres  milliaires  de  Chamelix  et  de 
Saussac,  les  chapiteaux,  les  fûts  de  colonnes,  les  bosses, 
les  bas-xcliefs,  les  fragmens  de  poterie  recueillis  de  toutes 
parts,  y  sont  aussi  nombreux  que  dans  nos  plus  riches  pro- 
vinces. Si  nous  écrivions  un  ouvrage  spécial  sur  le  Velay, 
nous  aurions  des  volumes  à  composer  :  heureux  si  nous  pou- 
vons présenter  quelques  aperçus  écrits  rapidement,  travaux 
informes  et  pénibles,  et  toujours  au-dessous  des  sujets  que 
nous  avons  à  traiter. 

L'histoire  de  la  ville  du  Puy,  l'histoire  même  du  Velay, 
après  le  règne  de  Henri  IV,  où  nous  sommes  arrêtés ,  n'offre 


LITTÉRATrRE.  191 

plus  d'intérêt  spécial.  Les  vieux  manoirs  féodaux,  comme 
dans  toutesles  autres  provinces,  tombent  devant  la  puissance 
de  Richelieu  •  puis  un  roi  à  large  renommée  centralise  tous 
les  faits  de  l'histoire  et  toutesles  puissances  de  l'administra- 
tion autour  de  lui.  Il  n'y  eut  plus  que  Versailles  en  France, 
et  le  brillant  cortège  d'un  règne  illustre. 

Une  élude  nous  resterait  encore  à  faire,  si  l'espace  ne 
nous  manquait),  et  si  elle  n'avait  déjà  été  si  convenablement 
essayée  et  remplie  pour  son  époque  ,  par  Faujas  de  Saint- 
Fond,  dans  son  grand  ouvrage  sur  les  volcans  éteints  du 
Velay  ,  non  moins  riches  pour  le  savant  que  ceux  de  l'Au- 
vergne. Circonscrits  dans  nos  travaux  pittoresques,  nous  ne 
pouvons  qu'indiquer  à  nosjeunes  voyageurs  ce  qui  leur  reste 
à  explorer  dans  les  basaltes  de  la  Haute-Loire ,  ses  belles 
colonnades  fondues  dans  ses  nombreux  cratères,  et  ses  ro- 
chers trachytiques  et  phonotiles ,  vieilles  ruines  du  premier 
monde,  édifices  élevés  par  une  puissance  qui  soulève  les 
montagnes,  les 'sépare,  les  brise,  pour  élever  ses  monu- 
mens.  Au  milieu  de  ces  scories  agglutinées  ,  de  ces  laves 
lithoïdes  entassées ,  l'esprit  reste  confondu ,  et  les  études  du 
monde  primitif  deviennent  une  science  pLilosophique,  qui 
pourrait  bien  être  la  meilleure  à  enseigner  aux  hommes, 
quand  ils  auront  oublié  tout  à-fait  la  religion  ,  la  morale  et 
la  poésie. 

Ch.  Nodier  et  Tatlop.  (i). 

(i)  Cet  article  doit  faire  partie  du  grand  ouvrage  des  Voyages 
pittoresques  et  romcmtiques  dans  l'ancienne  France. 


LA  VENDEE  ET  L'ECOSSE. 


La  guerre  civile  de  la  Vendée  est  un  des  épisodes  les  plus 
intéressans  de  la  révolution  française.  Cette  gueri-e  fut  mal 
connue  en  Angleterre  tant  qu'elle  dura,  etl'histoire  blâmera 
nos  ministres,  qui  négligèrent  de  profiter  de  l'occasion 
qu'elle  leur  offrait  d'obtenir  des  avantages  importans  pour 
une  cause  qui  était  la  nôtre.  On  nous  disait ,  il  est  vrai ,  d'une 
manière  générale ,  que  les  royalistes  de  France  avaient  des 
partisans  arznés  dans  le  Poitou ,  et  qu'ils  avaient  eu  plusieurs 
fois  le  dessus  en  combattant  les  républicains.  Maispeu  d'An- 
glais savaient  positivement  que,  tandis  que  toutes  les  autres 
provinces  françaises  restaient  soumises  plus  ou  moins  pa- 
tiemment à  Robespierre  et  ses  collègues,  la  Vendée,  pro- 
vince à  peine  connue  de  nom  parmi  nous,  avait  sur  pied  de 
nombreuses  armées  qui  livraient  des  batailles  rangées ,  — 
gagnaient  des  victoires  décisives,  —  prenaient  des  villes  for- 
tifiées, et  qui  plus  d'une  fois  auraient  pu,  avec  quelques 
secours  de  troupes  et  d'argent,  terminer  peut-être  la  révo- 
lution ,  en  marchant  sur  Paris.  Il  était  raisonnable  de  con- 
clure qu'un  pays  capable  de  pareils  efforts  dans  une  cause 
abandonnée}par  presque  tout  le  reste  de  la  France,  avait  en 
lui-même  quelque  chose  de  particulier;  et  lorsque  nous  con- 
sidérons la  nature  de  cette  particularité ,  nous  y  trouvons 
une  grande  leçon  pour  les  princes  et  les  peuples. 

Personne  n'oserait  nier  que  pendant  les  dernières  années 
du  règne  de  Louis  XVI ,  quelque  changement  essentiel  ne 
fut  devenu  indispensable  dans  l'ancien  gouvernement  despo- 
tique de  la  France.  Les  fardeaux  de  l'état,  qui  auraient  dû 
être  supportés  par  tous  les  sujets  du  monarque  en  propor- 
tion de  leurs  moyens,  pesaient  eotièreraent  sur  le  peuple  et 


LITTÉRATURE,  193 

la  classe  intermédiaire,  sans  que  ni  îe  clergé  ni  la  noblesse 
contribuassent  aux  dépenses  générales.  Les  finances  étaient 
dans  un  état  de  banqueroute  virtuelle,  et  la  majorité  des 
sujets  irrités  contre  leurs  gouvernans  réclamait  la  restitu- 
tion de  ces  droits  dont  l'avaient  dépouillée  les  vieilles  lois 
féodales.  Ce  n  était  pas  une  situation  de  choses  à  être  endu- 
rée dans  le  dix-huitième  siècle,  eten  conséquence  un  chan- 
gement était  sollicité  hautement  de  toutes  parts.  Des  hom- 
mes ambitieux  s'emparèrent  de  l'exaltation  nationale  pour 
précipiter  cet  esprit  de  réforme  louable  dans  tous  les  excès 
delà  plus  furieuse  révolution  qu'eût  jamais  vue  le  monde. 
Au  lieu  de  rendre  au  peuple  ses  légitimes  franchises  et  de 
garantir  au  roi,  à  l'église  et  à  Taristocratie  la  possession  de 
cette  part  de  privilèges  compatible  avec  un  gouvernement 
bien  pondéré,  ils  démolirent  jusqu'aux  fondemens  de  tout 
ce  qui  constituait  Tancieu  ordre  de  choses,  renversèrent  le 
trône,  bannirent  la  noblesse,  renièrent  non  seulement  leur 
culte,  mais  la  religion  ,  mais  Dieu  même,  et  ce  fut  à  Tinsti- 
gation  des  misérables  auteurs  de  cette  anarchie,  que  le  pré- 
texte de  conserver  la  liberté  fit  commettre  les  cruautés  les 
plus  horribles. 

Ces  démagogues  n'auraient  pu  exercer  sur  la  populace 
assez  d'ascendant  pour  la  faire  servir  à  l'exécution  de  leurs 
criminels  desseins,  si,  avant  la  révolution,  l'aristocratie  fran- 
çaise avait  été  dans  l'habitude  de  remplir ,  à  l'égard  des 
classes  inférieures ,  les  devoirs  qui  sont  nécessaires  pour  ci- 
menter l'union  des  divers  rangs  de  la  société.  Le  noble  ou 
gentilhomme  propriétaire  doit  ordinairement  résider  pen- 
dant une  saison  de  l'année  au  moins  sur  ses  domaines.  Il  est 
le  supérieur  naturel  et  le  meilleur  patron  de  ses  fermiers  et 
de  ses  voisins  les  plus  pauvres.  La  dépense  de  son  revenu 
parmi  eux  est  une  des  sources  de  leur  prospérité^  —  sa  libé- 
ralité doit  venir  à  leur  aide  dans  les  occasions  de  détresse; 
—  il  est  l'arbitre  de  leurs  différends  ;  — ils  sont  à  leur  tour 
les  compagnons  de  ses  chasses  et  autres  divertissemens 
champêtres.  Grâces  à  ces  continuels  échanges  de  bons  offi- 
ces ,  les  chaînes  qui  rattachent  le  plébéien  au  noble  sont  na- 
turellement remplacées  par  les  liens  plus  honorables  et  plus 
doux  d'une  affection  mutuelle! 

2  17 


194  j        REVUE  DE  PARIS. 

Malheureusement  cet  ordre  de  choses  avait  été  totalement 
bouleversé  en  France.  Une  fatale  politique,  mise  primiti- 
vement en  pratique  par  le  cardinal  Richelieu,  avait  déna- 
turé les  devoirs  de  la  haute  noblesse,  comme  on  appelle  la 
classe  la  plus  élevée  en  dignité  et  en  richesses  de  Taristocra- 
tie  française.  Faisant  consister  leur  importance  dans  leur 
résidence  continuelle  à  la  cour  et  dans  le  succès  de  leurs  in- 
trigues pour  obtenir  la  faveur  royale ,  les  nobles  abandon- 
naient Tadministration  de  leurs  domaines  à  des  intendans, 
et  les  vassaux  n'éprouvaient  ni  reconnaissance  ni  crainte 
pour  un  seigneur  qui  laissait  tout  faire  à  un  subordonné , 
et  dont  ils  ne  connaissaient  l'existence  que  par  les  redevan- 
ces perçues  en  son  nom.  Là  où  les  deux  principales  classe» 
de  la  société  vivaient  dans  cet  état  de  défiance,  il  était  facile 
de  semer  la  zizanie  entre  elles  ,  et  d'exaspérer  les  classes  in- 
férieures contre  une  noblesse  qui  ne  se  révélait  à  elles  ni 
par  ses  bienfaits ,  ni  par  aucune  influence.  Il  y  avait  d'ho- 
norables exceptions  individuelles  à  cette  erreur  générale , 
mais  elle  régnait  dans  tout  le  royaume ,  et  ce  fut  la  princi- 
pale cause  qui  fit  déborder  la  révolution  française  au-delà 
des  limites  d'une  réforme  sage  et  modérée.  Loin  de  pouvoir 
lever  dans  les  provinces  et  sur  leurs  domaines  une  troupe 
capable  de  s'opposer  au  torrent  de  la  fureur  jacobine  ,  les 
nobles  trouvèrent  souvent  leurs  plus  cruels  ennemis  parmi 
leurs  propres  paysans ,  et  furent  même  chassés  par  ceux 
qui,  dans  des  circonstances  différentes,  au  lieu  de  s'insur- 
ger contre  eux,  auraient  été  leurs  plus  fidèles  défenseurs. 
Ce  fut  ce  qui  tendit  à  augmenter  beaucoup  l'émigration; 
mesure  fatale  en  elle-même,  parce  qu'elle  semblait  unir 
aux  soldats  de  l'étranger  ces  propriétaires  qui  avaient  par 
leur  naissance  le  plus  grand  intérêt  à  repousser  l'invasion 
du  sol. 

La  Vendée  et  les  départemcns  voisins  étaient  des  pays  assez 
généralement  à  l'abri  de  cette  discorde  entre  la  noblesse  et 
les  paysans,  qui  eut  de  si  funestes  résultats  dans  le  reste  de 
la  France.  Cela  provenait  en  grande  partie  des  circonstan- 
ces locales. 

La  région  dont  la  Vendée  forme  le  centre  comprend  un 
plus  vaste  espace  de  pays  que  celui  qui  porte  plus  spéciale- 


LITTÉBATURE.  195 

xaent  le  nom  de  Vendée  ,  c'est-à-dire  une  portion  considé- 
rable des  départemens  de  Maine-et-Loire,  de  Loire-Infé- 
rieure, des  Deux-Sèvres ,  et  de  Vendée  proprement  dite. 
Le  sol  n'est  guère  bon  pour  la  charrue  ,  mais  admirablement 
propre  à  l'éducation  du  bétail.  Il  est  divisé  en  pâturages  de 
médiocre  étendue,  mais  très-riches  en  produit,  et  qui  sont 
situés  parmi  des  bois  qui  avaient  fait  donner  à  toute  cette 
partie  du  Poitou  le  nom  du  Bocage.  Les  paysans  y  habi- 
taient chacun  une  petite  ferme  séparée  ;  tous  y  étaient  dans 
une  aisance  indépendante;  aucun  n'y  jouissait  de  ce  qu'on 
aurait  pu  appeler  de  la  richesse;  mais  ils  n'avaient  guère 
à  gémir  des  fardeaux  publics,  étant  exempts  des  plus  lourds, 
moyennant  l'obligation,  adoptée  par  eux,  d'entretenir  en 
état  les  canaux  de  dessèchement.  Ces  canaux  ,  joints  aux 
mauvaises  routes ,  aux  nombreuses  haies ,  aux  bois  qu'on 
rencontre  sans  cesse  et  aux  fréquentes  pluies,  rendent  la 
Vendée  presque  inaccessible  à  d'autres  qu'à  ses  habitans, 
qui,  familiarisés  avec  ces  obstacles,  sont  accoutumés  à  les 
franchir  au  moyen  d'une  longue  perche  garnie  de  fer,  qu'ils 
portent  avec  eux ,  et  qui ,  dans  la  guerre  ,  fut  souvent  dans 
leurs  mains  une  arme  redoutable.  Les  Vendéens  étaient  un 
peuple  religieux  ,  moral  et  paisible ,  sans  autre  ambition 
que  de  continuer  de  jouir,  comme  leurs  pères,  de  leur 
culte,  de  leurs  lois  et  de  leurs  possessions. 

Les  nobles  de  la  Vendée  avaient,  comme  leurs  vassaux  , 
un  caractère  qui  se  rapprochait  plutôt  des  mœurs  primitives 
que  des  mœurs  modernes.  Ils  vivaient  beaucoup  sur  leurs 
terres.  Ceux  qui  allaient  de  temps  en  temps  à  Paris  avaient  le 
bon  sens  de  mettre  de  côté  les  manières  de  la  capitale  pour 
reprendre  leur  simplicité  patriarcale,  dès  qu'ils  étaient  de 
retour  dans  le  Bocage.  Lorsque  les  dames  sortaient,  c'était 
à  cheval  ou  dans  des  voitures  traînées  par  des  bœufs  ;  lors- 
que le  seigneur  allait  à  la  chasse ,  ce  qui  lui  arrivait  souvent , 
dans  les  cantons  boisés,  les  paysans  le  suivaient,  et  y  acqué- 
raient une  grande  adresse  au  tir ,  parce  qu'ils  n'étaient 
guère  moins  amoureux  que  leurs  maîtres  de  cet  exercice 
guerrier. 

Les  baux  des  fermes  et  la  nature  de  leur  exploitation  n'é- 
taient pas  moins  favorables  que  le  reste  à  entretenir    1'?^- 


196  EEVUE   DE    PARIS. 

tachenient  réciproque  du  propriétaire,  et  du  tenancier, 
parce  qu'il  y  avait  entre  eux  communauté  d'intérêt  et  par- 
tage de  produit.  Le  tenancier  avait  le  soin  des  troupeaux, 
et  payait  au  propriétaire  une  rente  proportionnée  à  ses  pro- 
fits, de  manière  à  avoir  tous  deux  part  égale  des  accidens 
heureux  ou  malheureux  de  la  saison.  Il  n'y  avait  guère  de 
ferme  dont  la  rente  excédât  25  à  3o  louis  par  an  ,  et  c'était 
un  grand  propriétaire  que  celui  qui  possédait  vingt  ou  trente 
de  ces  fermes ,  de  telle  sorte  que  parmi  les  grands  et  les 
petits  il  y  avait  peu  de  riches  ,  mais  pas  de  pauvres.  Le 
dimanche  et  les  fêtes  offraient  des  scènes  d'hospitalité  mu- 
tuelle entre  le  gentilhomme  et  le  paysan.  La  famille  de  ce- 
!ui-ci  dansait  dans  la  cour  du  château,  et  la  famille  du 
seigneur  se  mêlait  ordinairement  à  la  danse.  C'est  ainsi  que 
dans  les  divertissemens  et  les  affaires ,  les  intérêts  pécu- 
niaires et  les  cérémonies  religieuses  ,  les  nobles  et  les  vas- 
saux étaient  unis  comme  les  membres  de  nos  anciens  clans  ; 
c'est  ainsi  que  l'intelligence  plus  exercée  et  la  supériorité 
naturelle  des  propriétaires  vendéens  avaient  pu  conserver 
sur  l'esprit  de  la  classe  inférieure  cette  influence  qu'on 
eût  vainement  cherchée  ailleurs  en  Francedans  les  relations 
entre  gentilshommes  et  paysans. 

Ce  ne  fut  pas  toutefois  l'influence  de  s  nobles  vendéens  qui 
donna  le  premier  signal  de  l'insurrection.  Deux  autres  cir- 
constances plus  immédiates  l'occasionèrent. 

La  Convention  nationale  avait  imposé  au  clergé  catholique 
un  serment  qui ,  proclamant  son  indépendance  de  la  supré- 
matie de  Rome,  était  en  contradiction  directe  avec  les  voeujs- 
religieux  que  chaque  prêtre  prononçait  en  entrant  dans  les 
ordres.  La  plupart  des  ecclésiastiques  se  démirent  volon- 
tairement ou  furent  expulsés  forcément  de  leurs  cures,  sur 
leur  refus  de  prêter  le  serment.  Le  sort  de  ces  curés  ,  de 
qui  les  paysans  avaient  reçu  jusque-là  leur  instruction  reli- 
gieuse, et  qui  s'étaient  acquittés  de  leurs  fonctions  avec  un 
dévouement  paternel,  ne  put  qu'exciter  l'indignation  des 
Vendéens  lorsqu'ils  les  virent  expulsés  violemment  et  rem- 
placés par  d'autres  d'une  conscience  moins  scrupuleuse,  e* 
par  conséquent  d'une  morale  moins  pure.  Ce  fut  le  sujet 
d'un  mécoutcntemcut  général  parmi  les  habitans  du  Bocage. 


LITTÉRATURE.  197 

Une  autre  cause  qui  poussa  encore  plus  immédiatement 
les  Vendéens  à  courir  aux  armes  fut  la  loi  de  la  conscrip- 
tion ,  qui  appelait  toute  la  jeunesse  sous  les  drapeaux  de  la 
république,  alors  engagée  dans  une  guerre  de  conquêtes 
étrangères.  Une  levée  de   deux  cent  mille  hommes  venait 
d'êti'e  proclamée.  Aucun  des  motifs  révolutionnaires  qui  en- 
traînaient les  autres  provinces  ne  parlait  à  l'intérêt  des  Ven- 
déens en  faveur  de  cette  mesure  extraordinaire.  Ils  voyaient 
même  avec  trop  d'horreur  tout  ce  qui  s'était  fait  contre  le 
clergé  catholique  et  la  personne  du  roi  pour  s'y  soumettre. 
L'insurrection  éclata ,  et  fut  bientôt  organisée.  Rassemblés 
en  armée  nombreuse ,  ils  élurent  leurs  officiers  ,  et  les  pri- 
rent principalement,  mais  non  exclusivement  parmi  les  no- 
bles, livrèrent  bataille  aux  forces  régulières  de  la  Conven- 
tion, non-seulement  furent  plusieurs  fois  victorieux,  mais 
encore  montrèrent  une  grande  aptitude  à  se  rallier  après  la 
défaite ,  et  causèrent  enfin  plus  de  mal  aux  républicains 
que  les  meilleures  troupes  des   armées  alliées.  Dans  cette 
guerre,  comme  dans  plusieurs  autres  ,  lintelligence  de  ceux 
qui  commandèrent  et  le  courage  désespéré  des  soldats  eux- 
mêmes  créèrent  un  genre   particulier  de  tactique ,  adapte 
en  même  temps  au  caractère  des  troupes  et  aux  circonstan- 
ces de  la  localité.   Cette  tactique  fut  maintes  fois  supérieure 
à  la  discipline  des  troupes  régulières ,   qui  ne  donne  pas 
toujours  les  avantages  qu'on  devrait  en  attendre  contre  l'im- 
pétuosité du  courage  et  la  persévérance  d'un  ennemi  actif. 
Le.  mode  d'attaque  ordinaire  des  Vendéens  était  une  espèce 
de  guerre  de  buissons.  Au  moyen  d'une  manœuvre  quils 
exprimaient  dans  leur  langue  par  le  mot  s'égailler,  ils  se 
répandaient  en  tirailleurs  autour  des  colonnes  serrées  de 
l'ennemi,  qui,  s'avançant  à  travers  un  pays  extrêmement 
difficile  par  lui-même  ,  se  trouvait  de  toutes  parts  assailli 
par  un  feu  bien  nourri  et  des  balles  bien  ajustées,  sans  aper- 
cevoir aucun  point  palpable  où  il  pût  diriger  lui-même  son 
attaque  avec  quelque  apparence  de  succès.  Les  cris  des  in- 
surgés, leurs  décharges  continuelles  et  leur  dispersion  sur 
une  si  large  étendue  de  terrain ,  semblaient  doubler  leur 
nombre;  et  si  les  républicains  venaient  à  lâcher  pied,  les 
Vendéens,  conduits  par  leurs  braves  chefs,  n'hésitaient  pai 
2  17. 


198  REVUE    DE   PARIS. 

à  foudre  sur  eux ,  afin  de  compléter ,  par  une  attaque  ser- 
rée, la  terreur  qu'ils  avaient  inspirée,  grâces  à  leur  premiers 
façon  de  combattre. 

Il  est  inutile  de  remarquer  que  pour  se  disperseretse ral- 
lier ainsi ,  les  Vendéens  avaient  besoin  de  tout  le  dévoue- 
ment et  de  toute  rintelligenee  de  chaque  soldat;  cardiaque 
petit  corps  détaché  ,  chaque  individu  même  ,  devait,  sous 
sa  propre  responsabilité  ,  savoir  choisir  sa  position  ,  ainsi  que 
le  moment  favorable  de  l'attaque  et  de  la  retraite. 

Pendant  que  les  Vendéens  étaient  en  armes  et  victorieux  , 
il  y  avait  aussi  sur  pied  une  armée  de  Bretons  pour  la  dé^ 
fense  de  la  monarchie  ,  sous  le  commandement  du  célèbre 
Charette  ,  qui  remporta  plusieurs  succès.  Il  fut  malheureux 
pour  la  cause  de  ces  armées  indépendantes  que  leurs  chefs, 
à  ce  qu'il  parait,  ne  fussent  ni  d'accord  ni  disposés  à  s'en- 
tendre. Les  résultats  de  leurs  fréquens  triomphes  auraient 
été  bien  plus  ijiiporlans.  Il  fut  plus  malheureux  jpour  eux 
encore  que  les  ministres  de  la  Grande-Bretagne  ,  comme 
nous  l'avons  déjà  fait  observer,  ne  fussent  pas  mieux  infor- 
més de  l'avantage  qu'il  y  aurait  eu  à  leur  envoyer  des 
armes,  des  munitions  et  un  corps  de  foixes  auxiliaires. 
Lorsque  les  royalistes  se  furent  rendus  maîtres  de  Tile  de  Noir- 
moutier,  ces  secours  auraient  pu  leur  être  fournis  sans  dif- 
ficulté. La  seule  tentative  sérieuse  qui  eut  lieu  en  faveur  de 
ces  braves  insurgens  fut  l'expédition  mal  concertée  de  Qui- 
beron  ,  entreprise  justement  après  que  la  cause  royale  était 
entièrement  perdue  en  Bretagne. 

L'insurrection  de  la  Vendée  ,  commencée  en  mars  1798  et 
considérée  comme  guerre  générale,  se  termina  à  la  défaite 
de  Quiberon,  le  20  juillet  179J. 

On  est  naturellement  conduit  à  comparer  les  guerres  ci- 
viles d'Angleterre  pendant  le  dix-seplième  siècle,  avec  la 
révolution  de  France  à  la  fin  du  dix-huitième;  et  l'esprit 
est  surtout  frappé  de  l'analogie  entre  l'insurrection  de  la 
V^cndée  et  celle  qui  fut  dirigée  par  Montrose  et  les  High- 
landers  (montagnards  écossais)  dans  le  siècle  précédent. 

Le  parallèle  n'est  pas  sans  doute  exact  sur  tous  lesponts. 
Les  Ilighlandcrs  {lÉcosse  étaient  conduits  au  combat  par 
kur  amour  naturel   de  la  guerre  ,  leur  usage  habituel  des 


LITTÉRATURE.  199 

armes  et  leur  attachement  patriarcal  pour  leurs  chefs.  Les 
Vendéens  ,  peuple  pacifique  ,  ne  levèrent  létendard  de  la 
révolte  que  pour  défendre  leur  religion  et  leurs  libertés 
personnelles.  Les  Higldanders ,  commandés  par  le  génie  su- 
périeur d'un  homme  dont  le  cardinal  de  Retz  disait  qu'il 
était  celui  qui  remplissait  le  mieux  pour  lui  son  idéal  des 
héros  de  Plutarque  ,  étendirent  la  guerre  plus  loin  que  les 
Vendéens  ,  et  profitèrent  mieux  de  leurs  victoires  ,  mais 
fureutaccablés  par  une  seule  défaite.  Les  habitans  delà  Ven- 
dée ,  commandés  par  différens  chefs  ,  ne  montrèrent  pas  la 
même  énergie  dans  le  succès  5  mais ,  se  confiant  moins  à  la 
fortune  dun  seul  homme,  ils  se  ralliaient  et  redevenaient 
victorieux  après  avoir  subi  plusieurs  échecs  répétés.  Le 
mode  de  combattre  des  «Vendéens  et  des  montagnards  écos- 
-sais  était  différent  ;  les  tirailleurs  du  Bocage  comptaient  sur 
Ja  guerre  de  buissons  ,  taudis  que  les  montagnards,  après 
avoir  fait  feu ,  chargeaient  en  colonnes  peu  nombreuses  , 
mais  serrées  ,  sur  divers  points  d'une  ligne  étendue  ,  et 
comptaient  principalement  sur  leur  habileté  à  manier  Tépée 
écossaise  dans  une  action  d'homme  à  homme.  La  religion  , 
qui  joua  un  gi-and  rôle  dans  la  guerre  vendéenne,  n  était 
pas  au  nombre  des  motifs  qui  excitaient  Tarmée  de  Mont- 
rose.  Tels  sont  les  points  de  dissemblance;  mais  les  points 
d'analogie  sont  plus  généraux  et  plus  fortement  marqués. 

Dans  ces  deux  guerres  mémorables  ,  ce  fut  une  race  à 
part,  une  race  primitive  .  qui  se  souleva  contre  les  forces 
régulières  du  reste  de  la  nation  pour  défendre  les  institu- 
tions anciennes  qui  lui  avaient  été  léguées  par  ses  pères. 
Dans  les  deux  guerres,  l'intrépidité,  la  sagacité  naturelle  , 
la  force  du  corps  et  l'activité  renchrent  les  insurgens  supé- 
rieurs à  leurs  adversaires  disciplinés,  par  l'impétuosité  de 
l'attaque  ,  la  justesse  des  combinaisons,  la  célérité  des  mar- 
ches et  la  patience  à  supporter  les  fatigues  de  la  guerre. 
Dans  les  deux  guerres  ,  ils  obtinrent  de  brillantes  victoires, 
malgré  le  désavantage  du  nombre ,  malgré  le  manque  d'ar- 
mes convenables  et  surtout  de  munitions. 

Leshabitans  du  Bocage  avaient  encore  cette  ressemblance 
avec  les  montagnards  écossais,  que  les  mêmes  désavantage» 
accompagnaient  leur  mode  particulier  de  faire  la  guerre . 


200  REVUE   DE    PARIS. 

Étant  tous  volontaires , et  servant  sans  solde, ils  se  croyaient 
libres  de  quitter  Tarmée  quand  cela  leur  plaisait ,  et  une 
victoire  devenait  plus  fréquemment  encore  qu'une  défaite 
le  signal  de  la  diminution  de  leur  nombre.  Les  Vendéens  , 
comme  les  montagnards ,  étaient  sans  expérience  dans  l'at- 
taque des  places  fortes ,  et  quelques-uns  de  leurs  plus  grands 
revers  furent  la  conséquence  d'imprudentes  entreprises  de 
cette  nature.  Dans  un  pays  ouvert,  favorable  à  l'action 
de  la  cavalerie  ,  ces  guerriers  primitifs  combattaient  avec 
moins  d'avantages  que  dans  des  terrains  bordés  de  clôtures. 
Le  nombre  de  chefs  et  officiers  indépendans  tendait  à  intro- 
duire la  discorde  dans  leurs  conseils.  Ce  fut  ce  qui  désor- 
ganisa plus  d'une  fois  tous  les  plans  de  Montrose,  et  para- 
lysa presquL-  toujours  les  efforts  des  Vendéens.  Enfin,  pour 
conclure ,  une  guerre  qui  fit  tant  d'honneur  aux  chefs  qui 
la  dirigèrent  se  termina  ,  en  France  comme  en  Ecosse,  par 
leur  ruine  et  leur  mort.  Plusieurs  périrent  par  les  exécu- 
tions militaires  ou  sous  les  coups  d'une  sentence  judiciaire; 
leurs  familles  furent  exilées  ou  privées  de  leur  héritage  - 
et  ils  ne  laissèrent  après  eux  d'autres  fruits -de  leurs  succès 
que  la  gloire  de  leur  nom. 

Les  républicains  d'Angleterre  eurent  une  femme  pour 
retracer  leurs  exploits ,  M"  Hutchinson  :  il  a  manqué  aux 
montagnards  de  Montrose  un  historien  tel  que  la  marquise 
de  la  Rochejacquclein.  Cette  dame  illustre  ,  auteur  des  Mé- 
moires sur  la  Guerre  de  la  Fendée  ,  était  née  à  la  cour  ,ct 
cependant  elle  écrit  avec  la  chaste  simplicité  et  la  calme 
dignité  d'une  matrone  romaine.  Son  style  est  entièrement 
exempt  de  cette  espèce  de  coquetterie  littéraire  qu'on  trouve 
quelquefois  dans  les  meilleurs  ouvrages  français ,  plus  re- 
marquables en  général  par  l'esprit  que  par  la  simplicité. 
M'"*^  de  la  Rochcjacquel  in  était  une  femme  trop  délicate 
et  d'une  éducation  trop  féminine  pour  paraître  capable  de 
supporter  personnellement  les  privations  et  les  périls  où 
elle  se  trouva  jetée.  Elle  le  sentait  elle-même,  lorsqu'elle 
dit  à  une  dame  anglaise  qui  avait  désiré  être  présentée  à 
une  dame  si  célèbre  :  «  Convenez  que  vous  vous  figuriez 
me  trouver  pins  semblable  à  une  héroïne!  »  Son  caractère 
dans  la  vie  privée  était  sans  rc^proche  .  comme  on  peut  le 


LITTERATURE. 


201 


deviner  à  la  pureté  de  senlimens  et  de  style  qui  règne  dans 
son  ouvrage  (i) 


—  Depuis  la  révolution  de  1789,  quarante  ans  et  plus 
se  sont  écoulés  j  que  de  nouveaux  contrastes  ,  que  de  nou- 
velles analogies  entre  cette  révolution  et  celle  de  la  Grande- 
Bretagne  1  Après  la  guerre  d'Ecosse  et  la  guerre  de  la 
Vendée  ,  après  léchafaud  de  Charles  I"  et  Téchafaud  de 
Louis  XVI ,  après  la  république  anglaise  et  la  république 
française  ,  après  Cromwell  et  Napoléon ,  aucune  des  deux 
restaurations  n'a  pu  fermer  l'abîme  ;  api'ès  Charles  II  et 
Jacques  II  ,  après  Louis  XVIII  et  Charles  X,  nous  avons 
vu  1688  et  i83o,  Guillaume  et  Louis-Philippe ,  une  cour  en 
exil  à  Saint-Germain,  une  cour  en  exil  à  Holyrood-house. 
Cette  fois  ,  l'expérience  de  l'Angleterre  sera-t-elle  perdue 
pour  la  France  ?  L'analogie  s'épuisera-t-elle  jusqu'à  1742? 
La  Vendée  du  dix-neuvième  siècle  relèvera-t-elle  l'éten- 
dard de  la  Rochejacquelein  ,  comme  l'Ecosse  du  dix-hui- 
tième releva  celui  de  Monti^ose  ?  Marie  de  Modène ,  le 
chevaher  de  Saint-Georges  et  Charles  Edouard  menacèrent 
pendant  soixante  ans  encore  la  nouvelle  dynastie  de  leurs 
prétentions  ,  prétentions  soutenues  par  des  sentimens  che- 
valeresques bien  plus  que  par  des  intérêts  ;  en  sera-t-il  de 
même  des  Tprétentwns  jacobites  de  France?  La  suite  de  ce 

parallèle   appartient  à  l'avenir 

L'enthousiasmejacobitedes  montagnards  écossais  dans  le 
dix-huitième  siècle  ,  particulièrement  pendant  la  rébellion 
de  1745  ,  offre  le  plus  beau  sujet  peut-être  qu'un  auteur 
puisse  choisir  pour  une  composition  romanesque  ou  histo- 
rique. Cette  guei're  civile  et  ses  évènemens  remarquables 
laissèrent  à  la  génération  contemporaine  des  souvenirs  sans 
aucun  mélange  de  cette  aigreur  politique  qui  succède  géné- 
ralement aux  dissensions  civiles.  Les  montagnards  écossais 
firent  ici  leur  dernière  levée  de  boucliers  ;  ils  formaient  la 
principale  force  de  l'armée  de  Charles-Edouard ,  où ,  par 

(i)  Préface  to  the  Memoirs  o/'M™«  la  Roche jacc|ueleiu. 


202  KEYUE  DE  PARIS 

les  particularités  de  leurs  mœuvs  en  paix  comme  en  guerre 
et  leur  chevaleresque  bravoure  ,  ils  se  montrèrent  sous  un 
jour  plus  favorable  à  la  poésie  qu'à  la  prose  de  la  vie  réelle. 
Leur  prince  ,  jeune  ,  vaillant  ,  patient  à  la  fatigue,  et  mé- 
prisant le  danger,  conduisait  son  armée  à  pied  dans  les 
marches  les  plus  rudes ,  et  il  mit  en  déroute  une  armée  ré- 
gulière dans  trois  batailles  ;  c'étaient  là  des  circonstances 
capables  de  fasciner  l'imagination  et  de  séduire  de  jeunes 
enthousiastes  à  sa  cause,  en  dépit  de  toutceque  la  prudence 
et  la  raison  pouvaient  objecter  contx-e  une  pareille  entre- 
prise. 

Le  prince  aventureux  ,  comme  on  sait,  se  trouva  être  un 
de  ces  personnages  de  l'histoire  qui  se  distinguent  pendant 
une  seule  et  brillante  période  de  leur  carrière,  semblables  à 
ces  météores  lumineux  qui  traversent  le  ciel,  et  qui  éton- 
nent les  regards  autant  par  la  rapidité  de  leur  disparition 
que  par  l'éclat  qu'ils  oct  jeté  en  passant.  Une  longue  nuit 
vint  couvrir  de  ses  ténèbres  le  reste  de  la  vie  d'un  homm? 
qui  dans  sa  jeunesse  s'était  montré  capable  de  si  grandes 
choses ,  et  sans  chercher  à  le  suivre  plus  loin  ,  on  peut  dire 
que  son  exil  ne  fit  plus  voir  en  lui  qu'un  prince  malheureux 
qui  cherchait  à  échapper  à  ses  pensées  amères  dans  des  dis- 
tractions indignes  de  lui. 

Cependant  la  grande  conspiration  jacobite  ,  dont  Tinsur-' 
rection  de  1745  n'était  qu'un  incident  précipité  par  l'avor- 
tement  d'un  plan  plus  étendu  ,  fut  reprise  par  les  jacobites 
d'Angleterre  dont  les  forces  restaient  intactes ,  ayant  eu  U 
prudence  de  ne  pas  les  mettre  en  action.  Le  résultat  extra- 
ordinaire produit  par  des  petits  moyens  en  1^45  leur  in- 
spira l'espoir  de  plus  importans  succès  quand  tout  le  parti 
jacobite  anglais  ,  qui  se  composait  alors  de  presque  toute  la 
noblesse  pi'ovinciale,  se  mettrait  en  avant  pour  accomplir 
ce  ({u'avait  tenté  si  bravement  une  poignée  de  chefs  écossais. 

il  est  probable  que  les  jacobitcs  d'alors  étaient  incapa- 
bles de  réfléchir  que  la  petite  échelle  sur  laquelle  avait  eu 
lieu  cette  insurrection  était  en  grande  partie  la  cause  de  ses 
succès  imprévus.  C'est  à  la  faiblesse  même  de  leur  nombre 
qu'il  fallait  attribuer  l'activité  remarquable  des  insurgens. 
la  discipline  parfaite ,  l'union  et  l'unanimité  qui  animèrent 


LITTÉRÀTrr.E.  20B 

pendant  quelque  temps  leurs  conseils.  Malgré  la  défaite  dé- 
tînitive  de  Charles-Edouard ,  les  jacobitcs  anglais  continiiè- 
rent  long-temps  à  méditer  des  projets  de  révolution  et  à 
porter  des  toasts  de  révolte  jusqu'à  ce  que  Tàge  eût  blanchi 
leurs  cheveux.  Une  autre  génération  se  leva  qui  ne  parta- 
geait pas  leurs  sentiraens,  et  enfin  les  élémens  delà  sédition 
qui  avait  couvé  sous  la  cendre  s'éteignirent  tout-à-fait.  Cette 
opinion  enthousiaste  n'échauffa  plus  que  quelques  imagina- 
tions ardentes  et  quelques  têtes  faibles  qui  enfantèi'ent  quel- 
ques projets  aussi  désespérés  qu'aventureux.  Ainsi  un  jeune 
Écossais  d'un  nom  illustre  rêva  de  pouvoir  surprendie  le  pa- 
lais de  Saint-James  pour  assassiner  la  famille  royale.  Ces 
complots  mal  conçus  auraient  pu  faire  faire  explosion  à  d'au- 
tres conspirations  plus  sérieuses,  si  la  politique  de  Robert 
Walpole,  de  peur  de  faire  croire  à  un  danger  plus  grand 
que  le  danger  réel ,  n'avait  préféré  prévenir  les  conspirateurs 
plutôt  que  de  faire  bruit  de  la  découverte  de  leurs  intri- 
gues. Plus  tard  encore  le  Prétendant  put  venir  impunément 
à  Londres  se  convaincre  par  lui-même  de  la  faiblesse  de  son 
parti.  Après  s'être  flatté  pendant  quelque  temps  que  la  Pro- 
vidence ,  qui  l'avait  protégé  dans  de  si  nombreux  hasards , 
lui  réservait  toujours  quelque  occasion  plus  ou  moins  rap- 
prochée derecouvrer  letrôneauquell'appelaitsa  naissance, 
ce  prince  vit  tant  d'occasions  lui  échapper  les  unes  après  les 
autres,  qu'il  avait'désespéré  lui-même  de  sa  cause  lorsque 
la  mort  de  son  père  lui  prouva  qu'aucune  des  grandes  puis- 
sances de  l'Europe  ne  s'intéressait  plus  à  sa  querelle.  Elles 
refusèrent  de  lui  reconnaître  le  titre  de  roi  de  la  Grande- 
Bretagne,  et  de  son  côté  il  renonça  lui-même  à  celui  de 
prince  de  Galles. 

Pendant  que  la  vie  de  Charles-Edouard  s'épuisait  dans  la 
solitude  et  l'abandon,  le  nombre  de  ceux  qui  partagèrent 
ses  dangers  et  ses  malheurs  s'était  réduit  à  quelques  vieux 
jacobites,  héros  d'une  histoire  terminée.  Tous  ceux  de  mes 
contemporains  en  Ecosse  qui  comptent  soixante  ans  doi- 
vent se  rappeler  plusieurs  de  leurs  connaissances  du  temps 
de  leur  jeunesse,  qui,  selon  la  phrase  écossaise,  avaient  été 
dehoï's  en  i''/\^.  Leurs  principes  politiques  et  leurs  plans 
de  restauration  n'étant  plus  dangereux  ,  ceux  qui  les  rè- 


204  REVUE   DE  PARIS. 

valent  encore  n'excitaient  plus  la  contradiction.  On  regar- 
dait les  jacobites  qu'on  rencontrait  dans  le  monde  comme 
des  hommes  qui  avaient  prouvé  leur  sincérité  en  sacrifiant 
leurs  intérêts  même  à  leur  opinion.  C'eût  été,  en  société, 
un  acte  d'impolitesse  que  de  blesser  leurs  sentimens  ou  de 
ridiculiser  le  compromis  à  l'aide  duquel  ils  cherchaient  à 
continuer  leur  opposition  à  la  politique  du  jour.  Tel  était 
ce  gentilhomme  du  Perthshire  qui ,  se  faisant  lire  les  jour- 
naux, exigeait  qu'on  lui  désignât  le  roi  et  la  reine  par  les 
initiales  du  mot,  comme  s'il  eût  craint  d'avoir  l'air  d'ac- 
quiescer à  l'usurpation  de  la  dynastie  de  Hanovre.  Georges 
III  ayant  entendu  parler  de  la  manie  de  ce  gentilhomme, 
chargea  le  député  du  Perthshire  de  lui  porter  les  compli- 
mens ,  non  pas  du  roi  d'Angleterre ,  mais  de  l'électeur  de 
Hanovre ,  et  de  lui  dire  combien  il  respectait  la  constance 
de  ses  principes. 

Ceux  qui  se  rappellent  ces  vieux  débris  d'un  autre  ordre 
de  choses  peuvent  regretter  que  le  temps  ait  fait  disparaître 
avec  eux  le  dernier  vestige  des  mœurs  du  siècle  précédent. 
Leur  amour  du  temps  passé ,  leurs  récits  de  prouesses  che- 
valeresques, amusaient  l'imagination;  leur  idolâtrie  pour 
les  mèches  de  cheveux  des  Stuarts ,  pour  les  bagues ,  pour 
les  rubans  et  autres  souvenirs  du  temps  où  ils  semblaient 
vivre  encore  même  au  milieu  d'une  génération  nouvelle , 
était  un  enthousiasme  intéressant;  leurs  principes  politiques, 
s'ils  avaient  eu  pour  nous  le  titre  de  pères  ,  auraient  pu  les 
rendre  dangereux  à  la  dynastie  régnante  ,  mais  tels  que  je 
me  les  représente  ,  il  ne  pouvait  y  avoir  sur  la  terre  aucune 
espèce  d'hommes  plus  propres  à  jouer  le  rôle  de  grands-pè- 
res innocens  et  respectables. 

Walter  Scott  (i). 

1"  avril  i83ii. 

(i)  Traduit  par  M.  H.  C.  de  Saint-Michel. 


Wn  Wo^aqc  b'agcimcttt 


EN  ESPAGNE. 


Pendant  le  printemps  de  1829,  la  curiosité  m'ayant  con- 
duit en  Espagne,  je  fis  une  excursion  de  Séville  à  Grenade 
avec  un  ami  attaché  à  l'ambassade  russe  à  Madrid.  Le  ha- 
sard nous  avait  amenés  de  deux  parties  du  globe  bien  éloi- 
gnées de  celle  où  nous  nous  trouvions,  et  la  conformité  de 
nos  goûts  nous  inspira  le  désir  de  parcourir  ensemble  les  pit- 
toresques montagnes  de  l'Andalousie.  Si  ces  pages  tombent 
sous  ses  yeux ,  n'importe  dans  quels  lieux  les  fonctions  de 
sa  carrière  diplomatique  ont  pu  le  conduire,  soit  qu'elles  le 
trouvent  figurant  dans  les  pompes  des  cours  ou  méditant 
sur  la  magnificence  plus  réelle  de  la  nature ,  puissent-elles 
lui  rappeler  notre  aventureux  pèlerinage  et  le  souvenir  de 
celui  à  qui  ni  le  temps  ni  Téloignement  ne  feront  jamais 
oublier  Taménité  de  ses  mœurs  et  son  mérite. 

Et  ici,  avant  d'aller  plus  loin,  qu'il  me  soit  permis  de 
présenter  quelques  observations  préliminaires  sur  l'aspect 
général  de  l'Espagne  et  sur  la  manière  d'y  voyager.  On  se 
figure  en  général  ce  pays  comme  une  douce  contrée  méri- 
dionale, parée  de  tous  les  charmes  de  la  voluptueuse  Italie. 
C'est ,  au  contraire  ,  à  lexception  de  quelques  provinces 
maritimes,  une  contrée  agi-este,  austère  et  triste,  avec  des 
montagnes  nues,  des  plaines  immenses  dépourvues  d'arbres, 
silencieuses  ,  solitaires  et  participant  de  l'aspect  sauvage  des 
déserts  de  l'Afrique.  Ce  qui  ajoute  encore  à  ce  silence,  à 
cette  solitude,  c'est  l'absence  d'oiseaux  chanteurs,  consé- 
quence naturelle  du  défaut  de  bois  et  de  haies.  On  voit  l'aigle 
et  le  vautour  planer  autour  des  monts  rocailleux  et  au-des- 
2  18 


206  REVUE   DE    PARIS. 

SUS  des  plaines  5  des  troupes  d'outardes  timides  se  gussent 
dans  les  bruyères  ;  mais  ces  myriades  d'oiseaux  de  plus  pe- 
hte  espèce  qui  animent  la  face  de  la  terre  dans  les  autres 
pays  ne  se  trouvent  que  dans  certaines  parties  de  l'Espagne, 
etplutot  encore  dans  les  vergers  et  les  jardins  quientourent 
les  habitations  que  dans  la  campagne. 

Dans  les  provinces  centrales,  le  voyageur,  en  traversant 
de  vastes  plaines  ensemencées ,  tantôt  vertes  et  ondoyantes, 
tantôt  doi'ées ,  tantôt  nues  et  brûlées  par  le  soleil,  cherchera 
vainement  la  main  qui  y  a  guidé  la  charrue.  Enfin  il  aper- 
cevra sur  une  montagne  escarpée  un  village  avec  des  forti- 
fications mauresques  en  ruines,  ou  quelque  vieille  tour, 
ancien  refuge  des  habitans  pendant  les  guerres  civiles  ou  les 
invasions  des  Maures.  L'usage  de  se  réunir  pour  se  protéger 
mutuellement  existe  encore  chez  les  paysans  espagnols,  par 
suite  de  la  continuelle  maraude  des  voleurs  errans. 

Mais  si  la  plus  grande  partie  de  l'Espagne  est  privée  de  la 
riche  parure  des  bois  ou  des  forêts  et  des  grâces  de  la  culture 
d'ornement ,  le  pa3^sage  a  un  caractère  de  grandeur  bien  pro- 
pre à  compenser  ce  qui  leur  manque  sous  d'autres  rapports. 
On  y  retrouve  quelques-uns  des  attributs  des  habitans,  et 
je  conçois  mieux  le  fier,  l'indomptable  ,  le  frugal  Espagnol, 
depuis  que  j'ai  vu  le  sol  qu'il  habite. 

Les  traits  simples  et  sévères  des  paysages  espagnols  ont 
quelque  chose  de  sublime.  Les  plaines  des  Castilleset  de  la 
IManche  s'étendant  à  perte  de  vue  empruntent  une  sorte  d'in- 
térêt de  leur  nudité  et  de  leur  immensité  même  ;  c'est  une 
impression  analogue  à  celle  que  produitl'Océan.  En  parcou- 
rant ces  solitudes  sans  limites  apparentes ,  on  aperçoit  de 
loin  en  loin  un  troupeau  sous  la  conduite  d'un  pâtre  immo- 
bile comme  une  statue ,  portant  son  long  bâton  ferré  en 
guise  de  lance  ;  une  iile  de  mules  traversant  lentement  l'a- 
ride campagne  ,  comme  les  caravanes  de  chameaux  dans  le 
dései't ,  ou  un  pâtre  qui  chemine  seul,  armé  du  stylet  et  do 
la  carabine.  Ainsi  le  pays  ,  les  habitudes,  tout,  jusqu'à  la 
piiysionomie  du  peuple,  a  le  caractère  arabe.  L'usage  géné- 
ral de  ne  marcher  qu'avec  des  armes  prouve  le  peu  de  sû- 
reté des  routes.  Le  berger  dans  les  champs,  aussi  bien  que 
le  pâtre  dans  les  plaines  incultes  ,  porte  toujours  son  fusil  et 


LITTERATURE. 


207 


son  long  couteau.  Le  riche  villageois  s'aventure  raremeivt 
à  se  rendre  au  marché  voisin  sans  son  trahuco  (i),  ou  sans 
se  faire  suivre  par  un  valet  armé.  Le  plus  court  voyage 
exige  les  préparatifs  d'une  expédition  militaire. 

Les  dangers  des  chemins  donnent  lieu  à  une  manière  de 
voyager  qui  rappelle,  sur  une  plus  petite  échelle,  les  cara- 
vanes de  l'Orient.  Les  arrieros  ou  muletiers  se  réunissent  en 
convoi ,  et  partent ,  bien  armés  ,  à  des  jour  fixés.  Les  voya- 
geurs que  le  hasard  leur  adjoint  augmentent  encore  leurs 
forces.  C'est  au  moyen  de  ce  mode  primitif  de  communica- 
tion que  se  fait  tout  le  commerce  du  pays.  Les  muletiers , 
voyageurs  privilégiés  de  la  Péninsule  ,  la  traversent  depuis 
les  Pyrénées  et  les  Asturies  jusqu'aux  Aspuxaras,  à  la  Ser- 
rania  Je  Pionda  et  même  aux  portes  de  Gibraltar.  Leur  vie 
est  dure  et  frugale  j  des  alforjas ,  besaces  de  toile  grossière , 
renferment  leurs  maigres  provisions.  Lne  bouteille  de  cuir, 
suspendue  à  Farçon  de  leur  selle ,  contient  du  vin  ou  deTeau 
pour  le  passage  des  montagnes  stériles  ou  des  plaines  arides. 
Une  des  couvertures  de  leurs  mules  leur  sert  délit,  et  leur 
selle  d'oreiller.  Ces  hommes,  de  taille  médiocre,  mais  bien 
faits  et  robustes  ,  ont  le  teint  brun  et  hàlé ,  Tceil  ferme  et 
tranquille,  mais  plein  de  feu  quand  de  soudaines  émotions 
les  agitent 5  les  manières  franches,  mâles  et  polies;  jamais 
ils  ne  passent  près  de  vous  sans  vous  saluer  gravement  avec 
l'une  de  ces  phrases  :  Bios  guarde  a  ustecl;  —  Vaj  a  usted 
con  Dios ,  cahallero  (Dieu  vous  garde,  Dieu  vous  accom- 
pagne ,  cavalier,  ) 

Comme  les  muletiers  ont  souvent  toute  leur  fortune  sur 
le  dos  de  leurs  mules,  ils  ont  toujours  des  armes  à  la  portée 
de  la  main,  prépaiées  à  leur  servir  dans  un  combat  déses- 
péré; mais  leur  nombre  les  met  à  l'abri  des  attaques  dos 
petites  bandes  de  voleurs;  et  le  bandolero  isolé,  armé  jus- 
qu'aux dents ,  rôde  autour  d'eux  sans  les  aborder,  de  même 
qu'un  pirate  suit  de  loin  un  convoi  de  bàtimens  marchands 
et  n'ose  l'attaquer. 

Le  muletier  espagnol  possède  un  fonds  inépuisable  c\e 
chansons  et  de  romances  qui  charment  sa  vie  passée  sur  les 

(i)  Mousquet  ou  carabine. 


'208  REVUE  DE  PARIS. 

chemins.  Les  airs  de  ces  chansons  populaires  sont  d'une  ex- 
trême simphcité ,  et  ne  consistent  que  dans  un  petit  nombre 
de  notes.  Les  muletiers  les  chantent  d'une  voix  forte  avec 
des  cadences  prolongées,  assis  sur  leur  mule,  qui  semble 
les  écouter  avec  une  gravité  infinie,  et  régler  son  pas  à  la 
mesure.  Les  paroles  sont  de  vieilles  romances  traditionnelles 
sur  les  Maures,  des  légendes  de  saints ^  des  îais  d'amour,  et 
plus  souvent  encore  des  complaintes  sur  quelque  fameux 
contrebandier  ou  bandolero ,  car  les  contrebandiers  et  les 
bandits  sont  des  héros  poétiques  pour  le  peuple  en  Espagne. 
Quelquefois  le  chant  du  muletier  est  improvisé,  paroles  et 
musique,  et  se  rapporte  à  quelque  scène  locale  ou  à  quelque 
incident  du  voyage.  Le  talent  d'improvisation,  commun  en 
ce  pays  ,  vient,  dit-on,  des  Arabes.  Il  y  a  je  ne  sais  quel 
charme  dans  ces  chants ,  entendus  au  milieu  des  campagnes 
agrestes  et  solitaires  qu'ils  célèbrent ,  et  accompagnés  par 
le  bruit  argentin  de  la  sonnette  des  mulets. 

Rien  de  plus  pittoresque  que  la  rencontre  d'une  file  de 
mules  dans  un  passage  de  montagne  :  vous  entendez  d'abord 
les  sonnettes  de  la  mule  conductrice ,  dont  le  bruit  mono- 
tone rompt  le  silence  des  hauteurs  a4riennes,  et  peut-être  la 
voix  d'un  muletier  rappelant  à  son  devoir  quelqu'une  de 
ses  bêtes ,  qui  s'arrête  ou  s'écarte ,  ou  bien  chantant  de 
toute  la  force  de  ses  poumons  une  romance  d'un  autre  siècle. 
Enfin  vous  apercevez  les  mules  tournant  lentement  le  dé- 
filé ,  quelquefois  descendant  une  pente  si  rapide  qu'elles  se 
dessinent  en  relief  sur  le  ciel,  d'autres  fois  avançant  péni- 
blement à  travers  les  ravins,  au-dessous  de  vous.  A  mesure 
qu'elles  approchent,  vous  distinguez  leurs  aigrettes  de  cou- 
leur éclatante ,  les  couvertures  ornées  de  glands  et  les  har- 
nais brodés;  puis  quand  elles  passent  près  de  vous,  le  tixi- 
ij<co  toujours  chargé,  placé  derrière  les  paquets,  comme 
un  avertissement  des  dangers  de  la  route. 

L'ancien  royaume  de  Grenade  dans  lequel  nous  allions 
entrer  est  une  des  parties  les  plus  montagneuses  de  l'Es- 
pagne. De  vastes  sierras  ou  chaînes  de  montagnes  dénuées 
d'arbres  et  de  buissons ,  bigarrées  de  marbres  et  de  granits 
de  diverses  couleurs ,  élèvent  leurs  cimes  brûlées  du  soleil 
au  milieu  d'un  ciel  bleu  foncé.  Mais  des  vallées  verdoyantes 


LITTÉRATIRE.  200 

et  fertiles  sont  cachées  dans  leur  sein ,  et  le  désert  y  cède 
ia  place  à  )a  culture,  q^ui  force  même  les  rochers  à  produire 
l'oranger,  le  figuier,  le  citronnier^  et  à  se  parer  des  fleurs 
du  myrte  et  du  rosier. 

Dans  les  gorges  les  plus  sauvages  de  ces  montagnes ,  des 
villages  ou  des  bourgs  entourés  de  murailles  crénelées  , 
construits  comme  l'aire  de  l'aigle  aux  sommets  des  préci- 
pices ;  des  tours  démantelées  ,  perchées  sur  des  pics  élevés , 
rappellent  les  siècles  de  la  chevalerie,  les  guerres  des  Mau- 
res et  des  chrétiens,  leurs  romanesques  combats  pour  la 
conquête  de  Grenade.  En  traversant  ces  hautes  chaînes,  le 
voyageur  est  souvent  obligé  de  mettre  pied  à  terre  et  de 
conduire  son  cheval  par  la  bride  pour  gravir  et  descendre 
des  sentiers  éti'oits ,  raboteux  ,  qui  ressemblent  aux  degrés 
d'un  escalier  en  ruine.  Quelquefois  le  chemin  côtoie  des 
abîmes  à  vous  donner  le  vertige  et  dont  aucun  parapet  ne 
vous  sépare;  d'autres  fois  il  plonge  dans  des  pentes  rapides, 
dangereuses  et  sombres ,  ou  bien  il  passe  dans  desbarrancos 
ou  ravins  formés  par  les  torrens  de  l'hiver,  chemins  obscurs 
frayés  au  seul  contrebandier.  De  temps  en  temps  apparaî* 
une  croix  de  triste  présage  sur  un  monceau  de  pierres ,  dans 
un  coin  de  la  route ,  monument  du  vol  et  du  meurtre  ,  qui 
avertit  le  passant  qu'il  est  dans  les  lieux  hantés  par  les  ban- 
dits ,  et  que  peut-être  à  Iheure  même  il  est  épié  par  un  de 
ces  brigands  en  embuscade.  Souvent  au  'détour  d'une  som- 
bre vallée  ,  surpris  d'entendre  un  rauque  mugissement  dans 
les  airs ,  on  lève  la  tête  et  Ion  découvre  sur  un  des  rebords 
verdoyans  de  la  montagne  un  troupeau  de  fiers  taureaux 
andaloux  destinés  aux  combats  de  l'arène.  Rien  de  plus  im- 
posant que  l'aspect  de  ces  animaux  en  liberté  qui  parcou- 
rent ,  farouches  et  indomptables ,  leur  pâturage  natal  ;  pres- 
qu'étrangers  à  Ihomme  ,  ils  ne  connaissent  que  le  pàtx'e  qui 
les  garde  et  n'ose  pas  toujours  en  approcher.  Le  cri  de  ces 
taureaux  et  leurs  yeux  menaçans  quand  ils  regardent  du 
haut  de  leur  montagne  ajoutent  encore  à  l'expression  sau- 
vage de  la  scène. 

Ce  fut  le  premier  de  mai  que  nous  partîmes,  mon  com- 
]>agnon  et  moi ,  de  Séville  pour  Grenade.  Nous  connaissions 
le  pays  que  nous  avions  à  parcourir,  la  diiîiculté  des  che- 
3  18. 


310  IIEVUE  DE   PARIS. 

juins  et  kux'  peu  de  sûreté;  eu  conséqueuce,  la  meilleure 
partie  de  nos  bagages  avait  été  envoyée  d'avance  par  les  mu- 
letiers ,  et  nous  ne  portions  avec  nous  que  nos  habits  et  l'ar- 
gent nécessaire  pour  la  route,  avec  un  surplus  destiaé  à  sa- 
tisfaire les  bandoleros  ,  dans  le  cas  où  nous  serions  attaqués; 
car  il  faut  savoir  faire  leur  pai't  si  on  veut  éviter  les  mauvais 
traitemens  auxquels  s'exposent  les  voyageurs  trop  prudens  ou 
trop  pauvres.  Nous  louâmes  deuxbons  chevaux  pour  nous  avec 
un  troisième  pour  porter  notre  léger  bagage ,  et  un  robuste 
Biscayen  d'environ  vingt  ans,  qui  devait  nous  servir  de  guide 
dans  le  labyrinthe  de  cea  montagnes,  prendre  soin  de  nos 
bêtes  ,  enfin  nous  servir  suivant  les  occurrences  de  valet  de 
chambre  ou  de  garde  de  corps  ;  car  il  était  armé  d'un  for- 
midable trabuco  pour  nous  défendi-e,à  ce  qu'il  prétendait, 
contre  les  rateros  ou  voleurs  isolés,  et  ses  vanteries  à  pro- 
pos de  cette  arme  étaient  interminables ,  bien  qu'à  la  honte 
de  sa  prudence  militaire, la  carabine  en  question  resta  tou- 
jours pendue  derrière  le  selle,  il  est  vrai,  mais  non  chargée. 
Toutefois  c'était  un  serviteur  fidèle,  zélé,  de  bonne  hu- 
meur, aussi  fécond  en  dictons  et  en  proveibes  que  ce 
modèle  des  écuyers,  le  célèbre  Sancho,  dont  nous  lui  don- 
nâmes le  nom  ;  véritable  Espagnol ,  qui  dans  ces  momens 
les  plus  gais  et  malgré  la  familiarité  avec  laquelle  nous  le 
traitions ,  ne  sortit  jamais  des  bornes  d'une  conduite  respec- 
tueuse. 

Ainsi  équipés  et  escortés  ,nous  nous  mîmes  en  route,  bien 
décidés  à  tirer  le  meilleur  'parti  possible  de  notre  voyage. 
Avec  de  semblables  dispositions ,  quel  délicieux  pays  à 
parcourir  !  La  plus  misérable  auberge  en  Espagne  fournit 
plus  d'aventures  qu'un  château  enchanté  ,  et  chaque  repas 
est  uneespèce  de  prouesse.  Que  d'autres  regrettent  les  che- 
mins unis  à  barrières  de  péage,  les  hôtels  somptueux  d'un 
pays  cultivé  et  cixilisé,  où  tout  est  surfaces  planes  et  lieux 
communs  de  grandes  routes  ;  quant  à  moi,  vive  l'Espagne, 
avec  ses  monts  agrestes ,  ses  mœurs  franches  à  demi  barbares 
et  les  hasards  de  ses  mauvais  chemins  qui  la  rendent  si 
romantique. 

A  notre  première  halle  ihi  soir  nous  eûmes  une  de  ces 
bonnes  fortunes  espagnoles  ;  nous  arrivâmes  après  le  coucher 


LITTÉRATURE.  211 

du  soleil  dans  une  petite  ville  des  montagnes,  fatigués  d'a- 
voir traversé  uneimraenseplaine  inhabitée  ,  où  nous  avions 
été  plusieurs  lois  trejupés  par  la  pluie.  Une  compagne  de 
miquelets,  alors  occupée  à  poursuivre  des  voleurs  dans  ces 
parages,  se  trouvait  à  l'auberge  où  nous  descendîmes.  Des 
étrangers  tels  que  nous  étaient  un  objet d'étonnement  dans 
cette  ville  écartée.  L"hôte  ,  aidé  de  deux  ou  trois  ôm  ses  voi- 
sins en  manteaux  bruns ,  étudiait  nos  passeports  dans  un 
coin  de  la  salle,  tandis  qu'un  alguazil  en  petit  manteau  noir 
prenait  des  notes  à  la  sombre  clarté  de  la  lampe.  Les  pas- 
seports en  langue  étrangère  les  intriguaient  fort,  mais  notre 
écuyer,  Sancho  ,  vint  leur  prêter  le  secours  de  ses  lumiè- 
res ,  et  sut  augmenter  notre  importance  par  l'éloquence 
hyperbolique  d'un  Espagnol.  En  même  temps  la  distribution 
de  quelques  cigari-es  nous  gagna  tous  les  cœurs,  et  bient(3t 
la  commune  entière  fut  en  mouvement  pour  nous  faire  ac- 
cueil. Le  corrégidor  en  personne  ^^ut  nous  visiter  ;  un  grand 
fauteuil  de  roseaux  fut  porté  avec  pompe  dans  notre  cham- 
bre par  rhôtesse  elle-même,  pour  que  Tillustre  voyageur 
pût  être  assis  plus  commodément.  Le  commandant  de  la 
compagnie  ci-dessus  mentionnée  soupa  avec  nous  et  nous 
amusa  infiniment  par  le  récit  animé  d'une  campagne  qu  il 
avait  faite  dans  l'Amérique  du  Sud,  et  de  ses  exploits  amou- 
reux et  guerriers,  qui  devaient  tout  leur  intérêt  à  ses  phrases 
ampoulées ,  à  ses  gestes  multiphés .  surtout  à  certains  rou- 
lemens  d'yeux  qui  voulaient  dire  beaucoup  de  choses.  Il 
prétendait  avoir  les  noms  etsignalemensde  tous  les  bandits 
de  la  province .  qu'il  comptait  dénicher  et  prendre  les  uns 
après  les  autres.  Cet  officier  voulut  bien  nous  oflrir  l'escorte 
de  quelques-uns  de  ses  hommes, —  «Mais,  repi-it-il,  un 
seul  vous  suffira;  les  voleurs  nous  connaissent  j  la  vue  dun 
de  mes  gens  jettera  répouvante  dans  toute  la  Sierra.  «  Nous 
le  remerciâmes  de  son  offre  obligeante  en  l'assurant  dans  le 
même  style  qu'avec  le  redoutable  écuyer  Sancho  ,  nous  ne 
craindrions  pas  d'affronter  tous  les  ladrones  de  l'Andalousie. 
Tandis  que  nous  soupions  avec  notre  ami  aussi  fanfaron 
que  le  Drawcansir  de  la  Répétition  (i) ,  les  sons  d'une  gui- 

(i)  Personnage  vantard,  espèce  de  fier  à-bras  .  dans  la  comédie 
du  duc  de  Buckiiiîzham. 


212  REVUE  DE    PARIS. 

tare  se  firent  entCDclre ,  accompagnés  d'un  cliquetis  de  cas- 
tagnettes  ,  et  bientôt  après  d'un  chœur  de  voix  chantant  un 
air  populaire.  C'était  une  galanterie  de  l'hôte ,  qui  avait 
rassemblé ,  pour  nous  fêter ,  les  musiciens  amateurs  et  les 
belles  du  voisinage  ,  et  nous  vîmes  dans  la  cour  une  vérita- 
ble scène  de  gaieté  espagnole.  Nousprîmesplaceavecl'hôtc, 
l'hôtesse  et  le  commandant ,  sous  le  portail ,  et  la  guitare 
ayant  passé  de  main  en  main  tomba  dans  celles  d'un  jovial 
cordonnier ,  qui  nous  parut  lOrphée  du  lieu.  C'était  un 
homme  d'une  figure  agréable ,  avec  d'épaisses  moustaches 
noires,  et  les  manclies  de  sa  chemise  retroussées  au-dessus 
du  coude.  Ses  doigts  parcouraient  l'instrument  avec  une  lé- 
gèreté et  une  habileté  remarquables,  et  il  chantait  de  peti- 
tes chansons  d'amour  ,  en  lançant  des  œillades  expressives 
aux  femmes  ,  près  desquelles  il  paraissait  en  grande  faveur. 
Il  dansa  ensuite  le  fandango  avec  une  joyeuse  Andalouse,au 
gi'and  bonheur  des  spectateurs.  Toutefois  aucune  des  fem- 
mes présentes  ne  pouvait  se  comparer  à  la  fille  de  Ihote, 
la  jolie  Pépita,  qui  s'était  hâtée  de  faire  une  toilette  pour 
le  bal  improvisé  ,  et  avait  orné  ses  cheveux  d'une  guirlande 
de  roses.  Elle  se  distingua  dans  un  boléro  avec  un  jeune 
et  beau  dragon.  Nous  avions  commandé  que  l'on  servit  du 
vin  etdesrafraîchissemens  en  abondance;  cependant  toutes 
les  règles  d'une  joie  honnête  furent  observées. 

(The  Alhambp.a).  (  i) 

(i)  Cet  article,  traduit  pour  la  Rei^ue  de  Paris,  forme  le 
Jel)ut  (lu  nouvel  ouvrage  de  VVashinloii-Irving  récemment  publié  à 
Londres  et  à  Paris. 

(  iV,  cin  D.  ) 


Î)0î)aflf0. 


L'ILE  DE  JOHANNA. 


Ce  fut  dix  jours  environ  après  avoir  doublé  le  cap  de 
Bonne-Espéranec  j  et  lutté  contre  les  vents  d'est ,  que  nous 
nous  trouvâmes ,  le  21  juillet ,  au-delà  de  la  baie  de  Delagoa , 
près  de  l'entrée  sud  du  grand  canal  de  Mozambique,  entre 
la  côte  d'Afrique  et  l'ile  de  Madagascar.  Ce  fut  un  vrai  plaisir 
pour  nous  de  voir  enfin  le  vaisseau  filer  dix  nœuds  à  Theure , 
et  tourner  directement  sa  proue  vers  Bombay  ,  but  de  notre 
voyage  ;  plaisir  d'autant  plus  vif  que  nous  venions  d'être 
retenus  près  d'une  quinzaine  en-deçà  du  cap  ,  avançant  tout 
juste  autant,  pendant  ces  quinze  jours,  que  nous  aurions 
pu  le  faire  en  quatre  avec  un  vent  favorable.  Mais  rien  ne 
s'efface  plus  vite  de  l'esprit  que  le  souvenir  du  vent  contraire 
et  du  mauvais  temps.  Lorsque  nous  hissons  les  bonnettes» 
lorsque  nous  filons  en  douceur  les  écoutes ,  et  contemplons 
avec  extase  le  ciel  bleu,  nous  nous  imaginons  que  nous  al- 
lons avoir  bou  vent  et  temps  superbe  tout  le  reste  du  voyage. 
En  cette  occasion  ,  la  chose  se  fit  selon  nos  espérances,  car, 
le  25  juillet,  nous  fûmes  en  vue  de  Johanna  ,  une  des  îles 
Comoro,  et  jetâmes  l'ancre  le  lendemain,  sans  avoir  vu  ni 
l'Afrique  à  gauche,  ni  Mozambique  à  droite.  Dans  sa  partie 
la  plus  étroite  le  canal  de  Mozambique  n'a  guère  moins  de 
deux  cent  milles  de  largeur ,  et  presque  partout  ailleurs  il 
en  a  plus  du  double.  Par  conséquent,  comme  nous  suivions 


214  REVUE   DE   PARIS. 

presque  le  juste  milieu  ,  nous  n'avions  aucune  chance  de 
voir  terre  d'aucun  coté ,  et  nous  pouvions  nous  croire  tou- 
jours sur  le  vaste  Océan. 

Le  massacre  bien  connu  de  Madagascar,  dans   Robînson 
C/-u5oe, tout  fabuleux  qu'il  est,  ainsi  que  cinquante  autres 
incidens  de  la  même  source ,  s'empare  si  bien  de  l'imagina- 
tion que  je  ne  me  suis  jamais  trouvé  près  du  théâtre  imagi- 
naire des  aventures  de  ce  célèbre  voyageur  sans  désirer 
avoir  aJBPaire  à  ses  sauvages ,  ou  tenter  l'essai  de  quelques- 
unes  de  ses  mille  et  une  ressources.  C'est  de  cette  séduisante 
facilité  à  combiner  des  situations  difficiles ,  à  côté  de  cette 
intarissable  invention  pour  opposer  des  palliatifs  à  des  maux 
à  peu  près  inévitables,  que  naît,  je  crois,  le  grand  intérêt  de 
l'ouvrage  de  De  Foe  aux  yeux  des  marins.  En  effet  dans  le  cours 
de  ma  vie  maritime,  j'ai  souvent  eu  occasion  d'apprécier  l'heu- 
reux exemple  de Robinson.  Il  nous  enseigne  admirablement 
qu'il  existe  une  consolation  dans  toutes  les  circonstances  péni- 
bles ,  et  qu'il  y  a  peu  d'obstacles  qu'il  ne  soit  possible  de 
surmonter  par  les  nobles   efforts  d'une  mâle  persévérance. 
Nous  jetâmes  l'ancre  dans  la  baie   Johanna  ,  à  deux  ou 
trois  cents  toises   du  rivage  ,  en  face  d'un  grand  bois  de  co- 
cotiers ,  qui  formait  l'espèce  de  frange  de  l'étroite  ceinture 
d'une  plage  blanche,  composée,  selon  toute  apparence,  de 
débris  de  corail.  Cette  petite  rade  ou  cirque  est  au  nord  de 
l'île;  et  la  meilleure  situation  pour  mouiller  un  vaisseau  est 
juste  devant  cette  partie  du  rivage  où  un  ruisseau  se  dirige 
du  nord  au  sud  avec  un  pic  volcanique  au  sud-est  demi-est, 
et  la  mosquée  mahométane  à  l'est.    C'était  la  première  fois 
que  je  voyais  le  splendide  paysage  de  l'hémisphère  oriental  j 
j'avais  bien  vu  des  cocotiers  et  autres  arbi'cs  de  la  famille 
des  palmiers  à  Antigua  et  à  Saint-Christophe  j  mais  les[îles 
Caraïbes  m'avaient  semblé  bien  mouis  remarquables  que 
celles  du  canal  Mozambique,  et  cela  peut-être  parce  que 
le  paysage  des  Indes  occidentales  est  troublé  par  des  images 
qui  ne  sont  pas  tout-à-fait  en  harmonie  avec  les  tropiques. 
Je  fais  allusion  aux  maisons  européennes  des  planteurs ,  aux 
bateaux  de  forme  anglaise;  au  grand  nombre  des  blancs,  et 
même  au  mode  de  culture  de  l'Occident.  Mais  aux   îles  Co- 
moro,  où  tout  est  primitif  et  oriental,  l'œil  du  voyageur 


LITTERATURE.  215 

n  est  pas  distrait  par  des  objets  quil  a  déjà  vus  ailleurs  : 
tout  ce  qu'il  aperçoit  est  nouveau  et  aussi  franchement  tro- 
pique qu'on  peut  le  désirer.  Les  naturels,  sans  être  noirs 
de  jais  comme  les  nègres,  le  sont  encore  assez  avec  leur 
peau  d'un  bronze  foncé.  Le  climat  étant  passablement 
chaud,  ni  les  naturels  ni  leurs  esclaves  africains  ne  sont 
surchargés  de  vêtemens.  La  plupart  savent  quelques  mots 
d'anglais,  qu'ils  ont  attrapés  dans  leurs  communications 
avec  les  navires  de  la  compagnie  des  Indes  qui  viennent 
leur  acheter  des  fruits  et  des  végétaux  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de 
comique,  c'est  que  ces  insulaires,  comme  certains  nègres 
d'Afrique,  se  sont  approprié  les  titres  des  nobles  d'Angle- 
terre ou  d'autres  personnages  distingués,  et  qu'ils  sont  connus 
entre  eux  ,  aussi  bien  que  des  étrangers  qui  les  visitent, par 
ces  noms,  paisibles  conquêtes  de  leur  vanité. 

Lorsque  nous  gouvernions  le  vaisseau  vers  le  mouillage, 
un  pilote  se  présenta  en  s'annonçant  comme  lord  Gibbon. 
Nous  connaissions  parfaitement  la  route,-  mais  nous  accep- 
tâmes ses  services  pour  la  curiosité  du  fait ,  lorsqu'il  nous 
produisit  un  paquet  de  certificats  attestant  tous  ses  titres. 
Son  canot  nous  iôtéressa  encore  plus  que  lui ,  car  nous  n'a- 
vions jamais  vu  canot  semblable.  S'il  était  venu  dans  une 
chaloupe  au  lieu  d'une  pirogue  ,  le  désappointement  eût  été 
considérable,  car  rien  peut-être  n'est  plus  impatientant, 
quand  on  arrive  dans  de  nouveaux  parages  ,  que  de  ne  pas 
trouver  les  choses  assez  différentes  de  celles  que  l'on  vient 
de  quitter;  mais  rien  de  plus  caractéristique  de  l'hémisphère 
où  nous  abordions  que  ce  petit  navire  pittoresque,  grossiè- 
rement creusé  dans  im  tronc  d'arbre ,  d'une  longueur  de 
trente  à  quarante  pieds  sur  un  pied  et  demi  de  large  seule- 
ment, pointu  comme  un  coin  à  chaque  extrémité,  sans  quille 
ni  agrès  d'aucune  sorte  ,  et  qui  aurait  chaviré  par  conséquent 
vingt  fois  pour  une  sans  une  couple  de  longues  aiguilles  de 
carène  placées  en  travers  et  s'étendant  des  deux  côtés.  Aux 
extrémités  de  ces  espares  était  attachée,  au  moyen  de  cour- 
tes étraves  ,  une  planche  ou  plutùt  une  poutre  qui  touchait 
l'eau ,  et  qui  en  flottant  au  bout  de  ces  longs  leviers  ou  aiguil- 
les de  carène  empêchait  cette  embarcation  singulière  d'être 
retournée  sens  dessus  dessous. 


210  REVUE    DE    PARIS. 

Il  est  clair  qu'un  canot  ainsi  fait  ne  pouvait  venir  bord  à 
bord  d'un  vaisseau,  au   moins  à  la  manière  ordinaire  ;  de 
sorte  que  notre  ami  lord  Gibbon  fut  obligé  de  se  diriger  sur 
la  proue ,  espérant  saisir  les  cordages  appelés  tire-veilles  pour 
se  hisser  à  bord.  Le  vaisseau  ne  filait  que  deux  nœuds.  Ce- 
pendant quoique  la  surface  de  la  baie  fût  aussi  unie  que  celle 
d'un  lac ,  les  six  noirs  qui  ramaient  avec  les  pagayes  man- 
quèrent leur  manœuvre  ,  et  dépassèrent  notre  échelle  de 
hors  le  bord.  Le  sondier,dansles  chaînes  des  grands  hau- 
bans ,  voyant  le  pilote  en  dérive  ,  cria  à  un  des  matelots  du 
sabord  de  gaillard  de  lui  donner  une  corde  ;  et  le  bout  du 
câble  de  la  voile  de  fortune  lui  étant  remis,  il  le  jeta  auxin- 
sulaires.  Lord  Gibbon  était  debout  à  la  proue  de  sa  pirogue, 
vêtu  d'une  longue  robe  blanche  et  d'un  turban  à  la  turque , 
formantun  contraste  plaisant  avec  les  gens  de  son  équipage, 
dont  toutes  les  hardes  réunies  auraient  à  peine  fait  deux 
mouchoirs  de  poche.  Sa  Seigneurie  saisit  la  corde  ,  et  s'é- 
lanca  vers  le  vaisseau,  mais  hélas  !  sans  parvenir  à  ses  fins. 
Soit  que  la  corde  fût  molle  ,  soit  que  les  plis  flottans  de  sa 
robe  lui  eussent  embarrassé  les  pieds,  il  tomba  dans  l'eau 
jusque  par-dessus  les  oreilles,  et  en  fut  retiré  par  nos  co- 
quins de  matelots ,  qui  riaient  de  tout  le«r  cœur  en  le  dé- 
posant, dans  un  piteux  état,  sur  le  tillac.  Lord  Gibbon 
parut  cependant  très-indifférent  à  cette  mésaventure,  et 
prétenta  ses  certificats  humides  avec  bonne  grâce,  ajoutant 
en  anglais  passable  que  le  roi  de  Johanna  nous  envoyait  ses 
complimens ,  et  nous  offrait  tout  ce  que  contenait  son  île. 
L'ambassadeur  était  sans  souliers  ni  bas ,  et  nous  pensâmes 
qu'il  venait  de  les  perdre;  mais  nous  trouvâmes  plus  pressé 
de  le  questionner  sur  ses  lèvres  qui  nous  paraissaient  sai- 
gnantes ,  et  nous  lui  demandâmes  s'il  était  blessé  dans  sa 
ehute.  Il  nous  rassura  bientôt  en  nous  montrant  que  ce  que 
nous  prenions  pour  du  sang  était  l'effet  de  son  habitude  de 
mâcher  le  bétel,  d'où  provenait  aussi  lacouleurnoiredesei 
dents. 

Nous  nous  étions  attendus  à  être  entourés  par  les  naturels 
dans  leurs  pirogues ,  au  moment  ou  nous  jetâmes  l'ancre  ; 
mais  le  pilote  parut  seul.  Il  nous  dit  que  le  roi ,  n'ayant 
aucune  confiance  en  la  probité  de  ses  sujets,  ayait  défendu 


LITTÉRATURE,  217 

qu'aucun  s'approchât  de  nous ,  parce  qu'il  désirait  extrê- 
mement conserver  la  paix.  Nous  sollicitâmes  naturellement 
la  levée  de  cet  interdit,  en  déclarant  au  messager  royal  que 
nous  saurions  avoir  soin  de  notre  propriété  et  maintenir  Tor- 
dre parmi  nous.  Aussitôt  que  le  vaisseau  fut  au  mouillage, 
tous  les  officiers,  excepté  un  ou  deux,  obtinrent  la  permis- 
sion d'aller  faire  une  excursion  au  rivage.  Un  des  passagers , 
deux  midshipmen  (aspirans  )  et  moi ,  nous  partîmes  ensem- 
ble à  la  quête  des  aventures ,  et  nous  nous  dirigeâmes  vers 
la  ville,  qui  était  située  à  un  mille  et  demi  du  rivage,  sur  le 
revers  de  la  montagne.  En  débarquant,  nous  nous  trouvâ- 
mes dans  un  bois  délicieux  de  cocotiers,  dont  le  taillis  infé- 
rieur consistait  en  plantains,  bananiers,  orangers,  citron- 
niers, et,  je  crois,  en  mangoustans.  Les  cocotiers  s'élançaient 
jusqu'à  soixante-dix  et  quelquefois  quatre-vingt  pieds.  On 
nous  dit  qu'il  n'est  pas  rare  d'en  voir  s'élever  jusqu'à  cent  ; 
mais  je  ne  me  souviens  pas  d'en  avoir  vu  de  si  hauts.  Le 
fruit  croît  en  grappes  énormes  au  sommet  delà  tige,  immé- 
diatement au-dessus  des  branches. Le  tronc,  depuis  lepicd, 
est  entouré  d'une  série  de  cercles  ,  traces  sans  doute  des  pré- 
cédentes branches  qui  ont  successivement  fleuri  et  tombé. 
Ces  cercles  sont  très-dislincts  près  du  sommet;  plus  bas  ,  le 
tronc  devient  si  uni  que  les  naturels  sont  obligés  de  faii-e 
des  entailles  pour  s'aider  à  y  monter ,  soit  pour  cueillir  le 
fruit,  soit  pour  extraire  le  jus  de  l'arbre,  que  les  Anglais 
appellent  toddy.  On  peut  dire  en  peu  de  mots  comment  s'y 
prennent  les  naturels  du  pays  pour  grimper  ainsi  sur  le  co- 
cotier, et  c'est  un  exercice  curieux.  Us  commencent  par  at- 
tacher leurs  pieds  ensemble ,  soit  aux  gros  orteils ,  soit  aux 
chevilles ,  par  une  longue  courroie  de  dix  à  douze  pouces. 
Cette  courroie,  qui  entre  dans  les  entailles  faites  à  l'arbre , 
est  assez  forte  pour  supporter  tout  le  poids  du  corps.  Us 
passent  ensuite  autour  de  l'arbre  et  de  la  taille  de  l'homme 
une  large  ceinture  plate  qui  les  enserre  tous  les  deux  dans 
le  même  anneau ,  le  corps  étant  à  la  distance  de  douze  à 
quinze  pouces  de  l'arbre.  Le  grimpeur  fixe  d'abord  lacour- 
roie  qui  lui  attache  les  pieds  sur  le  premier  échelon,  tandis 
qu'il  ajuste  horizontalement  la  ceinture  qui  l'embrasse  avec 
l'arbre  ;  il  appuie  ensuite  les  mains  contre  le  tronc,  à  quinze 
a  19 


218  REVUE    DE    PARIS. 

OU  dix-huit  ponces  au-dessous  de  la  hauteur  des  reins.  Se 
penchant  alors  en  arrière ,  et  tendant  la  ceinture ,  il  divise 
le  poids  de  son  corps  entre  la  ceinture  et  ses  bras,  de  ma- 
nière à  relâcher  la  courroie  des  pieds.  Puis  il  relève  les  jam- 
bes vivement  pour  atteindre  la  seconde  entaille.  Cela  fait, 
le  grimpeur  détache  ses  raains  de  l'arbre  ,  et  saisit  la  cein- 
ture, qui  se  détend  à  son  tour ,  lorsque  le  corps  se  rappro- 
che du  tronc ,  et  que  tout  son  poids  est  supporté  par  la 
courroie  des  pieds.  La  ceinture  est  lancée  àdix-huitpouces 
plus  haut  par  un  mouvement  soudain  ;  les  mains  saisissent 
de  nouveau  le  tronc ,  et  les  pieds  ne  soutiennent  le  corps 
qu'après  être  parvenus  à  une  autre  entaille,  et  ainsi  de 
suite  jusqu'au  sommet.  Le  grimpeur  porte  avec  lui  un  pot 
de  terre  suspendu  à  son  cou  et  un  énorme  couteau  à  sa  cein- 
ture. Il  tranche  les  jeunes  bourgeons ,  et  recueille  le  toddy, 
qui  paraît  être  la  sève  destinée  par  la  nature  à  la  formation 
du  fruit.  Ce  suc,  sorti  récemment  de  l'arbre  à  la  fraîcheur 
du  matin ,  est  un  breuvage  délicieux  .  assez  semblable  en 
apparence  au  petit  Ldt ,  avec  un  léger  goût  acidulé ,  une 
saveur  sucrée  et  un  piquant  analogue  à  celui  de  la  bière 
au  gingembre.  Lorsqu'on  le  laisse  quelques  heures  en  re- 
pos ,  il  fermente  ,  et  se  résout  en  une  liqueur  qui  enivre  , 
comme  j'ai  eu  trop  souvent  l'occasion  de  le  vérifier  depuis  sur 
nos  matelots. 

Je  ne  saurais  espérer  de  donner  une  juste  idée  des  forti- 
fications burlesques  de  la  capitale  de  Johanna,  qui  pour- 
raient être  facilement  escaladées  et  prises  d'assaut  par  l'é- 
quipage d'une  chaloupe,  armé  seulement  de  traversins  (i). 
Les  maisons  sont  construites  en  gros  fragmens  de  lave  ,  les 
rues  sont  si  étroites  qu'il  est  incommode  à  trois  personnes 
d'y  marcher  de  front.  Chaque  habitation  est  couverte  d'un 
toit  plat  sans  fenêtres.  On  y  entre  par  une  petite  porte  qui 
conduit  h  une  cour  carrée,  à  l'une  des  faces  de  laquelle  esb 
un  large  portique  ,  sous  lequel  il  faut  passer  pour  pénétrer 
dans  les  chambres  basses  qui  sont  aussi  sombres  que  pos- 
sible. Les  parquets  sont  de  boue  et  les  murailles  en  raaçon- 

(i)  Barres  de  bois  sur  lesquelles  les  rameurs  appuient  les  pIcJs. 
(  N.  du  T.  ) 


LITTÉRATURE.  219 

nerie  nue  ,  avec  uu  sofa  de  bambou  çà  et  là.  Ou  trouve  sur 
quelques-unes  Je  ces  huttes  des  balcons  ouverts  et  des  ga- 
leries qui  doivent  être  assez  agréables  aux  heures  de  la 
fraîcheur  du  jour  5  ce  sont  les  demeures  de  la  classe  supé- 
rieure, de  l'aristocratie  titrée  de  Johanna.  La  démocratie, 
c'est-à-dire  les  esclaves  ,  arrangent  leur  ameublement  avec 
plus  de  goût  et  d'une  manière  plus  confortable  que  leurs 
maîtres ,  quoique  leurs  huttes  soient  beaucoup  plus  petites. 
Ces  maisons  sans  prétention  sont  disposées  en  petites  places 
autour  des  maisons  de  pierre,  et  construites  en  grande  par- 
tie avec  des  branches  de  cocotier.  Voici  comment  :  on  fiche 
d'abord  en  terre  plusieurs  pieux ,  à  cinq  ou  six  pieds  d'in- 
tervalle les  uns  des  autres ,  et  qui  s'élèvent  à  une  hauteur 
de  six  à  huit  pieds ,  suivant  la  hauteur  qu'il  s'agit  de  donner 
au  mur.  Entre  chaque  paire  de  ces  pieux  on  place  ensuite 
deux  ou  trois  des  larges  branches  en  palme  du  cocotier. 
Les  feuilles  qui  partent  en  angle  droit  de  la  branche  sont 
tressées  en  natte.  Tout  cela  se  fait  avec  beaucoup  de  soin, 
et  l'aspect  des  murs  est  remarquable  par  sa  symétrie  ,  com- 
binaison qui  est  presque  toujours  d'un  effet  agréable  en  ar- 
chitecture ,  quels  que  soient  d'ailleurs  les  matériaux.  Le 
tissu  de  ces  murs  verdoyans  n'est  pas  serré  de  manière  à  em- 
pêcher le  passage  de  l'air  et  de  la  lumière,  quoique  les  na- 
turels sachent  au  besoin  faire  avec  le  feuillage  de  cocotier 
des  nattes  imperméables.  Les  toitui'cs  de  ces  simples  de- 
meures sont  couvertes  de  feuilles  de  plantain ,  entremêlées 
de  roseaux  ,  et  attachées  avec  une  espèce  de  graminée  très- 
abondante  dans  l'Ile.  On  y  entre  par  un  espace  laissé  vide 
dans  le  tissu  ,  large  à  peu  près  de  deux  pieds  ,  sur  trois  de 
hauteur  ,  et  au  lieu  de  porte  ,  c'est  un  buisson  qui  vous  ar- 
rête. Nous  vîmes  cependant  deux  ou  trois  portes  en  treil- 
lis, mais  c'est  évidemment  un  luxe  au-dessus  du  goût  géné- 
ral de  la  société  de  Johanna.  L'intérieur  des  huttes  est 
partagé  eu  deux  compartimcns ,  dont  l'un,  qui  est  le  prin- 
cipal ,  contient  un  sofa  de  bambou  avec  des  feuilles  de  co- 
cotier nattées  en  travers  ,  et  dont  l'autre  est  la  cuisine,  où 
les  naturels  préparent  leurs  caiavances  et  leurs  pois  sauvages. 
En  traversant  deux  ou  trois  des  plus  grandes  places  de  la 
partie  fashionablc  de  la  ville ,  l'une  après  l'autre,  nous  fûmes 


220  REVUE  DE    PARIS. 

accueillis  par  les  cris  si  discordans  d'une  multitude  d'enfans 
que  nous  étions  tentés  de  retourner  plus  vite  que  nous  n'é- 
tions venus.  J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  tandis  que  les 
hommes  mûrsderile  de  Johanna  se  contentent  chacun  d'une 
aune  de  vêtement ,  les  enfans  restent  à  peu  près  comme  ils 
sont  venus  au  monde.  Généralement  parlant,  ces  enfans 
ont  de  très-gros  ventres  et  sont  assez  laids. 

J'entrai  en  conversation  avec  une  petite  vieille  mère  grand, 
à  moitié  aveugle ,  qui  nourrissait  ou  prétendait  nourrir  un 
petit  enfant  noir  comme  du  jais.  Je  lui  fis  quelques  ques- 
tions, qu'elle  ne  comprit  pas  sans  doute,  car  elle  me  tendit 
son  enf^mt  et  m'invita  à  le  prendre  pour  voir  combien  il  était 
joli,  croyant  peut-être  que  je  le  marchandais.  Je  n'avais 
nulle  envie  d'en  être  l'acheteur,  mais  je  ne  pouvais  non 
plus  me  refuser  à  ce  doux  appel ,  et  je  saisis  cette  espèce 
de  petit  crapaud  huznain  ,  que  je  tins  à  la  longueur  de  mon 
bras,  comme  j'aurais  fait  d'une  brosse  à  cirage  ,dont  il  avait 
la  taille  et  la  couleur.  La  maison  était  tout  aussi  petite  que 
les  autres,  et  je  ne  mesouviens  pas  d'avoir  vu  une  habitation 
moins  confortable,  excepté  peut-être  dans  les  provinces  les 
plus  reculées  d'une  chère  petite  île  verte....  pas  tout-à-fait 
aussi  loin  que  le  Mozambique,  mais  que  je  ne  nommerai  pas 
(l'Irlande). 

Après  cette  visite  domiciliaire  aux  faubourgs,  qui  sont 
habités  entièrement ,  à  ce  qu'il  paraît,  par  la  partie  noire 
ou  esclave  de  la  population  ,  nous  priâmes  notre  guide,  qui 
s'appelait  Mahomet,  de  nous  conduire  au  palais  du  roi. 
Nous  avions  engagé  cet  insulaire  comme  notre  cicérone,  en 
partie  à  cause  de  son  nom  si  classique  dans  l'histoire  d'O- 
rient, en  partie  à  cause  d'une  baguette  rouge  qu'il  portait  à 
la  main,  et  qu'il  nous  assura  être  un  symbole  officiel  d'au- 
torité. Cette  autorité  ne  se  trouva  pas  suffisante  cependant 
pour  nous  obtenir  l'audience  immédiate  que  nous  deman- 
dions à  Sa  Majesté  le  roi  de  Johanna.  Le  crédit  de  Mahomet 
ne  put  nous  conduire  plus  loin  que  l'antichambre,  petit 
appartement  carré,  qui  ressemblait  exactement  à  un  chenil 
encombré.  La  chaleur  y  devint  bientôt  intolérable,  en  dé- 
pit des  efforts  des  nombreux  serviteurs,  qui  éventaient  la 
compagnie  avec  les  larges  feuilles  sèches  d'un  immense  pal- 


LITTÉRATURE.  221 

mier,  dont  je  ne  sais  pas  le  nom,  mais  que  je  crois  être  le 
talipot  de  Ceylan.  Nous  fûmes  enfin  forcés  de  nous  réfu- 
j^ier  au  plein  air,  pour  éviter  une  température  un  peu  au- 
dessus  du  centième  degré,  jusqu'à  ce  que  Sa  Majesté  fut 
prête  à  nous  recevoir  •  et  sous  la  direction  de  Mahomet ,  nous 
nous  rendîmes  à  la  mosquée ,  la  première  que  j'eusse  vue  de 
ma  vie. 

Pour  être  impartial  envers  cet  édifice,  je  dirai  qu'il  res- 
semblait merveilleusement  à  un  poulailler  avec  un  toit 
pointu  de  pigeonnier,  ouvert  de  tous  les  côtés,  moins  un. 
On  faisait  des  objections  pour  nous  laisser  entrer,  mais  en 
faisant  luire  une  petite  monnaie  d'argent,  nous  violâmes 
les  lois  du  prophète,  si  toutefois  il  est  aucune  loi  qui  dé- 
fende l'entrée  d'une  mosquée  aux  chrétiens,  ce  que  je  ne 
pense  pas.  A  tout  événement  nous  entrâmes  dans  celle-ci , 
après  avoir  ôténos  souliers  à  la  demande  du  prêtre,  car  tan- 
dis que  les  chrétiens  se  découvrent  la  tète  pour  pénétrer 
dans  une  éghse ,  les  musulmans  se  découvrent  les  pieds  ; 
heureusement  pour  les  nôtres  que  le  parquet  était  couvert 
de  nattes  douces  et  propres.  Au  fond  était  l'autel ,  ou  ce  qui 
nous  parut  l'être,  espèce  de  boîte  ouverte,  grossièrement 
terminée  en  cornes  gothiques.  Divers  manuscrits  orientaux 
étaient  çà  et  là,  et  je  remarquai  avec  intérêt  quelques-unes 
des  inscriptions  identiques  en  caractères  arabes ,  décrits  par 
sirWilliam  Jones ,  dans  sa  relation  de  Johanna  ,  comme  des 
extraits  de  l'Alcoran,  si  je  ne  me  trompe.  Le  plaisir  que  ce 
grand  orientaliste  éprouva  la  première  fois  qu'il  trouva  ces 
écrits,  et  son  bonheur  de  pouvoir  les  interpréter  sur  les  lieux 
mêmes  ,  doivent  avoir  été  bien  vifs.  Je  me  souviens  d'avoir 
ressenti  quelque  chose  de  semblable  dans  un  autre  genre 
d'émotion  ,  lorsque  je  vis  pour  la  première  fois  l'orange  de 
Saint-Michel  aux  Açores ,  et  plus  encore  lorsqu'un  Chinoisme 
montra  long-temps  après  l'arbrisseau  à  thé,  dans  un  champ 
près  de  Canton. 

Nous  allâmes  ensuite  à  la  maison  de  notre  guide,  où  il 
nous  présenta ,  non  pas  il  est  vrai  à  ses  femmes ,  car  toutes 
ces  dames  étaient  renfermées  derrière  un  écran  de  nattes, 
mais  à  quelques  individus  mâles  de  la  famille ,  et  entre  au- 
tres à  un  gentilhomme  au  teint  cuivré,  qui  dans  ses  commu- 
2  iD- 


222  REVUE    DE    PARIS. 

uications  avec  nous  se  qualifia  de  duc  de  Devonshire,  et 
sollicita  vivement  Thonneur  de  laver  notre  linge.  Sa  Grâce 
était  un  petit  homme  triste  ,  au  dos  voûté,  sans  souliers  ni 
bas,  et  avec  un  nez  si  court  que  si  vous  regardiez  son  visage 
de  profil,  la  ligne  faciale ,  comme  l'appellent  les  physio- 
nomistes, descendait  sans  interruption  du  front  aux  lèvres. 
Le  pauvre  duc  ne  se  doutait  guère  de  la  cause  du  rire  que 
son  métier  de  blanchisseur ,  son  titre  et  le  contraste  de  sa 
tournure  et  de  sa  physionomie,  excitaient  chez  ceux  d'entre 
nous  qui  avaient  vu  le  noble  homonyme  de  Sa  Grâce  dans 
l'hémisphère  occidental. 

Notre  hôte  nous  offrit  du  toddy  fraîchement  extrait  de 
l'arbre,  et  moussant  dans  une  noix  de  coco,  grossièrement 
façonnée  en  forme  de  coupe  5  après  quoi ,  feignant  d'avoir 
puisé  plus  de  hardiesse  dans  cette  libation,  nous  essayâmes 
de  donner  un  coup  d'œil  derrière  l'écran  jaloux  qui  nous 
séparait  des  dames  dont  le  caquet  se  faisait  entendre  de 
temps  en  temps.  Notre  impertinence  eut  le  sort  qu'elle  mé- 
ritait, car  nous  ne  pûmes  apercevoir  qu'une  vieille  sorcière, 
très-sagement  placée  en  première  ligne  ,  comme  une  sorte 
défigure  de  Méduse,  pour  défendre  les  plus  jeunes.  Les 
musulmans  ne  parurent  pas  très-contenu  de  notre  curiosité  ; 
mais  ils  furent  promptement  apaisés,  parce  que  nous  attri- 
buâmes la  liberté  que  nous  avions  prise  aux  effets  du  gé- 
néreux breuvage  dont  ils  nous  avaient  régalés.  Nous  fîmes 
encore  mieux  notre  paix  en  insistant  pour  payer  un  prix 
très-raisonnable  du  toddy.  Notre  hole  empocha  l'argent  et 
l'affront  avec  un  sourire  qui,  accompagné  d'un  coup  d'œil 
du  côté  de  l'écran  ,  semblait  signifier  que  pour  la  moitié 
de  la  somme  il  nous  eût  laissé  emmener  avec  nous,  par- 
dessus le  marché,  la  vieille  elle-même  que  nous  avions  en- 
trevue. 

Il  était  temps  de  retourner  au  palais;  nous  nous  levâmes 
et  baissâmes  la  tète  pour  franchir  la  porte,  heureux  de  re- 
trouver l'air  pur  et  limpide  de  ce  climat  céleste, et  de  con- 
templer autour  denous  un  de  plus  magnifiques  paysages  que 
puissent  désirer  des  yeux  mortels.  Nous  admirâmes  bien 
mieux  en  ce  moment  le  contraste  de  ce  climat  avec  Ihomme 
et  k's  œuvres  de  ses  mains.  Dans   le  fait,  pendant  la  pro- 


LITTÉRATURE.  223 

nienade  de  ce  jour-là,  nous  fîmes  maintes  fois  la  pénible 
observation  du  triste  défaut  d'harmonie  qui  existait  entre 
les  habitans  et  un  pays  où ,  selon  l'expression  de  lord 
Byron,  tout  est  divin,  excepté  l'homme.  Le  feuillage  des 
arbres  naturellement  change  de  nuances  à  mesure  que  la 
montagne  s'élève  et  que  la  végétation  varie  ;  mais,  dans  ces. 
latitudes-,  il  s'étend  avec  une  continuelle  abondance  jusqu'au 
faite  des  plus  hauts  pics.,  qui  n'en  sont  pas  moins  complète- 
ment revêtus  que  le  vallon  le  plus  bas  de  la  plaine  et  les 
bords  de  l'eau.  Ce  trait  des  iles.du  tropique,  le  plus  carac- 
téristique peut-être  de  tous,  estcertainement  parmi  ceux  qui 
séduisent  le  plus  l'œil  de  l'étranger.  A  Madère  et  aux  Açores 
la  végétation  est  limitée  à  une  riche  ceinture  autour  de  la, 
base  des  montagnes ,  et  mêriie  dans  les  Indes  occidentales. 
les  sommets  sont  laplupart  arides. 

L'île  de  Johanua,  comme  Madère  et  toutes  les  autres  iles^ 
volcaniques  que  je  connais ,  est  dentelée  ou  découpée,  de- 
puis son  extrême  hauteur  jusqu'au  rivage  ,  par  de  profonds 
ravins ,  distinctement  marqués  latéralement  par  des  lignes 
de  lumière ,  mais  qui  se  perdent  généralement  dans  l'obscu-- 
rite  de  la  partie  moyenne.  Ce  sont  les  lits  des  torrens  qui 
pendant  la  saison  pluvieuse  s'y  précipitent  à  grands  flots. 
Lors  de  notre  \isite  à  Johanua  ,  nous  ne  découvrîmes  qu'un 
cours  d'eau  qui  ne  pouvait  prétendre  à  aucun  des  attributs 
d'une  cataracte  des  montagnes  ,  mais  se  frayait  doucement 
une  route  étincelante  de  bord  en  bord ,  sur  une  pente  d'un 
demi  mille  de  hauteur  perpendiculaire,  où  sa  source  étaitpar- 
fois  entretenue  par  le  passage  d'une  nuée.  La  tête  de  ce  petit 
torrent  tombait  enfin  en  silence  dans  un  terrain  plat,  à  tra- 
vers lequel  il  allait  de  détour  en  détour  se  perdre  dans  la 
baie,  après  avoir  arrosé  un  bois  de  cocotiers. 

Nous  errions  de  rue  en  rue  depuis  quelque  temps,  lorsque 
nous  rencontrâmes  le  gouverneur  de  l'Ile,  Arabe  de  bonne 
mine  et  de  belle  taille,  d"un  teint  olivâtre,  sans  le  moindre 
mélange  de  la  fatale  couleur  africaine;  —  fatale  couleur  en 
effet,  cause  de  tant  de  ciumes  et  de  malheurs  dans  ce 
monde  !  Son  Excellence  avait  ce  jour-là  mis  sur  sa  tête  un 
énorme  turban  blanc,  et  jeté  sur  ses  épaules,  non  sans 
grâce,  une  magnifique  robe  écarlate,  assez  comiquemeiîst 


224  REVUE    DE    PARIS. 

assortie,  diraient  les  dames,  avec  les  jambes  et  les  pieds 
nus  de  Sa  Seigneurie.  Notre  entretien  avec  ce  digne  fonc- 
tionnaire fut  interrompu  par  un  message  du  roi  ;  et  comme 
notre  désir  de  voir  Sa  Majesté  n'avait  fait  que  s'accroître 
par  notre  connaissance  de  ses  sujets,  nous  ne  perdîmes  pas 
un  moment  pour  nous  présenter. 

Le  palais ,  qui  aurait  pu  tenir  dans  une  salle  à  manger  or- 
dinaire d'une  maison  d'Europe ,  était  bâti  en  forme  de  na- 
vire, autant  qu'il  avait  été  possible  de  le  bâtir  ainsi  avec 
des  pierres  et  du  ciment.  Il  paraît  que  les  architectes  du 
gouvernement  avaient  vivement  combattu  cet  étrange  ca- 
price ;  mais  le  goût  royal  était  sacré ,  et  les  pauvres  ma- 
çons de  Johanna  avaient  fait  comme  ils  avaient  pu.  Je  sup- 
pose que  le  roi  n'était  pas  très-satisfait  du  l'ésultatj  car 
pour  suppléer  à  ce  qui  manquait  encore  à  cette  ressem- 
blance, objet  de  son  désir,  Sa  Bïajesté  avait  attaché  un 
beaupré  à  l'extrémité  de  l'édifice,  dont  il  prétendait  faire 
l'avant ,  et  en  dessous  il  avait  fait  pratiquer  deux  espaces 
ronds,  en  guise  de  trous  pour  les  câbles.  En  bons  courti- 
sans ,  nous  nous  empressâmes  d'applaudir  à  ces  inventions , 
comme  très-naturelles  et  très-convenables. 

La  cour  de  Johanna,  malgré  ces  fantaisies,  avait  ses  éti- 
quettes de  palais  aussi  bien  qu'aucune  autre  cour  du  globe. 
Au  lieu  d'être  immédiatement  introduits  en  présence  du 
roi ,  nous  apprîmes  que  le  monarque ,  fatigué  de  la  longue 
audience  qu'il  avait  accoidée  au  capitaine  de  la  Folage,  et 
à  notre  passager ,  sir  Evan  Nepean  ,  gouverneur  de  Bombay , 
venait  de  se  coucher,  et  ne  pouvait,  sous  aucun  prétexte, 
être  réveillé  avant  vingt  minutçs.  Nous  nous  estimâmes 
heureux  de  ne  pas  attendre  davantage,  et  nous  fendîmes  la 
foule  des  courtisans,  avec  le  secours  du  lord-chambellan, 
dont  nous  enviâmes  sincèrement  les  vêtemens,  aussi  rares 
que  légers  ;  il  nous  conduisit  à  une  sorte  d'antichambre ,  où 
il  nous  fallut  monter  par  un  escalier,  ou  plutôt  par  une 
échelle  ;  car  si  cet  antichambre  n'eût  appartenu  à  un  palais  , 
il  aurait  bien  pu  passer  pour  un  grenier  à  foin.  En  quelques 
minutes ,  nous  nous  y  vîmes  entourés  des  grands-ofiiciers  de 
la  couronne ,  dont  la  présence  produisit  une  chaleur  com- 
parable à  celle  d'un  four  :  nous  fûmes  forces  de  nous  adres- 


LITTÉRATURE.  225 

ser  à  notre  ami  de  la  baguette  rouge  ,  pour  le  prier  de  ne 
pas  nous  laisser  étouffer;  il  fit  descendre  quelques-uns  de 
ces  personnages ,  aux  dépens  de  notre  popularité ,  vu  qu'ils 
ne  voulurent  pas  comprendre  qu'il  y  allait  de  la  vie  à  subir 
leur  empressement. 

Cependant  ces  Orientaux,  comme  les  Espagnols  ,  sem- 
blent dans  leurs  momens  de  plus  grande  familiarité  ne  ja- 
mais oublier  les  signes  extérieurs  de  la  politesse ,  et  nous 
apprîmes  ce  jour-là  ce  que  c'était  que  le  gracieux  salamelec 
de  l'Orient,  qui  consiste  à  porter  au  front  les  doigts  de  la 
main  droite  pendant  qu'on  salue.  J'ai  observé  dans  Tlnde 
que  quand  la  personne  veut  vous  faire  un  salam  plus  res- 
pectueux encore,  elle  commence  par  toucher  la  terre  avec 
la  main,  comme  pour  dire,  je  pense,  qu'elle  est  censée  se 
prosterner  devant  vous.  Ce  salut  conventionnel  est  certes 
préférable  au  vrai  cotou  des  Chinois ,  qui  frappent  de  la 
tète  contre  terre  à  se  fendre  le  crâne. 

La  plupart  des  naturels  de  Johanna,  même  les  nègres, 
parient  un  peu  l'anglais  ;  mais  pour  donner  une  idée  des 
progrès  que  la  classe  élevée  à  faits  dans  la  langue  ,  voici  à 
peu  près  tout  le  vocabulaire  des  ducs  et  des  comtes  de  la 
capitale  des  Comoros  :  —  «  Comment  vous  portez-vous , 
monsieur?  —  Charmé  de  vous  voir.  —  Le  diable  vous  em- 
porte. —  L'homme  de  Johanna  aimer  beaucoup  l'Anglais. 
—  Goddem  !  —  C'est  bon  ,  n'est-ce  pas  ?  —  Quoi  de  nou- 
veau ?  —  Espérez-vous  séjourner  long-temps  ?  —  Il  fait 
beau!  »  Après  vous  avoir  adressé  ces  paroles  d'introduc- 
tion, Sa  Seigneurie  ou  Sa  Grâce,  baissant  la  voix,  et 
souriant  d'un  air  insinuant  ,  ajoute  :  «Avez -vous  besoin 
d'oranges?  —  Voulez-vous  une  chèvre?  Bon  marché!  —  Je 
ne  vends  que  du  bon  :  envoyez-moi  votre  linge;  je  le  lave 
moi-même.  —  Je  le  rends  très-blanc. — J'ai  de  tout  chez 
moi.  —  Goddem  !  »  Et  cela  dit ,  on  vous  montre  une  liasse 
de  certificats  des  maîtres  d'équipage  des  divers  navires  qui 
relâchent  à  Johanna,  anglais  ou  américains,  attestant,  les 
uns  sérieusement,  les  autres  avec  une  hyperbole  ironique, 
que  Sa  Seigneurie  ou  Sa  Grâce,  le  porteur,  est  un  excel- 
lent blanchisseur ,  et  qu'on  peut  s'y  fier .  pouri^u  qu'on  ne  le 
perde  pas  de  vue. 


226  REVUE    DE    PARIS. 

Nous  avions  épuisé  tout  le  vocabulaire  anglais  du  monde 
lashionable  de  Johanna ,  excepté  les  jurons,  partie  de  la 
langue  que  les  marins  ont  le  mieux  enseignée  à  messieurs 
les  courtisans,  lorsque  le  l'oi  daigna  se  lever  de  sa  couche 
de  bambou  ,  et  nous  appeler  en  sa  présence.  La  salle  d'au- 
dience pouvait  avoir  douze  pieds  de  long,  sur  huit  de  large, 
avec  une  fenêtre  en  biais,  comme  l'étambot  d'un  navire. 
Sous  la  lumière  de  cette  ouverture  était  le  roi,  assis,  avec 
sa  couronne  sur  sa  tête,  attribut  qui  me  paraîtrait  devoir 
être  de  rigueur  chez  toutes  les  majestés  ,  ce  qui  éviterait 
d'amers  désappointemens  aux  enfans  et  aux  nourrices  qui 
vont  pour  voir  le  roi  aux  Tuileries  ou  au  palais  de  Saint- 
James.  Mais  au  lieu  d'un  sceptre  dans  la  main  et  d'un  globe 
dans  l'autre,  attributs  non  moins  légitimes,  Sa  Majesté  le 
roi  de  Johanna  appuyait  ses  deux  mains  sur  la  garde  d'un 
énorme  sabre  rouillé ,  planté  perpendiculairement  entre  ses 
jambes,  tandis  que  ses  coudes  reposaient  sur  les  bras  d'un 
grossier  fauteuil  qu'il  avait  échangé  sans  doute,  avec  quel- 
que subrécargue ,  pour  un  bœuf  ou  deux.  Sa  couronne  pro- 
digieusement grande  ,  était  garnie  tout  autour  de  pierres 
très-précieuses ,  j'ose  dire.  Sur  tout  cela  était  jeté,  non  sans 
élégance,  un  chàle  de  l'Inde  qui  pendait  de  chaque  cote 
jusqu'au  parquet,  couvert  de  nattes.  Nous  pûmes  remar- 
quer sous  le  châle  une  lourde  robe  de  velours  noir,  étrange- 
ment taillée  ,  avec  des  bandes  de  galon  d'or  et  une  armée 
de  gros  boutons.  Les  pans  de  la  robe  dérobaient  à  nos  yeux 
la  coupe  et  la  qualité  des  vêtemens  inférieurs  de  Sa  Ma- 
jesté; mais  certainement  il  n'en  portait  aucun  au-dessous 
du  genou ,  ni  à  ses  pieds ,  excepté  une  paire  de  sandales  en 
bois ,  épaisses  d'un  pouce  et  lacées  sur  le  coude-pied  avec 
des  tresses  de  gazon.  Tout  ce  luxe  cachait  à  demi  un  vieil- 
lard rond,  gras  et  jovial,  dont  la  physionomie  n'annonçait 
pas  plus  d  intelligence  que  celle  de  ses  sujets  de  Tanlicham- 
bre.  Cependant,  grâce  à  l'instinct  de  toute  grandeur,  il 
donna  à  la  conversation  une  tournure  intéressante ,  en  nous 
«Icmandant  si  nous  avions  jamais  vu  un  almanach  arabe? 
Sur  notre  réponse  négative ,  et  pour  satisfaire  notre  cu- 
riosité, il  lira  de  son  fauteuil  un  rouleau  de  papier,  et  nous 
lut  les  noms  des  mois ,  avec  ce  qu'il  croyait  èlre  une  Ira- 


LITTÉRATrRE.  227 

(luction  anglaise.  Je  fis  le  courtisan,  en  paraissant  très- 
cmerveillé  de  la  science  de  Sa  Majesté,  qui  me  dit  tout-h- 
coup  :  «  Savez-vous  dans  quelle  constellation  est  à  présent 
le  soleil  ?  «  Je  n'en  avais  pas  la  moindre  idée,  et  fus  un 
peu  confus  d'une  pareille  question  à  moi  adressée  en  pleine 
cour.  Sa  Majesté  daigna  suppléer  à  mon  ignorance  ,  en 
disant  d'un  air  de  triomphe  :  —  «Le  soleil  est  maintenant 
dans  le  lion.»  En  vérité,  je  crois  que  je  lui  fis  plus  de 
plaisir  en  lui  fournissant  l'occasion  de  briller  par  cette 
prouesse  scientifique  ,  que  si  j'avais  pu  répondre  moi- 
même. 

Toutefois,  Sa  brune  Majesté  poursuivit  sa  question,  en 
me  priant  de  lui  faire  un  cadran  solaire  ,  disant  que  le  seul 
qu'elle  eût  lui  paraissait  très-i/nparfait.  Je  commençais  à 
croire  que  c'était  un  nouveau  piège  ;  car ,  quoique  j'eusse 
quelque  faible  idée  des  principes  de  la  gnomonique,  je  ne 
me  sentais  pas  le  talent  de  construire  un  cadran  sur-le- 
champ  et  sans  consulter  les  livres.  On  apporta  cependant  le 
cadran  de  Sa  Majesté,  et  je  compris  tout  de  suite  pourquoi 
le  pauvre  roi  le  trouvait  imparfait ,  en  voyant  sur  le  cuivre 
5i  ip  N,  tandis  que  Johanna  est  située  à  12  172  S  !  !  !  Lors- 
que je  voulus  lui  expliquer  cette  erreur  ou  cette  malice  de 
celui  qui  lui  avait  fait  son  cadran ,  il  prétendit  que  pour  tout 
ce  qui  regardait  les  cadrans  solaires ,  les  discussions  devaient 
avoir  lieu  en  plein  air  5  de  sorte  qu'après  avoir  fait  servir  à 
chacun  un  veri'e  de  toddy  frais  ,  il  ajourna  laudience  à  la 
rue.  Je  soupçonne  que  la  secrète  intention  du  roi  était  de 
nous  faire  admirer  la  beauté  de  son  palais,  ainsi  que  le  bon 
goût  avec  lequel  il  lui  avait  fait  donner  une  forme  si  extraor- 
dinaire. 

L'ilc  de  Johanna  se  trouvant  directement  sur  le  passage 
des  navires  qui  se  rendaient  dans  Tlnde  par  le  canal  de  Mo- 
zambique, et  étant  riche  en  fruits,  végétaux  et  viandes  de 
boucherie,  est  un  lieu  de  relâche  important  pour  les  navi- 
res. Presque  tous  ceux  qui  s'y  arrêtent  donnent  quelque  chose 
au  roi  pour  se  le  rendre  favorable.  Cette  précaution  est  in- 
dispensable ;  car  son  autorité  est  si  absolue  quil  fixe  le  prix 
de  chaque  article  dès  qu'un  vaisseau  jette  lancre  dans  la 
baie.  En  général ,  il  vient  lui-même  à  bord  pour  faire  son 


228  REVUE    DE    PARIS. 

marché  particulier ,  et  s'y  laisse  volontiers  amadouer  par  un 
présent  de  poudre,  de  mousquets  et  de  pistolets;  ou  quel- 
quefois son  caprice  préfère  un  vieil  uniforme  et  des  épaulct- 
tes  ternies.  Bref!  Sa  Majesté  trouve  toujours  quelque  chose 
à  son  goût. 

Lorsque  nous  retournâmes  à  la  plage  ,  après  de  fameuses 
enjambées  sur  les  flancs  escarpés  de  la  montagne,  la  baie 
présentait  un  spectacle  plus  animé  que  le  matin.  Le  vaisseau 
était  environné  d'un  essaim  de  pirogues,  et  les  agrès  du 
bord  étaient  garnis  de  naturels  qui  s  y  cramponnaient  comme 
les  coquillages  aux  racines  du  mangoustan  dans  les  rivières 
de  l'Inde,  Sous  les  arbres  du  rivage ,  des  centaines  de  noirs 
accompagnés  de  leurs  femmes  et  de  leurs  petits  négrillons  , 
plus  semblables  à  des  escarbots  et  à  des  mûres  qu'à  des  en- 
fans,  formaient  des  groupes  babillards  à  côté  de  hautes  py- 
ramides de  toutes  sortes  de  fruits,  d'œufs,  de  végétaux  et 
de  poissons  ,  qu'ils  offraient  de  vendre  ou  d'échanger  contre 
des  couteaux,  des  aiguilles,  des  miroirs  et  autres  colifichets. 
Nous  eûmes  quelque  peine  à  nous  ouvrir  un  passage  à  tra- 
vers ce  marché  bruyant ,  et  une  fois  dans  notre  chaloupe , 
il  ne  nous  fut  guère  plus  facile  de  traverser  les  rangs  pressés 
de  toutes  les  pirogues.  Enfin  nous  trouvâmes  le  vaisseau 
presque  conquis  par  tous  ces  insulaires  dont  quelques-uns 
n'étaient  guère  moins  bien  parés  que  leur  roi ,  grâce  aux 
épaulettes ,  aux  boutons ,  aux  vieux  galons  et  autres  friperies 
que  leur  laissent  les  navires  allant  dans  Tlnde. 

Tant  que  le  jour  dura  il  eût  fallu  employer  la  force  pour 
balayer  le  vaisseau  de  tous  ces  insulaires;  mais  à  la  nuit 
tombante  ils  s'en  allèrent  tous  peu  à  peu ,  et  quelques-uns 
ayant  perdu  leurs  canots  de  vue  ,  ne  firent  aucune  façon 
pour  se  jeter  dans  la  mer  la  tête  la  première,  comme  s'ils 
étaient  un  peuple  amphibie.  Le  bruit  dura  quelque  temps 
sur  la  plage ,  quelques  lumières  brillèrent  encore  sous  les 
arbres ,  mais  enfin  nous  ne  vîmes  et  n'entendîmes  plus  rien. 
Aussitôt  que  souffla  la  première  brise  de  terre  nous  levâ- 
mes l'ancre,  et  long-temps  avant  que  le  jour  parût,  nous 
étions  déjà  à  vingt  lieues  nord  de  Johanna.  Le  dimanche 
2  août,  nous  repassâmes  l'équateiu-,  et  entrâmes  dans  l'hé- 
misphère septentrional.  Le  ii  ^nous  vîmes  la  côte  de  l'Inde 


LITTÉRATURi:,  229 

et  le  12  nous  mouillâmes  dans  la  magnifique  rade  de  Bom- 
bay. 

(Fragments  of  Voyages  and  Travels.)  (i) 


(i)  Notre  prochain  extrait  des  souvenirs  maritimes  du  capi- 
taine Basil  Hall  sera  sa  curieuse  description  de  Bombay  et  le  cha- 
pitre intitulé  ru  sisge  a  bord.  (iV.  du  D.) 


UISTOIUE  DU  DIX-HUITIÈME  SIECLE. 


Êtes-vous  comme  moi  ?  Les  romans  contemporains  me 
sont  à  charge.  Toutes  ces  histoires  maussades  de  passions 
finies  me  trouvent  froid  à  la  dixième  page.  Que  si ,  pour  ra- 
jeunir son  sujet,  l'auteur  se  fraye  un  chemin  sanglant  jus- 
fju'à  la  guillotine  ,  cet  instrument  rouge  me  cause  des  nau- 
sées sans  frisson.  Que  si ,  pour  animer  ces  héros,  il  les 
conduit  en  mauvaise  compagnie  par  une  nuit  d'été  calme  et 
claire  ,  cette  mauvaise  compagnie  devient  tout-à-coup  de  si 
mauvais  ton  qu'il  est  impossible  ,  même  h  votre  frère  de 
dix-huit  ans  ,  de  s'y  complaire.  Aujourd'hui  c'est  pitié  de 
voir  comme  on  se  plonge  dans  le  ruisseau  ou  dons  le  sang. 
Boue  compacte  ou  sang  caillé ,  on  ne  sait  pas  d'autre  cou- 
leur. Aussi  avons-nous  perdu  le  secret  des  petites  histoires 
si  amusantes  ,  si  joviales  ,  si  roses  d'autrefois.  Blasés  que 
nous  sommes  ! 

Autrefois  c'était  le  bon  temps  pour  les  petites  histoires  ; 
le  roman  en  quatre  volumes  sales  et  mal  imprimés  ,  délas- 
sement favori  des  cuisinières  ,  des  femmes  d'huissier  et  des 
crocheteurs  ,  marchandise  de  triste  digestion  qui  se  ren- 
contre sur  le  quai  aux  Volailles  ,  aurait  fait  reculer  d'hor- 
reur même  les  laquais  et  les  femmes  de  chambre.  Un  auteur 
qui  se  respectait  faisait  paraître  son  histoire  à  distance  ,  et 
en  plusieurs  parties  séparées  ,  quand  cette  histoire  était 
trop  longue.  Candide  était  la  mesure  la  plus  excellente  de 
ces  excellons  petits  contes.  M"""  de  Pompadour  ,  quis'y  con- 
naissait, aimait  les  petits  volumes  qu'on  lit  tout  bas,  dans 


LITTÉRATURE.  231 

ie  creux  de  la  main ,  d'un  coup  d'œil ,  et  qui  se  cachent  sous 
]e  pli  d'une  dentelle  quand  arrive  quelque  roi  importun. 
Littérairement  parlant ,  j.e  pleure  encore  M""=  la  marquise 
de  Pompadour  •  elle  a  emporté  dans  sa  tombe  le  secret 
du  joli. 

Le  joli  .'quelque  chose  de  frisé,  de  musqué  ,  de  migiiard, 
en  nœuds  j  en  pantoufles  ,  à  jambes  petites  ,  à  pied  étroit  ; 
quelque  chose  de  vicieux  et  d'élégant  à  la  fois  ;  un  faux 
brillant  dont  l'éclat  ne  fatigue  pas  ;  il  arrive ,  il  entre  ,  il  se 
pare,  il  rit  dans  la  glace,  il  s'assied  à  table  avec  vous,  il 
chante ,  il  minaude  ,  il  écrit  de  petits  billets ,  il  aime  les 
opéras  et  les  belles  danseuses,  il  s'occupe  de  petite  musique, 
de  petits  vers,  de  petites  intrigues,  de  tout  ce  qui  est  petit 
et  mignon  ;  c'est  le  joli  qui  a  taillé  les  verres  à  facettes,  qui 
a  inventé  la  poudre  à  poudrer,  les  mouches  et  les  ballets  ; 
c'est  le  joli  quia  fixé  les  amours  au  plancher,  qui  a  jeté 
son  fard  à  la  joue.  Pauvre  petit  monstre  !  il  est  parti  avec 
M.  Voisenon,^et  M.Dorat,  etM.  Crébillon  fils.  Il  est  parti; 
on  croyait  que  le  beau  allait  venir  à  sa  place ,  mais  le  beau 
n'est  pas  venu  ,  et  nous  autres ,  pauvres  oisife  de  transition , 
nous  sommes  restés  par  terre  entre  le  beau  et  le  joli, à  peu 
près  comme  l'art  dramatique  de  nos  jours  entre  les  deux 
théâtres  français. 

En  attendant  le  beau,  qui  doit  venir  bien  certainement, 
qui  nous  rendra  le  joli  que  nous  avons  perdu  ?  La  littérature 
de  l'Empire  a  fait  ce  qu'elle  a  pu  pour  cela.  Elle  a  eu  M.  De- 
moustiers,  et  M.  Luce  de  Lancival  ,  et  M.  Andrieux  ,  et 
M.  Jouy ,  et  M.  Bouilly ,  et  tant  d'autres ,  et  tous  les  autres! 
—  Mais ,  dit  Montaigne ,  l'archer  qui  outrepasse  le  but  faute 
comme  celui  qui  ne  l'atteint  pas.»  Ces  illustres  archers, 
partisans  du  joli,  ont  manqué  le  but  en  l'outrepassant.  A 
force  de  courir  après  le  joli ,  ils  sont  tombés  dans  le  trop 
joli,  les  infortunés  quïlssont!  Le  trop  joli  !  abime  immense 
dont  la  littérature  de  l'Empire  ne  se  relèvera  jamais. 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  regrette  le  joli  comme  les  amateurs 
de  boston  ou  de reversi regrettent  le  reversi  et  le  boston.Des 
jeux  plus  modernes  ont  remplacé  les  jeux  de  leur  enfance , 
et  ces  jeux  qu'on  leur  fait  jouer,  ilslesjouentmal,  ilslesjoueut 
en  se  rebiffant.  Pauvres  bonnes  gens!  leur  histoire  est  Ihis- 


232  REVUE  DE    PARIS. 

toire  de  nos  faiseurs  de  moyen-âge  ou  de  nos  fabricans  de 
terreur  révolutionnaire  !  Ils  font  du  moyen  âge  ou  de  la  terreur 
comme  les  autres  jouent  le  wisk  ou  Fécarté  faute  de  mieux  : 
ils  auraient  si  bien  fait  le  joli  ! 

A  ce  propos  ,  je  veux  vous  raconter  l'histoire  de  Rosette 
en  style  joli.  Vous  aurez  de  jolies  aventures ,  de  jolis  bou- 
doirs ,  un  joli  héros,  une  jolie  femme  ;  en  fait  de  romans 
jolis  ,  aimez-vous  yingola?  Dites  que  oui  !  car ,  voyez-vous, 
j'ai  mon  histoire  à  raconter. 

Bien  entendu  que  c'est  le  héros  de  mon  histoire  qui  par- 
lera souvent  en  son  propre  et  privé  nom.  Il  n'y  a  pas  de 
meilleui-e  entrée  en  matière  que  celle  de  Gil  Blas  :  —  Je 
suis  né  de  parens ,  etc. 

Laissez  donc  parler  mon  Marquis  toutes  les  fois  qu'il 
voudra  parler ,  et  moi ,  laissez-moi  me  dégager  de  toute  res- 
ponsabilité envers  vous.  Vous  voilà  face  à  face  avec  mon 
Marquis  écrivant  à  un  autre  Marquis  ;  de  tout  ce  qui  doit 
s'ensuivre ,  joli  ou  beau  ,  je  me  lave  parfaitement  les  mains 
avec  de  la  pâte  d'amandes,  de  l'eau  rose,  dans  une  porce- 
laine de  vieux  Sèvres ,  et  une  dentelle  de  Malines  pour  es- 
suie-main. 

M  Enfin, Marquis,  j'ai  possédé  la  heWeRosette.  »  Je  vous 
fais  remarquer  ce  commencement  classique  en  ce  temps-là , 
et  ce  ton  leste  et  piquant ,  et  cette  expression  qui  va  droit 
au  fait  ^  f  ai  possédé  \  Notre  Marquis  commence  positive- 
ment comme  Desgrieux ,  comme  Saint-Preux  et  tant  d'au- 
tres ont  commencé.  Mais  revenons  à  cette  narration  ,  qui 
déjà  doit  vous  intéresser. 

«  Voici  son  portrait,  marquis  (le  portrait  de  Rosette)  : 
elle  a  de  l'esprit ,  du  jugement  ^  de  l'imagination,  des  talens. 
Extérieur  éi^eillé  ,  démarche  légère  ,  bouche  petite,  grands 
yeux  ,  belles  dents ,  gyaces  sur  tout  le  visage.  Rosette  en- 
tend au  juieux  le  coup  d'œil,  elle  part  à  votre  appel,  et 
vous  rend  aussitôt  votre  déclaration.  Voilà  celle  qui  a  fait 
mon  bonheur.  « 

Ainsi  était  faite  Rosette  au  dix-huitième  siècle.  Au- 
jourd'hui Rosette  est  pâle  ,  mélancolique  ,  courbée  ;  elle 
n'entend  pas  le  coup  d'œil ,  et  ce  n'est  qu'au  bout  de  trois 
cents  pages  qu'elle  vous  rend  votre  déclaration  ,  si  encore 


LITTÉRATURE.  233 

elle  ne  s'est  pas  noyée  ou  pendue  dans  l'intervalle.  Vive  la 
Rosette  d'autrefois  ! 

«  Voilà  comme  ce  bonheur  me  vint.  Cher  Marquis  ,  il  y 
«  a  huit  jours  ,  en  allant  au  Palais-Royal,  je  vis  arriver  le 
»  président  de  Moudonville.  //  était  pimpant  à  son  ordi- 
»  naire;  la  tète  élevée,  l'air  content;  il  s'applaudissait  pat- 
»  distraction  ,  et  se  trouvait  charmant  par  habitude.  Il  ba- 
n  dinait  avec  une  boite  d'un  nouveau  goût ,  et  y  prenait 
»  quelques  légères  couches  de  tabac ,  dont  cp-ec  certaines 
T.  minauderies'^  se  barbouillait  le  visage. —  Je  suis  à  vous, 
»  me  dit-il  I  je  cours  au /7îeWr/ie«.  «  Ce  dernier  trait  du  pré- 
sident Mondonville  est  le  seul  qui  puisse  s'appliquer  aux 
présidens  de  notre  époque.  Régler  sa  montre  au  méridien 
ou  au  canon  du  Palais-Royal  est  en  effet  une  occupation 
convenable  à  un  magistrat  ;  mais  l'air  pimpant  où  est-il  f 
les  minauderies  que  sont-elles  devenues  ?  C'est  à  peine  si 
nos  magistrats  de  vingt  ans  osent  sourire.  Cependant  sui- 
vez ,  s'il  vous  plait  ,  le  président  Mondonville  et  son  ami 
le  Marquis. 

«  Mon  cher  Marquis  ,  dit  le  conseiller  ,  voulez-vous  une 
prise  d'Espagne  ?  C'est  ce  marchand  arménien  qui  est  là-bas 
sous  les  arbres  qui  me  l'a  vendu.  (  Nous  avons  vu  revenir 
les  marchands  arméniens.  )  Vous  voilàbeau  comme  l'amour! 
on  vous  prendrait  pour  lui  si  vous  étiez  aussi  volage.  Votre 
père  est  à  la  campagne  ,  divertissons-nous  à  la  ville.  Quel 
désert  que  Paris  !  il  n'y  a  pas  dix  femmes  ;  aussi  celles  qui 
veulent  se  faire  examiner  ont  des  yeux  à  choisir.  »  Ainsi  parle 
le  conseiller  à  notre  Marquis. 

«  Touchez  là,  ajoute  le  conseiller,  je  vous  fais  diner 
avec  trois  jolies  filles  ,  nous  serons  cinq  ,  le  plaisir  fera  le 
sixième  ;  il  sera  de  la  partie  ,  puisque  vous  en  êtes.  J'ai 
renvoyé  mon  équipage  ,  et  Laverdure  doit  me  ramener 
une  remise.  « 

Ainsi  parla  le  président.  C'est,  comme  vous  voyez,  un 
bon  vivant  et  prêt  à  tout.  Improvisant  le  plaisir  comme 
Antony  improvise  un  meurtre ,  descendant  de  voiture  pour 
marcher  en  remise  ;  comme  on  disait  dans  ce  temps-là  : 
il  adu  génie  et  de  l'honneur,  mais  il  tient  furieusement  au 
plaisir.  C'est  une  belle  \ie  que  la  jieunc.  La  nuit  au  bal,  à 

2  2U. 


234  IIEVCE    DE    PARIS. 

sept  heures  du  matin  au  Palais,-  il  n'est  ni  pédant  en  parliez 
fines ,  ni  dissipé  à  la  chambre.  Charmant  aune  toilette, 
intègre  sur  les  fleurs  de  lis,  sa  main  joue  avec  les  roses 
de  Vénus  et  tient  toujours  en  équilibre  la  balance  de  Thé- 
mis.  {  Je  crois,  sans  vanité ,  que  j'attrape  assez  le  style  pré- 
cieux. ) 

A  la  proposition  du  président,  le  mar([uis  dit  oui  tout 
aussitôt,  et  voilà  les  deux  amis  qui  sortent  gravement  dvi 
Palais-Royal,  Ils  traversent  la  place ,  jetant  de  côté  et  d'au- 
tre un  regard  modeste  sur  les  fenêtres  du  voisinage ,  toutes 
garnies  de  Vestales  parées  comme  des  mystères;  ils  passent 
devant  le  café  de  la  Régence ,  veuf  de  la  femme  du  comptoir 
dont  la  fuite  a  tant  excité  la  verve  des  chansonniers;  au 
coin  de  la  rue  ils  trouvent  Laverdure  sans  livrée  et  une 
remise.  «  Tout  est  prêt,  dit  Laverdure;  M^'*^  Laurette  et 
jyjiie  Argentine  vous  attendent  ;  mais  M'i''  Rosette  est  indis- 
posée, et  vous  fait  ses  excuses,  o  Quel  malheur  que  M'^^  Ro- 
sette soit  indisposée!  Cette  nouvelle  rend  notre  Marquis 
tout  pensif. 

Cependant  ils  montent  en  voiture;  le  Marquis  est  muet; 
en  revanche ,  le  président  ne  déparle  pas. 

«  Voyez  ,  dit-il ,  ce  grand  Flamand  qui  passe  ;  il  est  au- 
dessus  et  au-dessous  de  nous  de  toute  la  tête!  Voyez  le  sage 
Damis.  A  le  voir,  on  le  dirait  ingénieux  et  spirituel,  sa 
physionomie  est  menteuse;  cet  homme-là  n'est  bon  qu"à 
être  son  portrait.  ^  En  passant  dans  la  rue  Saint-Honoré 
devant  la  boutique  du  bijoutier.  «  Je  n'ose  ,  dit-il ,  regarder 
la  porte  d'Hébert,  il  me  vend  toujours  mille  bagatelles  mal- 
gré moi ,  il  donne  des  colifichets  pour  des  lingots  d'or.  » 
Ainsi  médisant ,  ainsi  parlant  d'amour  et  de  luxe  ,  ils  arrivent 
à  la  porte  de  ces  demoiselles. 

Bien  que  ces  demoiselles  ne  ressemblent  pas  à  nos  héroï- 
nes de  romans  ,  blanches,  pales,  ternes,  dont  chaque  mou- 
vement est  une  mélodie ,  elles  sont  cependant  dignes  d'in- 
térêt et  d'attention.  Laurette  et  Argentine  montent  en 
voiture ,  on  lève  les  stores ,  et  puis  fouette  cocher  !  la  voilure 
ne  s'arrête  qu'à  la  Glacière. 

A  la  Glacière  est  située  la  petite  maison  du  président  ; 
l'extérieur  n'en  est  pas  brillant,  mais  l'intérieur  vous  dé- 


LITTÉRATURE.  235 

dommage;  au  dehors  c'est  la  forge  de  Valoain,  mais  au- 
dedani  c'est  le  palais  de  Vénus. 

Ces  petites  maisous-là  sont  d'uue  idée  charmante;  le 
mystère  en  est  l'inventeur, le  goût  les  construit,  la  commo- 
dité les  dispose  et  l'élégance  en  meuble  les  cabinets.  {  Style 
du  temps.)  On  ne  rencontre  là  que  le  simple  nécessaire  , 
mais  c'est  ce  nécessaire  cent  fois  plus  délicieux  que  tous  les 
superflus;  la  sagesse  est  consignée  h  la  porte  ,  et  le  secret, 
qui  fait  sentinelle,  ne  laisse  entrer  que  le  plaisir...  (Toujours 
style  du  temps.  ) 

Alors  on  diue.  Passons  sous  silence  la  description  du  di- 
uer.  Imaginez  seulement  «  tout  ce  que  peut  la  volupté  quand 
la  faim  vous  sert  à  petits  plats.  »  Le  diner  se  prolonge  long- 
temps. Dans  l'intervalhî  qui  sépare  la  bisque  du  reste  du 
repas ,  on  parle  longuement  et  chaleureusement  de  l'opéra 
de  Dardanus.  Eu  ce  temps-là,  parmi  les  sujets  sérieux  de 
conversation,  l'opéra  tenait  la  première  place;  la  cour  n'a- 
vait que  le  second  rang.  Au  beau  milieu  de  la  conversation, 
on p?'ésefite  au:i.  convives  deux  entrées.  Ce  spectacle  calme 
la  dispute,  et  remet  tout  le  monde  dans  son  assiette  et  sur 
son  assiette. 

Dans  notre  année  i83  » ,  les  romanciers  sont  prodigues  de 
portraits,  et  surtout  de  portraits  de  femmes.  Ils  vont  vous 
faire,  et  très-facilement,  vingt-cinq  pages  sur  une  brune  et 
quarante  sur  une  blonde.  Autrefois  les  portraits  de  femme 
étaient  plus  vifs  et  mieux  sentis,  et  plus  courts  surtout. 
Déjà  vous  avez  eu  celui  de  Rosette  en  trois  mots;  écoutez 
celui  de  Laurette  et  d'Argentine,  et  dites-moi  si  M.  Dcla- 
touche  lui-même,  qui  s'y  entend  fort  bien  cependant,  a  fjit 
quelque  chose  de  mieux. 

Laurette  est  encore  jeune,  mais  moins  qu'elle  ne  le  dit , 
et  aussi  moins  qu'elle  ne  le  pense  ;  c'est  une  grande  fille  bien 
découplée  ,  à  l'œil  noir  ,  à  la  jambe  grêle,  née  danseuse,  et 
qui  pourrait  se  faire  un  voile  avec  ses  épais  cheveux  noirs. 

Argentine  est  une  grosse  maman,  la  main  blanche  et  po- 
telée, le  sourire  excitant ,  l'œil  fermé  à  demi,  grand  pietl 
bien  fait  et  nez  retroussé;  toutes  deux  belles  personnes,  et 
chantant  le  couplet  à  ravir  ;  car  on  chantait  beaucoup  le  cou- 
plet dans  ce  temps-là. 


236  REVUE    DE    PARIS, 

Quant  à  C ajustement  de  ces  dames ,  le  voici  tel  que  je  le 
sais  :  ce  jour-là  Argentine  était  en  robe  détroussée  de  moire 
citron;  Laurette,  au  contraire,  était  parée  et  avait  du 
rouge.  Toutes  les  deux  étaient  ajustées  par  la  Duchapt. 

Tout-à-coup ,  à  la  fin  du  repas,  le  vin  de  Champagne 
débouché  et  au  bruit  des  bouchons ,  légère  et  riante  ,  entre 
Rosette ,  qui  se  disait  malade.  Après  un  salut  de  joie , 
Rosette  fait  le  tour  de  la  table ,  et  embrasse  la  société  sur 
le  front,  comme  on  embrassait  alors ,  avec  un  petit  bruit  des 
lèvres  ,  très-agaçant,  sonore  et  délicieuse  musique,  que  la 
nation  française  n'a  pas  retrouvée  depuis. 

Rosette  est  sans  paniers,  awec  le  plus  beau  linge  du 
monde,  une  chaussure  fine  et  le  plus  petit  pied  qui  se  puisse 
voir.  Le  dessert  arrive;  on  profite  du  dessert,  on  boit,  on 
casse  les  bouteilles,  et  les  verres  ,  et  les  assiettes  ;  ou  jette 
les  meubles  par  les  fenêtres  ;  ces  dames  s'amusent  comme 
des  marquises.  C'était  alors  la  mode  chez  les  grandes  dames  , 
depuis  le  départ  des  ofliciers  pour  l'armée  ,  de  casser  les  por- 
celaines ,  de  briser  les  miroirs, eu  un  mot,  défaire  carillon 
après  souper. 

Après  le  repas,  on  se  promène  dans  le  jardin;  après  la 
promenade  ,  on  fait  un  médiateur  :  le  président  joue  d'un 
bonheur  sans  égal;  Rosette  est  outrée,  et  répète  souvent 
qu'elle  est  en  péché  mortel,  parce  qu'elle  ne  voit  pas  un  a^ 
noir.  Ces  dames  trichent  tant  qu'elles  peuvent;  puis, lanuii 
venue,  on  monte  en  voiture,  chacun  rentre  chez  soi.  Voil;i. 
j'espère,  un  petit  roman  bien  préparé. 

Moi  j'aime  ce  roman,  et  je  continue;  d'ailleurs  il  me 
semble  qu'il  est  dans  les  bornes  les  plus  strictes  de  la  dé- 
cence. Je  vous  défie  de  me  citer  un  conte  drolatique, 
fantastique,  ou  romantique,  plus  décent  que  celui-là.  Donc 
je  continue  : 

Le  lendemain ,  le  Marquis  n'a  rien  de  plus  pressé  que 
d'envoyer  savoir  des  nouvelles  de  Rosette  ;  le  matin ,  il  en- 
voie Lafleur  chez.  Rosette  ;  à  midi ,  il  monte  dans  son  car- 
rosse, et  se  fait  conduire  au  Luxembourg.  Au  sortir  du 
jardin,  il  a  soin  de  n'être  pas  aperçu;  il  monte  dans  une 
chaise  à  porteurs;  il  arrive  chez  Rosette;  Rosette  est  à  sa 
fenctie,  qui  le  regarde  en  souriant  d'en  haut.  11  entre  ;  Ru- 


LITTÉRATrRE.  237 

sette  est  coifTée  en  négligé  ;  elle  est  vêtue  d'un  désespoir  cou- 
leur de  Jeu,  un  corset  de  satin  blanc,  une  robe  brodée  des 
Indes.  Le  second  mot  de  Rosette  est  celui-ci  :  —  «  Dînez- 
vous  avec  moi ,  Marquis  ?  » 

Le  Marquis ,  qui  le  matin  a  fait  des  armes  rue  de  la  Co- 
anédie,  chez  Dumouchelle,  accepte  le  dîner  de  Rosette;  et 
puis  cet  honnête  dix-huitième  siècle  avait  ce  grand  et  poéti- 
que avantage  sur  le  nôtre,  c'était  d'être  un  très-grand  man- 
geur et  grand  buveur  encore  plus. 

Après  dîner ,  le  marquis  se  souvient  qu'il  n'a  pas  encore 
salué  son  père  ;  c'est  un  devoir  auquel,  tout  passionné  qu'il 
est,  il  ne  voudrait  pas  manquer;  aussi  il  se  rend  sur-le-champ 
à  son  devoir. 

Ici ,  afin  qu'il  y  ait  une  moralité  à  cette  histoire ,  je  vous 
ferai  remarquer  la  toute-puissance  paternelle  de  cette  épo- 
que. Les  héros  des  livres  et  des  histoires  de  ce  temps-là  ont 
toujours  leurs  parens  présens  à  leur  pensée.  C'est  une  au- 
torité qui  domine  toute  leur  vie.  Héloïse  est  renversée  à 
terre  par  un  coup  de  poing  de  monsieur  son  père  ;  Desgrieux 
est  à  genoux  devant  son  père,  implorant  vainement  sa  pi- 
tié; Faublas  le  beau  jeune  homme ,  est  emprisonné  par  son 
père;  que  sais-je?  L'autorité  paternelle  est  partoutdans  les 
livres;  vous  ne  me  citerez  pas  un  roman  moderne,  à  trois 
ans  de  date,  où  le  héros  parle  de  son  père  ou  de  sa  mère; 
il  n'y  a  qu'Antony  qui  parle  de  cela ,  et  par  la  très-bonne 
raison  qu'Antony  est  un  bâtard.  Ne  soyez  donc  pas  si  fiers, 
romans  modernes,  de  votre  prétendue  moralité.  Je  reviens 
à  mon  Marquis. 

Le  Marquis  va  donc  chez  son  père.  Il  fait  sa  cour.  Il  lui 
raconte  une  foule  d'anecdotes;  il  l'amuse.  C'est  à  peine  s"il 
se  donne  le  temps  d'envoyer  à  Rosette  une  navette  dor,  et 
de  lui  demander  à  souper  pour  le  soir. 

Rosette ,  qui  aime  à  faire  des  nœuds ,  accepte  la  navette 
d'or  et  accorde  le  souper.  Neuf  heures  sonnées  ,  le  Marquis 
donne  le  bonsoir  à  son  père  en  lui  baisant  la  main ,  puis  il 
se  fait  conduire  en  voiture  derrière  l'hôtel  de  Soubise. 
Derrière  l'hôtel  il  prend  un  fiacre ,  qui  fait  quelque  diffi- 
culté pour  marcher.  Ce  fiacre  est  marqué  au  n°  71  et  à  la 
lettre  X. 


238  REVUE    DE    PARIS. 

Il  y  avait  alors  en  France  une  espèce  de  jeu  fort  répandu 
dans  les  rues ,  qui  rendait  souvent  un  fiacre  très-dangereux 
pour  celui  qui  avait  besoin  de  lïncognilo.  Des  oisifs,  arrê- 
tés à  la  porte  des  cafés,  jouaient  à  pair  ou  non  sur  le  chiffre 
des  premiers  fiacres  qui  passaient.  Cet  accident  si  commun 
arriva  justement  au  fiacre  du  Marquis. 

Le  Marquis  arrive  chez  Rosette,  où  il  a  fait  porter  à  l'a- 
vance la  robe  de  chambre.  Rosette  fait  mettre  le  marquis 
en  robe  de  chambre  de  taffetas.  Ce  soir-là  la  l'obe  de  Rosette 
était  de  taffetas  bleu,  et,  selon  l'expression  du  temps  ,  elle 
flottait  au  soiiffle  des  zéphyrs. 

Pendant  que  Rosette  fait  mille  grâces,  danse  et  saute, 
joue  avec  sou  chat,  boit  des  liqueurs  à  petites  gorgées,  et 
se  livre  à  toutes  les  folàtreries  de  sa  jeunesse  ,  un.  orage 
s'élève  au  dehors  contre  la  pauvre  fille.  Le  bruit  était  au 
Marais  d'une  méchante  affaire  arrivée  à  un  jeune  homme 
de  famille  dans  une  maison  de  jeu.  Le  père  du  marquis  ap- 
prend que  son  fils,  qui  s'est  retiré  de  si  bonne  heure,  n'est 
pas  dans  son  appartement.  Le  noble  père  s'inquiète  et  s'a- 
larme. Où  est  son  fils  ?  Un  ami  de  la  maison,  nouvelliste 
de  profession  ,lui  apprend  qu'on  a  vu  passer  devant  tel  cafâ 
un  fiacre  n°  71 — X,  dans  lequel  était  le  Marquis.  Sur-le- 
çhamp  le  père  fait  appeler  le  commissaire  de  police.  Le  com- 
missaire ,  qui  sait  son  monde ,  et  qu'il  a  affaire  à  un  homme 
de  la  cour,  arrive  sur-le-champ.  On  cherche  le  fiacre  71  j  ou 
le  trouve  ;  on  le  saisit  ;  on  ne  lui  donne  pas  le  temps  de 
mettre  ses  chevaux  à  l'écurie;  on  l'interroge;  le  pauvre 
diable  se  croit  perdu.  Après  bien  des  questions,  le  cocher 
sait  enfin  ce  qu'on  lui  demande.  Il  monte  sur  son  siège  et 
il  conduit  droit  chez  Rosette  le  commissaire  et  le  père 
irrité. 

Alors  Rosette,  malheureuse  fille,  voyant  entrer  le  guet 
chez  elle,  dans  sa  chambre  si  parfumée  et  si  calme  tout  a 
l'heure,  demande  tristement  ce  qu'on  veut  d'elle.  Lep.'^rc 
du  marquis  lui,  répond  que  sa  destination  est  marquée  sur 
un  ordre  qu'on  lui  fait  voir.  La  douleur  accable  Rosette. 
Elle  se  roule  aux  pieds  de  son  bourreau  à  demi  nue,  la 
pauvre  fille!  Le  père  est  inflexible.  Rosette  demande  du 
secours  à  son  ami  le  Marquis  ;  mais  le  Marquis  reste  soumis 


LITTÉr.ATrRE.  239 

a  son  père.  Ils  se  soumettent  donc  tous  les  deux  aux  deux 
plus  grands  pouvoirs  de  cette  époque  :  le  marquis  à  son 
père  ,  l'infortunée  Rosette  à  la  lettre  de  cachet. 

Je  vous  prie  une  fois  pour  toutes ,  vous  qui  faites  des 
romans,  de  ne  pas  comparer  votre  époque  à  celle  dont  je 
parle.  La  perte  des  lettres  de  cachet  nous  a  ruinés  ,  nous 
autres  [romanciers.  Le  peuple,  en  entrant  à  la  Bastille,  a 
chassé  la  folle  du  logis ,  de  son  logis  le  plus  commode.  Savez- 
vous,  je  vous  prie,  dans  les  tragédies  grecques,  un  dieu 
quel  qu'il  soit  qui  intervienne  plus  à  propos  et  plus  nette- 
ment que  le  lieutenant  criminel  dans  les  romans  du  dix- 
huitième  siècle?  Savez-vous  une  péripétie  plus  tôt  prête  et 
plus  terrible ,  et  plus  facile  à  trouver  qu'une  lettre  de  cachet  ? 
Sans  le  préfet  de  police  ,  sans  la  lettre  de  cachet,  Manon 
Lescaut  5  ce  grand  chef-d'œuvre,  ce  type  élégant,  mais  impur, 
de  la  Virginie  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  et  de  TAtala 
de  M.  de  Chateaubriand,  Manon  Lescaut  n'existerait  pas. 
Donc  Rosette  s'en  va,  comme  Manon,  dans  une  prison, 
uniquement  parce  qu'elle  a  donné  à  souper  à  un  beau  jeune 
homme.  Pauvre  Manon!  Pauvre  Rosette!  Pauvres  jolies  et 
tendres  femmes  hors  la  loi,  qui  rre  vous  doutiez  pas  de  la 
loi ,  qui  obéissiez  si  facilement,  si  simplement  à  l'arbitraire  I 
Va  donc  rejoindre,  ma  jolie  Rosette,  va  rejoindre  à  son 
couvent  la  maitresse  de  Mirabeau  ! 

La  Bastille  forme  d'ordinaire  la  deuxième  et  dernière 
partie  des  romans  du  dix-huitième  siècle.  Pendant  la  pre- 
mière partie,  le  héros  ou  l'héroïne  sont  occupés  unique- 
ment à  se  faire  mettre  en  prison  ;  le  reste  du  livre  est  em- 
ployé à  sortir  de  cette  même  prison.  Je  ne  ferai  donc  aucun 
changement  à  la  marche  ordinaire  de  ces  romans  ;  au  con- 
traire, fidèle  à  rusage,nous  allons  employer  toutes  nos 
ressources  à  tirer  Rosette  de  la  malheureuse  position  où  elle 
est  tombée. 

Le  Marquis ,  soumis  à  son  père ,  rentre  à  Thotel  tout 
pensif.  Ne  pouvant  se  servir  de  la  force,  il  emploie  la  ruse 
^ur  sauver  sa  maitresse.  Dans  toutes  les  grandes  maisons 
4e  cç  temps-là ,  il  y  avait  un  directeur  en  titre,  quelque 
abbé  maître  de  la  maison,  qui  servait  d'intermédiaire  enti-e 
Je  fils  et  1p  père,  quand  ce  dernier  était  irrité.  D'ordinaire, 


240  REVUE  DE  PARIS. 

<lans  les  romans  cet  abbé  s'appelle  Ledoux  ;  il  est  gour- 
mand, dormeur  ,  entêté  ,  vaniteux  ,  accessible  à  la  pitié; 
pour  peu  qu'on  le  flatte ,  on  est  sûr  de  lui.  Le  premier  soin 
du  marquis  est  de  faire  appeler  M.  Ledoux.  Il  fait  entrer 
M.  Ledoux  dans  sa  bibliothèque ,  et  il  lui  montre  ses  livres 
défendus;  dans  la  chambre  à  coucher,  et  il  lui  montre  ses 
miniatures  et  ses  gravures  pour  plus  de  200  louis  ;  puis  il 
lui  fait  accepter  plusieurs  pots  déconfitures  dont  M.  Ledoux 
est  très-friand.  Puis  Tayant  ainsi  intéressé,  il  lui  parle  de 
ses  amours  et  de  Rosette,  la  représente  telle  qu  elle  était 
cette  nuit-là ,  bondissante  ,  échevelée ,  agenouillée ,  les  mains 
jointes  !  Et  voilà  M.  Ledoux ,  bon  et  simple  ecclésiastique , 
qui  s'en  va  promettant  de  s'intéresser  à  Rosette ,  et  s'y 
intéressant  déjà  du  fond  du  cœur. 

Hélas  !  hélas  !  Pendant  ce  temps  que  fait  Rosette  ?  La  pau- 
vre fille  est  enfermée  à  Sainte-Pélagie  par  ordre  du  roi  et. 
pour  son  bien;  Sainte-Pélagie,  un  port  de  salut,  où  les  bons 
exemples  ne  lui  manqueront  pas.  A  peine  arrivée ,  toutes  les 
religieuses  viennent  voir  Rosette.  Dans  ce  temps-là  une  fille 
était  une  chos^  si  importante  !  On  plaint  Rosette  ;  elle  pleure. 
Elle  est  encore  à  demi  nue,  pleine  de  chagrin,  les  yeux  bai- 
gnés de  larmes,  la  coiffure  chiffonnée  et  bien  triste.  Bref  ^ 
Laverdure,  le  valet  de  chambre,  découvre  Rosette;  il  se 
déguise  en  femme ,  et  sous  ce  déguisement  il  entre  au  cou- 
vent, il  voit  la  pauvre  captive.  Il  lui  donne  un  louis  de  la 
part  du  Marquis  ;  il  prend  la  lettre  du  Marquis  et  il  revient 
porteurde  bonnes  nouvelles.  Digne  Laverdure  .'Aujourd'hui 
le  laquais  est  encore  un  moyen  qui  nous  manque ,  comme 
aussi  la  soubrette  nous  manque.  Ni  laquais,  ni  soubrettes! 
comment  faire  pour  nouer  un  drame?  Comment  remplir, 
sans  le  secours  de  ces  acteurs  secondaires ,  les  intervalles 
que  laisse  entre  ses  diverses  parties  la  comédie  la  mieux 
faite  ?  Autrefois  le  laquais  était  un  personnage  indispensa- 
ble ,  inhérent  à  l'action.  Aujourd'hui  c'est  à  peine  si  dans 
un  roman  l'on  se  permet  un  commissionnaire  pour  porter 
une  lettre  d'un  quartier  à  l'autre.  Nous  dansons  sur  le  fil 
d'archal  sans  balancier  et  les  deux  pieds  dans  un  panier , 
aujourd'hui. 

Dans  la  lettre  de  Rosette  à  son  marquis,  il  y  a  nécessaire- 


LITTÉRATURE.  241 

ment  une  phrase  ainsi  conçue  :  —  «  Faut-il  que  je  sois  mal- 
>i  heureuse,  pour  avoir  adoré  un  homme  qui  mérite  si  fort 
«  de  l'être  !  »  Et  une  autre  phrase  pour  finir ,  comme  celle- 
ci  :  —  «  Adieu,  je  vais  pleurer  mon  malheur  ;  je  vous  ai- 
»  merai  éternellement!  Rosette.  «  Que  si  ce  ton  de  passion 
subite  vous  étonne  chez  Rosette,  qui  a  été  jusqu'alors  si 
réservée  et  si  polie  avec  son  Marquis .  je  vous  répondrai  que 
c'était  là  un  des  avantages  de  la  persécution  et  des  cachots 
appliqués  à  l'amour.  Ils  anoblissaient  la  passion  la  plus  vul- 
gaire; ils  faisaient  d'une  malheureuse  fille  un  héros,  un 
martyr  ;  ils  la  mettaient  tout  d'un  coup  au  niveau  de  son 
amant  quel  qu'il  fût  ;  ils  lui  donnaient  le  droit  de  lui  parler 
de  son  amour  et  d'un  amour  éternel ,  encore  !  Telle  qui  n'eût 
pas  osé  regarder  son  amant  en  face...  une  fois  en  prison  elle 
lui  parlait  d'égale  à  égale.  J'imagine  que  ces  pauvres  filles 
ont  beaucoup  perdu  en  considération,  en  amour,  en  bon- 
heur même,  à  la  suppression  des  lettres  de  cachet. 

Quand  le  Marquis  a  découvert  le  couvent  qui  renferme 
Rosette,  il  invite  l'abbé  Ledoux  à  prendre  le  chocolat  avec 
lui  le  matin.  Tout  en  prenant  le  chocolat,  ils  lisent  le  jour- 
nal du  temps ,  les  Noui^elles  ecclésiastiques ,  pleines  d'inju- 
res contre  les  évêques  constituaires.  Le  déjeuner  fini ,  le 
Marquis  conduit  l'abbé  chez  le  président  Mondonville.  Mon- 
tés en  voiture,  M.  l'abbé  prie  instamn^ent  M.  le  Marquis 
de  ne  pas  aller  à  toute  bride  dans  la  rue  ,  ajoutant  que  les 
lois  ecclésiastiques  lui  ordonnent  à  lui,  abbé,  d'aller  au  pas. 
Le  Marquis  enrage,  cependant  il  va  au  pas.  Dans  la  rue 
ils  rencontrent  plusieurs  seigneurs  traînés  par  de  mauvais 
chevaux  qui  sejont  un  honneur  injini  par  leur  course  ra- 
pide. En  passant  devant  l'Opéra,  M.  l'abbé  Ledoux  fait  le 
signe  de  la  croix;  un  ecclésiastique  ne  manquait  jamais  à 
cette  sainte  formalité  dans  ce  temps-là;  c'était  le  bon  temps 
de  rOpéra.  Alafin  cependant,  ils  arrivent  chez  le  président 
Mondonville.  Le  président  les  reçoit  d'un  air  grave ,  et  après 
avoir  forcé  M.  Ledoux  à  prendre  des  rafraîchissemens ,  il 
demande  de  quoi  il  s'agit.  Alors  le  chevalier  parle  de  Ro- 
sette ,  il  se  plaint  de  la  lettre  de  cachet,  il  atteste  M.  Ledoux 
comme  témoin  de  ses  bonnes  intentions  ;  il  a  beau  dire,  le 
président  reste  froid  et  impassible.  —  Le  cas  est  grave,  dit 

2  21 


242  REVUE    DE    PARIS. 

Mondonviîle,  je  n'y  puis  rien;  Dieu  et  ma  conscience  me 
défendent  de  me  mêler  de  cette  afFdire;  ne  m'en  parlez  plus, 
mon  cher  Marquis!  —  Il  est  vrai ,  ajoute-t-il  négligemment, 
que  cette  fdle-là  pense  bien  sur  les  affaires  du  temps ,  et 
même  elle  a  eu  des  convulsions  en  conséquence  ! 

A  ce  ïaoXjillequipensehien  et  compulsions  en  conséquence  . 
Vabbé  prête  une  oreille  très-attentive.  Rosette  prend  tout- 
à-coup  un  grand  ascendant  sur  Fespiùt  de  Fabbé.  Dans  ce 
temps-là  les  controverses  religieuses  tenaient  la  place  des 
controverses  politiques  chez  nous.  Chaque  faction  avait  ses 
saints  et  ses  martyrs.  L'église  était  divisée  en  deux  camps  j 
l'abbé  Ledoux,  en  sa  qualité  deconvulsionnaire,  s'intéresse 
à  Rosettejanséniste  et  du  parti  anti-constitutionnaire.  Voilà 
qui  va  bien. 

Lorsqu'il  s'agit  du  soulagement  de  leurs  frères  tous  les 
gens  du  parti  sont  très-ardeus.  M.  l'abbé  Ledoux,  qui  veut 
protéger  religieusement  Rosette  ,  s'en  va  chez  une  de  ses 
pénitentes,  une  dame  àeXaiSOus-Jerme ^  dévote  de  cinquante 
ans  qui  a  eu  l'orgueil  d'abandonner  le  rouge  et  les  mou- 
ches ,  et  qui  s'est  mise  sous  sa  direction.  Cette  dame  suit 
assiduement  les  sermons  du  père  Renault ,  qui  a  choisi  tout 
exprès  une  petite  église  à  l'extrémité  de  la  ville  afin  d'y 
fairefoule.  C'est  à  cette  dame  que  s'adresse  l'abbé  Ledoux 
pour  délivrer  Rosette;  aussitôt  toute  la  troupe  des  bigotset 
bigottes  se  met  en  campagne.  M.  Ledoux  obtient  par  ses  amis 
un  ordre  de  M.  le  lieutenant  de  police  pour  parler  à  Rosette 
à  sa  volonté.  Le  soir,  le  marquis  impatient  d'apprendre  des 
nouvelles  delà  pauvre  ^Wevajaire  un  médiateur  chez  M"*  de 
Lécluse,  la  femme  soi-disant  d'un  officier,  qui  donne  àjouer 
pour  l'amusement  des  autres  et  pour  son  profit  personnel. 
M"«  de  Lécluse  tient  une  de  ces  maisons  décentes  où  //  ne 
se  passe  rien,  mais  qui  est  commode  parce  qu'on  y  voit  ai- 
sément de  jolies  femmes  sans  scandale  ,  sans  avoir  la  répu- 
tation de  les  chercher  en  ce  lieu.  Le  Marquis  imagine  de  se 
déguiser  et  d'aller  voir  Rosette;  M"^  de  Lécluse,  dont  le 
frère  est  abbé  ,  lui  prête  un  des  habits  de  son  frère,  une 
soutane,  un  manteau  long,  un  rabat  et  le  reste  de  l'ajuste- 
ment; la  perruque  était  modeste  et  arrangée  comme  parles 
mains  de  la  régularité;  la  calotte  était  très-liiisanto  ,  etbril- 


LITTÊRATrRE.  243 

lait  avec  affectation  ;  enfin  tout  Textérieur  du  Marquis  était 
uni  et  recherché  comme  il  était  convenable  à  lareprésenta- 
tion  d'un  directeur,  jeune  à  la  vérité  ,  mais  qui  n'en  est  que 
plus  chéri  des  bonnes  âmes.  (Style  du  temps.) 

Dans  cet  équipage  notre  ami  monte  en  chaise ,  et  il  se  rend 
à  Sainte-Pélagie.  A  Sainte-Pélagie  on  le  reçoit  comme  un 
docteur  en  Sorbonne;  toutes  les  portes  lui  sont  ouvertes  ;  ib 
voit  Rosette,  il  parle  à  Rosette,  il  la  console,  il  entre  dans 
la  chambre  de  la  supérieure,  qui  veut  se  confesser  à  lui; 
quelle  chambre  que  cette  chambre  monastique!  Tous  les 
récits  et  toutes  les  descriptions  de  monastères  et  d'abbayes 
dans  La  Reine  de  ISavarre  ,  le  dix-huitième  siècle  les  a  en- 
core embellis  et  enjolivés  à  son  usage.  Le  Marquis  trouve 
Tabbesse  à  sa  toilette  ;  les  dévotes  en  ont  une  moins  brillante 
que  les  coquettes  du  monde,  mais  plus  choisie  et  mieux 
composée;  les  odeurs  qui  remphssaient  les  boites  n'étaient 
pas  fortes  et  en  grande  quantité,  mais  elles  étaient  douces, 
et  répandaient  un  parfum  suave  qui  embaumait  légèrement 
la  chambre  et  flattait  délicieusement  l'odorat;  son  linge  de 
nuit ,  garni  d'une  dentelle  petite  mais  fine  ,  était  travaillé 
avec  goût,  sa  robe  de  Perse  blanche  ,  son  jupon  desatin  vio- 
let, ses  bas  extrêmement  fins  ainsi  que  sa  chaussure,  tout 
son  déshabillé  accompagnait  bien  sa  taille  et  sa  figure;  ses 
yeux  étaient  tendres  et  sa  bouche  rose  :  je  m'arrête  sur  la 
description  de  l'appartement;  c'était  une  cellule  moitié  bou- 
doir, fort  bien  entendue  pour  la  prière  et  la  volupté,  la 
méditation  et  le  plaisir.  (  Style  joli.  ) 

Je  m'arrête  ;  ce  pastiche  vous  fatigue  peut-être  autant 
que  moi ,  je  vous  raconterai  tout  simplement  la  fin  de  Ihis- 
toire  de  Rosette.  Rosette  a  fini  par  être  une  honnête  femme 
comme  beaucoup  de  femmes  équivoques  de  ce  temps-là  : 
c'était  un  des  privilèges  les  plus  aimables  de  l'aristocratie 
du  dix-huitième  siècle  d'employer  à  son  usage  les  belles  et 
les  jeunes ,  de  se  ruiner  avec  elles  et  pour  elles ,  de  leur 
faire  partager  ias  jours  de  délire ,  ses  nuits  de  débauche  , 
son  luxe  ,  son  jeu  ,  toutes  ses  passions  délirantes  et  ruineu- 
ses. C'était  l'aristocratie  des  belles  qui  s'associait  pour  une 
heure  de  délire  avec  l'aristocratie  des  nobles  et  des  riches  ; 
ces  deux  mondes  se  reconnaissaient  et  se  comprenaient  au 


244  REVUE    DE     PARIS. 

premier  coup  d'œil  ;  ils  faisaient  ensemble  une  alliance  de 
quelques  années  ,  qui  durait  tant  qu'il  y  avait  richesse  d'une 
part ,  et  de  l'autre  jeunesse  et  beauté  5  après  quoi,  quand 
la  dernière  bougie  du  boudoir  était  éteinte  ,  quand  la  der- 
nière couronne  était  tombée  de  la  tête  de  Glycère  ou  de 
Rosette,  ce  pacte  de  plaisir  et  d'amour  se  rompait  à  l'amia- 
ble ,  chacun  de  ces  deux  mondes  rentrait  dans  ses  limites 
naturelles,  le  jeune  seigneur  redorait  son  écussonde  comte  , 
et  prenait  en  justice  ou  à  la  cour  la  place  de  son  père  :  la 
jolie  fille,  dépouillant  ses  habits  de  grande  dame,  quittant 
son  air  rieur  et  évaporé  y  retenait  ses  éclats  de  rire,  et ,  lais- 
sant sous  le  seuil  de  son  hôtel  les  grâces  folâtres  de  sa  jeu- 
nesse, redevenait  une  simple  bourgeoise,  se  mariait  à  un 
commis  aux  gabelles  ou  h  un  procureur,  et  tout  rentrait  dans 
l'ordre  accoutumé;  et  deux  ans  plus  tard,  à  voir  le  grand 
seigneur  à  la  cour  ou  le  jnagistrat  sur  son  siège  ,  vous  n'au- 
riez pas  dit  que  c'était  là  Clitaudre  qui  passait  sa  vie  dans 
les  duels  ,  ou  dans  les  bals  ,  ou  dans  les  soupei's  le  soir  ;  et 
deux  ans  après  ,  à  voir  la  femme  de  Tofficier  aux  gabelles  , 
réservée  et  sage,  économe  et  janséniste  effrénée,  élevant  sa 
fille  dans  les  prmcipcsdela  plus  austère  vertu,  en  attendant 
que  sa  fille  fasse  comme  elle,  vous  n'auriez  jamais  dit  que 
c'était  là  Cidalise  que  vous  aviez  connue  en  falbalas  et  sans 
mouchoir ,  l'ame  ,  l'esprit ,  le  cœur ,  la  tète  et  la  gorge  au 
vent. 

Rosette  donc,  après  bien  des  larmes  ,  et  bien  des  intrigues, 
et  bien  des  ti'ansports  de  haine  et  d'amour,  quitte  la  fatale 
prison;  elle  est  rendue  enfin,  grâce  à  l'abbé,  à  ses  jours  si 
longs,  à  ses  nuits  si  courtes,  à  ses  fêtes  et  à  son  luxe  et  à 
tout  ce  qui  faisait  sa  vie  ;  puis  quand  elle  a  bien  repris  toute 
sa  liberté  et  qu'elle  en  est  sûre.  Rosette  se  mai-ic,  et  selon 
ses  mérites  elle  trouve  un  mari  bon  ,  fidèle ,  honnête ,  tra- 
vailleur, qui  est  entré  un  des  cent  mille  premiers  à  la  Bas- 
tille. Notre  Marquis  aussi,  pour  obéir  à. son  père  et  un  peu 
à  son  cœur ,  s'est  marie  après  avoir  doté  Rosette;  il  a  é])ousé 
une  jeune  belle  fille  ,  venue  toutcxprès  de  Normandie,  une 
blonde  presque  Anglaise,  M"''  du  Lurzay  ,qui  lui  a  apporté 
deux  cent  bonnes  mille  livres  de  rente  en  fonds  de  terre, 
et  un  tabouret  à  la  cour.  Le  père  du  Marquis ,  heureux  de 


LITTEKATURE.  24D 

vuir  son  fils  devenu  plus  grave,  l'a  grondé  beaucoup  moins 
depuis  le  jour  de  son  mariage  j  cependant  il  le  grondait  en- 
core la   veille  de  sa  mort. 

Voilà  toute  ma  jolie  histoire  !  Oh  !  qui  nous  rendra  ces 
temps  hcui'eux  des  belles  histoires?  qui  nous  rendra  ces  pe- 
tits boudoirs  ambrés ,  ces  vastes  salons  tout  dorés,  ces  sou- 
pers de  la  nuit,  ces  conversations  du  matin,  ces  abbessea 
coquettes,  ces  abbés  charmans,  ces  conseillers  petits-maî- 
tres, ce  monde  de  bon  ton  et  de  bonne  compagnie,  ces 
jolies  femmes  si  abandonnées ,  si  rieuses ,  si  patientes  dans 
le  chagrin?  qui  nous  rendra  la  Bastille,  Saint-Lazare  et 
M,  le  lieutenant-criminel?  qui  nous  rendra  les  contes  de 
Voisenon? 

D'ailleurs,  si  vous  êtes  d'une  morale  tellement  austère 
que  vous  ne  puissiez  pardonner  à  la  folle  jeunesse  ses  mo- 
ujens  d'emportement  et  de  plaisir,  j'ai  un  second  dénoue- 
jnent  à  mon  liistoire  qui  vous  touchera  peut-être,  et  qui 
vous  fera  pardonner  à  Rosette  sa  légèreté  et  au  Marquis  sou 
amour;  cette  société  si  corrompue,  elle  a  été  sévèiement 
punie  ,  vous  le  savez  ,  de  sa  corruption  ;  ces  jolis  petits  ro- 
mans ont  été  suivis  d'une  terrible  histoire;  c'était  un  singu- 
lier successeur  à  Voisenon  que  M.  de  Robespierre  ! 

Notre  Marquis,  un  matin,  au  plus  fort  de  sa  sagesse, 
brave  et  honoré  gentilhomme  qu'il  était,  un  peu  goutteux 
(cpendant,  fut  amené  devant  le  tribunal  révolutiounaire  , 
et  là  il  se  déclara  innocent;  en  conséquence  il  fut  condamné 
à  morti 

Huit  jours  après.  Rosette  estimable  bourgeoise  de  la  villo 
de  Paris  ,  excellente  mère ,  chère  à  son  époux  ,  estimée  de 
ses  voisins,  ayant  donné  asile  à  son  curé  proscrit,  fut  ame- 
née devant  le  tribunal  révolutionnaire,  et  condamnée  à 
mort. 

Ils  moururent  tous  les  deux  le  même  jour;  et,  trahies 
sur  la  même  charrette  ,  ils  ne  se  reconnurent  ni  l'un  ni  l'au- 
tre ;,  tant  il  y  avait  eu  de  naïveté  dans  les  débauches  de  leurs 
premières  années  et  de  sincérité  dans  leur  réiorme. 

Pauvre  Rosette!  pauvre  Marquis! 

Je  ne  suis  pas  sanguinaire;  pourtant,  si  vous  me  dites 
qu'ils  sont  morts  innocens ,  je  vous  dirai  :  Non ,  ils  ne  sont 

2  21. 


246  RETUE  DU  PARIS. 

pas  morts  iunocens  ni  Tim  ni  Tautre ,  le  crêpe  noir  a  expié 
les  scandaleuses  et  transparentes  tentures  roses  de  leur  jeu- 
nesse ;  ils  ont  abusé  ,  lui,  de  sa  fortune  et  de  sa  noblesse , 
elle  de  sa  jeunesse  et  de  sa  beauté  ;  ils  ont  fomente  le  désor- 
dre dans  ce  monde  de  désordre  5  ils  ont  poussé  de  toutes 
leurs  forces  à  la  décomposition  morale  de  cette  société  dont 
la  chute  les  a  entraînés  5  ils  sont  coupables  elle  et  lui;  les 
ruines  amoncelées  par  eux  retombent  sur  leur  tête;  voilà 
tout.  Ainsi  donc,  jeunes  gens  de  notre  époque,  je  me  ré- 
tracte ;  faites  vos  romans  comme  vous  Tentendrez ,  donnez- 
nous  beaucoup  de  héros  en  habit  noir  et  en  gants  jaunes, 
iraînez-vous  dans  cette  société  monotone  et  sans  couleur, 
où  vous  ne  trouvez  que  des  scènes  monotones  et  sans  cou- 
leur. Vos  romans  sont  insipides ,  c'est  bon  signe  pour  la  so- 
ciété; vos  héros  sont  plats  et  fades,  tant  mieux,  c'est  que 
nous  sommes  moins  pervertis;  vos  femmes  sont  sans  inté- 
rêt, je  les  estime  à  cause  de  cela  justement  ;  si  elles  sont 
sans  intérêt,  c'est  qu'elles  sont  sans  vice  et  sans  passion; 
Vjous-mêmes  vous  écrivez  mal ,  c'est  que  vous  n'avez  rien  à 
dire  :  tant  mieux  encore ,  nous  serons  plus  vite  délivrés  de 
vous  ! 

J'ai  acheté  à  une  \enle  publique,  au  milieu  de  vieux 
meubles  et  de  vieux  livres,  le  portrait  de  Rosette  peint 
au  pastel  par  un  élève  do  La  tour. 

Jules  Jamn. 


Cjc  6ranî»-J0atttt-2lnt0inf. 


—  Maître  Jean  de  Chastueil ,  que  vous  voilà  triste  et 
sombre!  Vous  amusez-vous  à  mesurer  la  distance  du  rem- 
part au  rivage,  ou  si  vous  cherchez  de  l'œil ,  sur  la  mer ,  la 
trace  des  navires  qui  l'ont  sillonnée  la  journée  durant? 

A  cette  voix  connue ,  Jean  de  Chastueil,  qui  était  accoudé 
sur  le  haut  rempart  de  la  Tourette,  répondit,  sans  détour- 
ner les  yeux  :  —  Que  Dieu  vous  soit  en  garde ,  et  à  moi 
mêmement ,  monsieur. 

—  Il  y  a  loin  d'ici  au  rivage,  poursuivit  le  premier  inter- 
locuteur en  prenant  place  près  de  Chastueil  ;  et  le  fou  qui 
se  hasarderait  au  trajet  aurait  plus  besoin  de  messes  pour 
le  repos  de  son  ame  que  de  trousseau  pour  sa  fiancée. 

—  Comptez-vous  pour  rien  le  fardeau  qu'il  rejetterait  en 
arrivant  là-bas? 

—  Eh!  quoi  donc? 

—  Le  plus  dur,  le  plus  lourd,  celui  dont  le  poids  acca- 
ble, la  vie,  monsieur. 

Il  se  fit  un  moment  de  silence  ;  chacun  semblait  recueillir 
ses  idées  en  regardant  machinalement  la  plane  surface  de 
leau  ;  après  quoi  le  plus  vieux  reprit  d'une  voix  douce  : 

—  Beau  neveu,  si  votre  père  était  encore  de  ce  monde, 
il  ne  vous  pourrait  pas  renier.  Comme  àlui^,  esprit^,  vaillance 
et  courtoisie  vous  manquent  moins  que  sagesse  et  prudence. 
Quel  discours  me  venez-vous  de  tenir  ?  Je  craindrais  de 
m'arrèter  à  la  pensée  qu'il  a  fait  naitre  en  moi,  de  peur  de 
n'en  pas  obtenir  le  pardon  du  ciel. 

—  Monsieur  de  Marchctti ,  répondit  le  jeune   hcmmc 


Î248  RKVUE    DE    PARIS. 

avec  un  dédaigneux  sourire  ,  vous  êtes  trop  prompt  à  vous 
alarmer.  Je  prends  tout  le  péché  de  ceci  ,  au  risque  de  ma 
vie  future. 

—  Véritablement  vous  me  faites  peur.  Chassez  ces  idées 
noires.  Est-ce  par  un  soleil  de  printemps  qu'on  se  doit  lais- 
ser aller  au  chagrin  ? 

Le  jeune  homme  haussa  les  épaules;  et,  portant  ses  deux 
mains  à  sa  tôle  ,  il  retomba  dans  sa  rêverie. 

—  Jean  de  Chastueil  ?...  Jean  de  Chastueil  ?...  cria  vai- 
nement M.  de  Marchetti.  Au  nom  du  ciel ,  espoir  de  tous  , 
entrez  en  paroles  avec  moi,  j'en  sais  peut-être  qui  calment 

les  douleurs Malheureux  enfant, murmura-t-il,  dégoûté 

de  la  vie  à  un  âge  où  l'on  ne  l'a  vue  que  sous  ses  beaux  as- 
pects !...  Que  doit -ce  être  pour  nous  qui  y  avons  si  longue- 
ment cheminé  !...  Beau  neveu  ,  reprit  le  vieillard  qui  pro- 
menait ses  regards  sur  la  plate-forme,  vous  feriez  sagement 
de  vous  tourner  envers  ici  j  vous  y  verriez  peut-être  de  quoi 
avoir  goût  aux  choses  de  la  terre. 

—  Jeunesse  et  vieillesse  ne  sauraient  s'entendre ,  répon- 
dit brusquement  Jean  de  Chastueil. 

—  Certes  c'est  grand  dommage.  L'office  du  soir  vient  de 
finir  à  la  Major  |  tout  ce  que  Marseille  renferme  de  jolies 
femmes  s'y  était  donné  rendez-vous  pour  entendre  monsei- 
gneur de  Belzunce  ;  et  les  voilà  qui  se  promènent  autour  du 
bastion...  Quel  est  ce  capitaine  de  quartier  qui  me  salue?.... 
et  cette  jeune  fdle  fraîche  comme  une  matinée  de  printemps 
qui  nous  considère  d'un  air  si  attentif  ?...  Ah  !  reprit-il  en 
ôtant  son  chapeau  ,  c'est  M.  Mazerat  et  sa  fille  Anne. 

—  Anne  Mazerat!  s'écria  le  jeune  homme. 

—  Prenez  donc  garck,  dit  M.  de  Marchetti  en  le  retenant 
par  le  bras;  j'ai  cru  que  vous  alliez  choir. 

—  Où  est-elle  ?  où  est-elle?  demanda  vivement  Chastueil. 

—  Elle  vient  de  partir  ;  le  bastion  vous  la  cache  déjà. 

—  Trois  fois  malheur  sur  ma  tête!  Je  l'aurais  pu  voir  une 
dernière  fois  !... 

—  Beau  neveu  ,  reprit  le  vieillard  en  le  carressant  douce- 
ment delà  maiu,  il  faut  donc  que  l'on  devine  vos  secrets?... 
J'ai  vu  que  vous  aviez  en  moi  une  pleine  confiance,  et  je 
ne  croyais  pas  avoir  mérité  de  déchoir  de  votre  amilic. 


LITTÉRATURE.  249 

—  Qu"ai-jc  à  vous  dire,  s'écria  le  jeune  homme  dont  le 
cœur  semblait  près  de  se  briser. 

—  Rieu  que  je  ne  sache.  Vous  aimez  Anne  Mazerat ,  vous 
en  êtes  aimé. 

—  Aimé  !  moi  !  Eh  !  quand  je  me  pourrais  bercer  de  cette 
décevante  espérance  ,  en  aurais-je  plus  de  foi  en  mou  ave- 
nir ? Ce  INIazerat...   et  ici  Chastueil   prit  un   air   plus 

sombre  ;  ce  Mazerat... 

—  Vous  a  refusé  la  main  de  sa  fille  ,  poursuivit  M.  de 
Marchetti  sans  s'émouvoir.  Je  sais  encore  cela.  A  ses  yeux 
peu  importe  que  vous  ayez  droit  de  prendre  la  qualité  de 
noble  marchand  ,  qui  est  le  propre  des  Marseillais ,  gentils- 
hommes de  nom  et  d'armes.  Venu  d'hier,  enrichi  à  de  petits 
trafics  ,  il  n'est  pas  homme  à  vous  en  tenir  compte.  Mais  si, 
avec  de  la  jeunesse,  une  chevelure  blonde,  une  taille  bien 
prise  et  le  reste  à  l'avenant ,  on  plait  aux  dames ,  ce  n'est 
pas  en  restant  les  bras  croisés  à  se  dépiter  contre  la  fortune 
qu'on  les  obtient  en  légitime  mariage.  Ecoutez-moi  de  sens 
rassis  et  avisons  tous  deux  au  parti  qu'il  vous  convient  de 
prendre  en  cette  occurrence.  Vous  aurez  dit  sans  doute  à 
maître  Mazerat  que  vous  aviez  quelque  chose  au-delà  de  la 
cape  et  de  Tépée  ,  c'est  à  savoir  un  vieil  oncle  dont  l'héri- 
tage vous  est,  au  moins  ,  promis. 

—  Monsieur...  balbutia  Chastueil  qui  se  sentit  rougir. 

—  Je  n'ai  pas  le  cœur  de  vous  en  vouloir;  toutefois  son- 
gez que  je  ne  suis  pas  encore  du  mauvais  coté  de  cinquante 
années.  Moi  mort,  vous  aurez,  bon  an  mal  an,  G.ooo livres 
de  revenu  ;  vivant  ,  je  n'ai  guère  que  mes  conseils  et  mou 
amitié  à  vous  offrir.  Que  voulez-vous  ?  j"ai  tellement  pris 
accoutumance  à  ma  fortune  que  je  n'en  saurais  distraire  lu 
moindre  part  sans  mimposcr  une  privation  qui  me  rcndiait 
Tesistence  dure  et  triste. 

—  Je  ne  vous  demande  rien. 

—  Voici  tantôt  dix  ans  que  vous  êtes  orphelin.  Dès  ce  mo- 
ment ,  dans  ma  pensée  vous  devîntes  mon  fils  ,  et  je  jure ,  sur 
ma  foi  de  noble  marchand ,  que  si  vous  étiez  l'enfant  de  ma 
chair  je  ne  vous  pourrais  pas  aimer  davantage.  Je  compris 
alors  que,  l'espoir  d'une  fortune  en  héritage,  c'est  comme 
1  aitrait  du  paradis  pour  uu  indévot,  et  qu'avant  toute  chose 


250  REVUE   DE  PARIS. 

il  faut  vivre  dans  ce  monde.  Je  fis  un  effort  sur  moi-même , 
je  retranchai  de  mes  dépenses  i  ,000  livres  par  année...  Vous 
ne  sauriez  croire  avec  quelle  joie  je  voyais  grossir  mon 
épargne.'  Ce  me  fut  un  plaisir  jusque-là  inconnu.  Quand  ma 
somme  eut  atteint  la  neuf-centième  pistole,  je  résolus  de 
tenter  les  chances  du  négoce.  Dieu  vous  bénira ,  beau  neveu , 
car  tout  ce  que  j'ai  entrepris  pour  vous  m'a  réussi.  Écoutez- 
moi  de  grâce  jusqu'au  bout,  dit  M.  de  Marchetli,  qui  vit  à 
un  rapide  mouvement  du  jeune  homme  qu'il  allait  être 
interrompu.  A  l'heure  qu'il  est,  poursuivit-il,  vos  neuf 
cents  pistoles  ont  été  plus  que  triplées  dans  les  calles  du 
Levant  (i) ,  et  le  Grand-Saint-Antoine  vous  les  rapporte  en 
laines  et  en  drogueries. 

—  Eh  quoi! 

—  Je  n'ai  pas  fini,  reprit  le  vieillard.  27  ,000  livres,  c'est 
peu  de  chose  ;  mais ,  avec  cette  somme ,  M.  Taxil ,  agent  de 
la  compagnie  des  Indes,  consent  à  vous  donner  un  intérêt 
dans  ses  affaires.  J'ai  sa  parole.  En  outre  je  peux  disposer 
annuellement  de  ces  i  ,000  livres  dont  je  suis  parvenu  à 
me  priver.  Beau  neveu,  j'ai  regret  à  me  sentir  un  si  grand 
besoin  des  aises  de  la  vie,  et  à  ne  pas  faire  plus  pour  vous  ; 
mais  j'ai  l'assurance  que  le  Mazerat  entendra  à  mes  propo- 
sitions. Je  l'ai  déjà  fait  pressentir. 

—  Mon  oncle!...  mon  père!...  s'écria  Jean  de  Chastueil^ 
qui  craignait  qu'une  telle  perspective  de  bonheur  au  milieu 
de  tant  d'amères  pensées  ne  provînt  d'une  erreur  de  ses 
sens;  si  c'est  un  songe,  par  pitié  laissez-moi  m'abuser  en- 
core ;  le  réveil  me  serait  trop  pénible. 

—  Vous  voyez  donc  bien,  enfant,  qu'il  ne  faut  jamais 
pousser  les  choses  à  l'extrême  et  se  désespérer  tout  d'abord. 
Je  prends  sur  moi  le  soin  de  votre  bonheur,  vous  dis-jc, 
et  si  je  n'avais  connu  votre  caractère  impatient,  voilàlong- 
temps  (]ue  je  vous  aurais  mis  dans  ma  confidence.  Avant 
trois  mois  Anne  Mazerat  aura  nom  de  Chastueil. 

—  Pourrai-je  jamais  m'acquittcr  envers  vous?  dit  le  jeune 
homme  en  tenant  son  oncle  étroitement  embrassé. 

(i)  Galles,  ports;  par  corruption  Escales,  qu'en  a  cru  bon- 
ucmcnt  traduire  eu  français  par  Echelles. 


LITTÉRATURE.  251 

—  La  chose  est  possible...  Ma  dernière  heure  viendra; 
elle  me  sera  moins  pénible  si  j'emporte  avec  moi  Fespérance 
que  ma  mémoire  vivra  dans  votre  cœur.  Jean  de  Chastueil, 
c'est  vous  qui  me  fermerez  les  yeux.  Promettez-moi...  Et 
la  voix  du  vieillard  devint  douce  et  timide  .  promettez-moi 
de  ne  vous  pas  réjouir  de  ma  mort. 

—  Quelle  horrible  idée  avez-vous  de  moi?  s'écria  Chas- 
tueil. 

—  Oui,  oh  oui ,  c'est  une  idée  horrible,  injuste.  Pardon- 
nes-la-moi.  Si  vous  saviez,  quand  on  est  sur  le  déclin  de 
Tàge ,  combien  il  est  dur  de  penser  que  d'autres  comptent 
déjà  les  heures  qui  vous  restent ,  et  que  votre  mort  se  trouve 
dans  les  souhaits  de  ceux  dont  vous  pressez  la  main!...  J'ai 
beaucoup  vécu,  hélas!  et  je  n'oserais  pas  me  dire  à  moi- 
même  tout  ce  que  j'ai  vu.  Que  de  choses  la  mort  arrange 
ici-bas  !  et  combien  de  scènes  de  joie  ont  été  éclairées  par 
les  cierges  des  cercueils  !...  Mais  vous,  vous,  mon  neveu, 
mon  fils,  vous  aurez  des  larmes  pour  moi,  n'est  il  pas  vrai? 

—  Je  vous  jure 

—  Ne  jurez  pas;  j'aime  à  vous  croire,  et  cette  consolante 
pensée  sera  pour  ma  vieillesse  comme  un  rayon  de   soleil. 

En  disant  ces  mots ,  M.  de  Marchetti  s'était  appuyé  sur 
le  bras  de  Chastueil ,  et  tous  deux  cheminaient  lentement 
derrière  le  rempart. 

—  Que  la  soirée  promet  dètre  belle  !  que  la  mer  est  pi.'re 
et  tranquille  !...  D'autres  soirées  se  lèveront  aussi  belles,  le 
soleil  couchant  jouera  aussi  doucement  avec  la  mer  quand 
je  ne  serai  plus  là...  Mourir!  quand  on  doit  laisser,  après 
soi,  tant  de  douces  scènes  dans  le  monde  !...  Voyez,  oh! 
voyez  là-bas  ,  près  des  iles,  n'est-ce  pas  un  vaisseau  que 
j'aperçois?...  La  vigie  le  signale...  Pavillon  blanc  à  croix 
d'azur,  flamme  rouge!.,.  Beau  neveu,  le  ciel  semble  pren- 
dre plaisir  à  vous  protéger;  c'est  le  Grand-Saint-Antoine  ! 

—  Le  Gï^and-Saint-J ntoinel  dit  le  jeune  homme  dont  les 
yeux  étincelaieut  de  joie. 

—  Je  n'aurai  de  repos  que  lorsque  je  l'aurai  vu'à  l'amarre. 
On  fait  quelquefois  naufrage  au  port. 

Ils  s'accoudèrent  tous  deux  sur  le  rempart,  suivant,  avec 
des  yeux  d'amour,  la  lente  marche  du  navire.  Cependant 


252  REVUE    DE    PARIS. 

la  foule  empressée  accourait  autour  d'eux,  —  C'est  lui! 
c'est  lui!  disait-on.  C'est  le  pavillon  du  capitaine  Cha- 
taud.  —  Voilà  du  travail  qui  nous  arrive.  — Richesse  !  abon- 
dance! Voici  venir  Ze  Grand-Saint-Antoine  qui  porte  dans 
ses  flancs  de  quoi  faire  vivre  le  peuple. — Vive  le  capitaine 
Chataud! —  Que  bénie  soit  la  mère  de  Dieu?  C'est  sa  puis- 
sante main  qui  a  guidé  le  navire  sur  les  mers  du  Levant! 
C'est  son  divin  souffle  qui  en  a  enflé  les  voiles  !  —  Que  bénie 
soit  la  mère  de  Dieu  !..,.  A  la  vue  des  signaux  ,  les  pilotes 
de  la  santé  se  sont  mis  à  courir,  à  force  de  rames ,  au-devant 
du  vaisseau  que  ses  voiles  ne  peuvent  plus  servir.  Le  peuple 
bat  des  mains  ,  pousse  de  longues  acclamations  ,  et  agite  de 
blancs  mouchoirs.  En  ce  moment,  le  Grand-Saint-Antoine 
avait  achevé  de  doubler  les  îles ,  le  soleil  venait  de  s'étein- 
ire,  un  vent  fiais  courait  dans  les  hauteurs  de  l'air,  l'im- 
mobile surface  de  la  mer  se  parait  de  blanches  couleurs  , 
un  mourant  i-ayon  teignait  de  feu  le  haut  des  voiles  du  na- 
vire qui,  pressé  entre  la  blancheur  des  eaux  et  le  sombre 
azur  des  îles,  flottait  comme  un  point  lumineux  dans  l'es- 
pace. Tout  ce  mouvement  de  peuple  dut  être  aperçu  par 
le  vaisseau ,  car  il  mit  en  panne  au  travers  des  îles ,  hissa 
tous  ses  pavillons ,  et  lança  autour  de  ses  flancs  de  pâles 
lueurs  mêlées  de  fumée.  Un  moment  après ,  la  détonation 
se  fit  entendre  et  éclata  en  mille  échos ,  les  uns  courts  et 
secs, les  autres  prolongés  et  retentissans  selon  que  les  baies 
qu'elle  frappait  étaient  vastes  ou  resserrées ,  dominées  par 
de  hautes  collines  ou  bordées  d'humbles  rivages.  La  nuit 
tomba  sur  cette  scène ,  nuit  sillonnée  par  les  mille  éclairs 
des  batteries  qui  répondaient  au  salut.  Enfin,  aux  rapides 
clartés  du  canon,  on  vit  le  bateau-pilote  aborder  le  navire  j 
M.  Marchetti  leva  les  mains  au  ciel ,  le  peuple  fit  éclater 
des  transports  de  joie  ,  et  tout  rentra  dans  le  silence  et  dans 
l'obscurité. 

C  était  bien  le  Grand  Saint- Antoine.  Parti  de  Seydele  3i 
janvier  1720  ,  il  s'était  réparé  à  Tripoli  de  Syrie  où  il  avait 
chargé  des  marchandises  et  pris  à  son  bord  quelques  Turcs 
passagers  pour  l'île  de  Chypre.  Durant  sa  longue  naviga- 
tion, six  hommes  de  son  équipage  avaient  succombé;  trois 
autres  étaient  morts  .à  Livourne  où  il  avait  fait  relâche. 


LITTÉRATURE.  2ô3 

Quand  il  arriva  à  Marseille,  des  bruits  couraient  que  la 
peste  sévissait  dans  les  pays  du  Levant;  mais  Chataud  at- 
testa que  la  portion  perdue  de  son  équipage  avait  été  frap- 
pée par  des  maladies  ordinaires  ;  il  produisit  à  Tappui  de 
son  dire  une  patente  nette  et  une  attestation  des  médecins 
livournois.  Les  magistrats  préposés  à  la  garde  de  la  santé 
publique  ajoutèrent  une  pleine  foi  aux  paroles  du  capitaine, 
et ,  craignant  de  compromettre  trop  d'intérêts  eu  s'opposant 
à  la  mise  à  terre  d'une  si  riche  cargaison ,  ils  se  bornèrent  à 
faire  déposer  les  marchandises  aux  infirmeries.  Vingt  jours 
à  peine  écoulés ,  le  garde  de  quarantaine  placé  sur  le  vais- 
seau mourut  dans  d'horribles  douleurs  et  d'un  mal  inconnu, 
puis  un  jeune  mousse,  puis  des  hommes  de  service,  puis 
d'autres  morts  inopinées.  Enfin  le  mal  éclate  avec  ses  signes 
\isibles,  ses  brûlans  charbons,  ses  livides  tumeurs,  mais  il 
ne  se  manifeste  à  l'art  que  lorsque  l'art  ne  le  peut  plus  saisir 
pour  le  combattre,  que  lorsqu'il  a  agrandi  son  foyer  et 
qu'il  fermente  au  sein  des  victimes.  Les  passagers  ont  eu 
accès  dans  Marseille,  et  la  peste  y  est  entrée  avec  eux. 

Cependant  chaque  jour  des  chaloupes  circulent  autour  du 
Grand- Saint- Antoine  portant  un  foule  impatiente  de  con- 
templer ce  beau  navire  dont  les  flancs  ont  recelé  tant  de 
richesses.  Chataud,  triste  et  morne,  répond  à  peine  aux 
questions  qu'on  lui  adresse,  aux  mille  cris  dont  on  le  salue. 
Si  tout  ce  peuple  n'écoutait  que  son  désir,  il  lierait  le  na- 
vire à  ses  frêles  embarcations  et  le  traînerait  en  triomphe  au 
milieu  du  port.  Voilà  tout-à-coup  qu'un  bruit  s'épand 
qu'une  mort  jusque-là  inouïe  s'est  glissée  dans  la  ville,  et 
qu'une  fois  introduite  dans  une  famille  elle  n'en  sort  qu'avec 
le  dernier  cadavre.  On  s'interroge,  on  s'émeut;  le  mal 
s'accroit,  il  gagne  de  proche  comme  un  vaste  incendie. 
Un  vague  soupçon  d'empoisonnement  prend  naissance  ,  car 
comment  croire  à  une  mort  que  rien  n'annonce,  qui  vous 
saisit  comme  la  foudre ,  qui  se  cache  dans  le  contact  le  plus 
fugitif,  le  plus  inaperçu,  dans  le  serrement  d'une  main 
amie,  dans  les  baisers  d'une  amante  ou  d'une  mère,  dans  le 
parfum  d'une  fleur?...  Bientôt  ce  soupçon  se  change  en  cer- 
titude; les  plus  incrédules  l'adoptent;  on  s'ameute,  on  de- 
mande vengeance,  et  la  peste,  qui   plane  sur  cette  vaste 

2  22 


254  REVUE    DE  PARIS. 

proie  ,  l'enlace  comme  un  serpent  de  ses  nœuds  invisibles  , 
s'y  rue  et  s'y  plonge. 

Il  fallut  bien  croire  enfin  à  l'horrible  mal.  L'épouvante 
glace  les  cœurs  ;  les  plus  riches  citoyens  se  réfugient  dans 
les  campagnes  ;  ceux  que  le  soin  de  gagner  la  vie  de  la  jour- 
née ne  tient  pas  enchaînés  vont  camper  aux  bords  des  ruis- 
seaux qui  arrosent  le  territoire.  Les  villes  voisines  s'interdi- 
sent tout  commerce  avec  la  malheureuse  cité  ;  un  double 
cordon  de  soldats  rejette  dans  le  gouffre  tout  être  vivant  qui 
voudrait  tenter  d'en  sortir  ,  et  la  famine  ,  terrible  sœur  de 
la  peste,  vient  au  secours  du  fléau.  Ce  qui  restait  du  peuple , 
pâle  fantôme  ,  errait  à  l'aventure ,  tantôt  cédant  à  l'abatte- 
ment, tantôt  livré  à  des  transports  de  rage.  C'est  que  la  faim 
et  la  mort  étaient  là ,  mort  hideuse ,  mort  sans  espoir  de 
pitié  ni  de  sépulture.  Alors  vous  eussiez  vu  la  triste  huma- 
nité dans  tout  son  jour,  les  passions  égoïstes  poussées  jus- 
qu'à la  barbarie  ,  quelques  traits  de  vertu  sublime  excités 
par  l'amour  de  Dieu  et  l'espoir  d'une  récompense  dans  un 
monde  meilleur ,  car  il  est  des  dévouemens  que  la  terre  ne 
peut  pas  payer.  Dans  les  rues  jonchées  de  cadavres  appa- 
raissaient de  loin  en  loin  quelques  passans  armés  de  longs 
bâtons  pour  repousser  toutes  les  approches  ,  et  des  bandes 
hideuses  de  chiens  qui  se  disputaient  des  lambeaux  de  chair 
humaine  ;  pour  tout  bruit ,  le  sourd  murmure  de  la  cité  mo- 
ribonde; sur  la  vaste  mer,  aucune  trace  de  navire;  les  yeux 
n'y  rencontraient  que  les  mâts  du  Grand-Saint- Antoine 
qui  s'élevaient  là,  nus  et  sombres,  comme  une  menace. 
Cette  agonie  de  quatre-vingt  mille  âmes  chrétiennes  dura 
toute  une  année. 

Un  jour  enfin  éclata  la  fureur  populaire.  Les  portes  du 
lazaret  furent  assiégées,  et  la  foule  demanda  à  grands  cris 
que  l'auteur  de  tant  de  maux  lui  fût  livré.  Femmes,  vieil- 
lai'ds  ,  enfans  ,  tous  se  débattant  sous  le  fléau,  faisaient  re- 
tentir l'air  de  leurs  imprécations.  —  Chataud  !  Chataud  ! 
Qu'on  nous  le  donne.  Mille  morts  à  Chataud.  —  Je  veux  un 
morceau  de  sa  chair.  —  Je  lui  arracherai  le  cœur  pour  lui 
en  battre  les  joues.  —  Chataud  ,  qui  m'a  valu  cet  habit  de 
veuve  !  —  Chataud  qui  m'a  tué  mon  pauvre  enfant  !  —  Cha- 
taud !  Chataud!  Chataud!....  Et  l'on  frappait  à  coups  rc- 


LITTERATURE.  255 

iloublés  la  solide  porte  qui  commençait  à  crier  sur  ses  gonds. 

—  Vois-tu  d  ici  le  Grand-Saint- Antoine  qui  nous  a  apporté 
Chataud,  l'homme  de  la  mort?  —  Au  feu  !  au  feu  le  Grand- 
Saint- A  ntoinel  —  Oui ,  oui,  au  feu  !  —  Qu'on  attache  Cha- 
taud au  grand  màt!...  —  Il  est  là  dedans,  le  maudit,  bien 
retranché  contre  sa  peste.  ■ —  Oui,  il  nous  Faura  jetée  et  lui 
seul  ne  l'aura  pas.  —  Chataud!  Chataud  !  Chataud  !...  —  Au 
feu  le  Grand-Saint- Antoine  ! . ..  —  Que  veulent-ils  faire  de 
la  cargaison?  La  veulent-ils  garder  pour  avoir  toujours  sous 
la  main  du  poison  contre  le  peuple?— Au  feu ,  au  feu,  Cha- 
taud, le  Grand-Saint-Antoine,  et  sa  cargaison! La  porte 

allait  céder  à  tant  d'attaques  lorsqu'un  homme  monté  sur 
la  pointe  du  Pharo  annonça  qu'une  chaloupe  venait  de  sortir 
du  lazaret,  suivie  de  bateaux  plats  chargés  de  marchandi- 
ses. —  C'est  lui  !  cria  le  peuple  en  battant  des  mains  et  en 
se  précipitant  vers  réminence.  —  Je  reconnais  sa  face 
de  Satan.  C'est  lui  !  —  Faites-le  bien  souffrir.  —  Oh  !  si  l'on 

me  le  donnait!  —  Chataud!  Chataud! A  peine  sortie  de 

la  baie  qui  baigne  les  murs  des  infirmeries  (i) ,  la  chaloupe 
se  sépara  du  reste  du  convoi  et  fit  voile  vers  le  château 
d'If.  —  On  le  sauve!  on  le  sauve!...  —  Chataud!  Chataud!... 

—  Ouh  !  ouh  !  ouhî...  —  Malédiction  sur  ta  tête.  —  Oh! 
si  je  l'avais  tenu!....  je  lui  aurais  fait  boire  toute  la  bave 
d'un  pestiféré.  —  Prie  Dieu  que  je  n'en  réchappe  pas,  mau- 
dit !  —  Ni  moi ,  ni  moi.  —  Ton  petit  doigt  sera  le  plus  gros 
morceau  de  ton  corps.  —  Je  te  retirerai  ton  sang  goutte  à 
goutte.  — J'en  boirai.  —  Ouh!  ouh!  ouh!  — Chataud!  Cha- 
taud! Chataud  !....  En  ce  moment  une  fumée  épaisse  s'éleva 
de  l'île  de  Jarre.  On  j  venait  de  livrer  aux  flammes  la  car- 
gaison du  navire.  Le  peuple ,  trompé  dans  son  espoir  de 
vengeance ,  ne  se  retira  que  lorsqu'il  eut  perdu  de  vue  la 
chaloupe  qui  portait  le  fugitif.  Puissent  les  portes  de  sa  pri- 
son ne  se  jamais  rouvrir  pour  Chataud!  Son  plus  cruel  en- 
nemi hésiterait  à  lui  rendre  la  liberté. 

Un  seul  homme  resta ,  les  bras  croisés ,  l'œil  morne ,  à 

(i)  Aujourd'hui  le  port  des  Catalans.  S'il  était  permis  de  se 
«•lier  soi-raème ,  on  ajouterait  qu'on  en  a  fait  la  description  dans 
Andréa. 


256  REVUE    DE    PARIS. 

contempler  ce  spectacle.  C'était  Jean  de  Chastueil.  Oh!  si 
la  mer  ne  le  séparait  pas  de  ce  rocher  fatal,  comme  il  se 
jetterait  au  travers  du  feu  pour  lui  disputer  son  bien,  sa 
vie  !  Quoi  !  là  ,  sous  ses  yeux  !...  Ainsi  donc  tant  de  projets 
se  sont  évanouis  comme  un  songe!  plus  d'espoir,  plus  d'a- 
venir pour  lui.  De  toutes  les  riantes  imaginations  qu'il  s'était 
faites,  rien  n'aura  été  vrai  que  son  amour!...  Et ,  sombre, 
immobile,  il  suivait  toujours  des  yeux  cette  flamme  inexo- 
rable qui  grossissait  en  tourbillonnant ,  cette  fumée ,  aussi 
fugitive  ,  hélas!  que  son  bonheur.  Quelque  temps  il  voulut 
lutter  avec  son  cœur  d'homme;  mais  le  poids  d'une  telle  in- 
fortune clait  trop  accablant  pour  ses  forces ,  et  il  céda  au 
désespoir.  Anne  Mazerat  perdue  pour  lui ,  que  lui  fait  la 
vie?  Il  ira  se  jeter  au  fort  de  la  contagion  ;  aucun  danger  ne 
le  pourra  arrêter;  c'est  la  mort  qu'il  veut,  la  mort  qu'il 
cherche;  et  peut-être  laissera-t-il  un  nom  de  héros,  peut- 
être  marchera-t-il  l'égal  de  Belzunce  et  de  Roze  dans  la 
mémoire  des  hommes ,  et  Anne  Mazerat  sera  fière,  un  jour, 
d'avoir  été  aimée  dç  lui. 

Cette  résolution  prise,  il  partit  brusquement,  mais  tou- 
jours il  tournait  un  involontaire  regard  vers  ce  point  rou- 
geàtre,  cette  île  maudite  qui  vomissait  des  torrens  de  flamme, 
vers  ce  ciel  qui  se  teignait  des  lueurs  de  l'incendie  comme 
d'une  parure,  vers  cette  mer  qui  les  reflétait  en  douces 
teintes,  car  la  nature,  insensible  qu'elle  est,  semble  se  plaire 
à  n'être  jamais  en  harmonie  avec  les  douleurs  humaines. 
Il  s'entend  appeler  par  son  nom  ;  il  voit  un  vieillard  venir 
droit  à  lui  ;  par  un  mouvement  instinctif,  il  lève  son  bâton 
ferré  qu'il  brandit  comme  une  lance. 

—  M.  de  Chastueil,  vous  ne  me  reconnaissez  donc  pas  ? 
dit  cet  homme.  Vous  ne  reconnaissez  pas  le  vieux  serviteur 
de  votre  oncle  ? 

—  Pardon,  Antoine.  Je  n'étais  pas  à  ce  que  je  faisais. 
Que  m'importe  maintenant  ma  misérable  existence!  Vaut- 
elle  que  j'y  prenne  le  moindre  soin?  répondit  Chastueil 
qui  jeta  son  arme  loin  de  lui. 

—  Vous  savez  donc  la  nouvelle!...  Bon  jeune  homme! 
que  votre  aflliction  me  touche  !....  C'est  que,  par  ces  temps 
de  désastre,  la  douleur  pour  autrui  est  aussi  rare  que  la  joie 


LITTERATURE. 


257 


pour  soi-même  ;  on  y  a  Tame  usée,  voyez-vous.  EL  puis, 
allez  dire  à  des  mourans  de  plaindre  les  morts!...  Mais  pour- 
tant il  ne  faut  rien  exagérer;  il  se  faut  faire  une  loi,  mon 
bon  monsieur  de  Chastueil.  Nous  sommes  tous  entrés  dans 

ce  monde  pour  en  sortir Croyez-moi  ,  reprenez  votre 

bàlon  de  Saint-Roch  (i).  Et  le  vieil  Antoine,  qui  s'était 
baissé  pour  le  ramasser,  le  tendait  au  jeune  homme. 

—  Non,  non;  tout  est  fini  pour  moi. 

—  Sainte  mèi^e  de  Dieu!  que  vais-je  devenir?  Suis-je  ar- 
rivé à  mon  âge,  etn'ai-je  échappé  à  la  peste  que  pour  voir 
mourir  toute  la  famille!  Pauvre  jNl.  de  Marchetti!...  Pauvre 
moi!... 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Hélas  !  vous  le  savez  de  reste.  Il  est  mort  ce  matin  dans 
mes  bras, 

—  Qui? 

—  Votre  oncle ,  ce  bon  M.  de  Marchetti,  dit  Antoine 
étonné  de  Tair  de  surprise  du  jeune  homme. 

—  Mort!... 

Quelle  fut  la  première  pensée  de  Jean  de  Chastueil  ? 
Dieu  seul  le  sait  aujourd'hui.  Il  réprima  ses  mouvemens  , 
garda  long-temps  le  silence  et  finit  par  murmurer,  d'une 
voix  émue,  la  rougeur  sur  le  front,  quelques  mots  inenten- 
dus. Seulement ,  en  cheminant  côte  à  côte ,  Antoine  crut 
remarquer  que  M.  de  Chastueil  cherchait  à  se  tenir  loin  de 
lui.  Antoine  avait  fermé  les  yeux  de  son  vieux  maître, 
frappé  de  peste. 

Après  avoir  poursuivi  sa  funeste  marche  et  dévoré  qua- 
rante-cinq mille  liommes  dans  la  ville  et  dans  la  campagne  , 
la  contagion  cessa.  Un  matin,  Jean  de  Chastueil ,  devenu 
répoux  d'Anne  Mazerat,  et  l'un  des  échevins  de  Marseille  , 
reçut  l'ordre  de  se  rendre  au  château  d'If  pour  faire  élar- 
gir un  prisonnier  de  renom.  Arrivé  dans  lile  ,  il  vit  le  pont- 
levis  se  baisser,  et  le  commandant  du  fort,  après  avoir  lu 

(i)  C'était  le  nom  qu'on  donnait  à  ces  sortes  de  b  tons.  Dans  les 
temps  depeste,  ouaàMarseilleun  culteparticulierpour  sainlRoch. 
llexisle  une  ancienne  prière,  en  forme  de  litanie ,  dont  chaqueverset 
se  termine  par  ces  mots  ;  A  hoste  et  à  peste  libéra  nos,  Roche 

%  32. 


258  REVUE    DE    PARIS. 

le  pli  que  lui  remit  Cliastueil,  donna  l'ordre  d'amener  le 
captif  à  qui  la  cour  venait  de  faire  grâce.  Puis  cet  homme 
prit  une  plume  et  dit  :  —  Monsieur  récheviu,  ayez  la 
bonté  de  signer  que  je  vous  viens  de  remettre  le  capitaine 
Chataud. 

—  Le  capitaine! 

—  Le  voilà,  dit  le  commandant  en  désignant  du  doigt  un 
homme  sec  et  pâle  qui  marchait  àpas  pénibles.  —  Monsieur 
réchevin  ,  reprit-il  en  poussant  légèrement  du  coude  Jean 
de  Chastueil  qui  ne  pouvait  détacher  sa  vue  de  ce  malheureux 

jadis  chargé  de  tant  de  maux ,  monsieur  l'échevin,  vous  avez 
oublié  de  signer. 

—  C'est  juste,  répondit  Chastueil.  Il  signa  d'une  main 
mal  assurée,  prit  congé  du  commandant,  et  se  jeta  dans  sa 
barque  avec  son  terrible  compagnon  de  voyage.  Ils  sonten- 
iin  seuls  ! 

—  Vous,  malheureux! dit-il  avec  un  cri.  Vous!. ...Et vous 
ne  craignez  pas  qu'à  votre  vue  les  pierres  des  tombeaux  se 
soulèvent. 

—  J'aurais  voulu  avoir  assez  de  force  pour  supporter  une 
éternelle  prison.  Mon  corps  a  trahi  mon  arae. 

—  Mais  vous  saviez  que  la  peste  était  dans  votre  navire , 
vous  le  saviez... 

—  Ceci  est  mon  secret;  il  mourra  avec  moi. 

—  Aventuré  que  vous  êtes  !  Ignorez-vous  que  vous  courez 
;i  une  mort  certaine  ,  affreuse?  Tant  de  familles  décimées, 
tant  de  longues  haines..., 

—  Me  haïssez-vous  ,  vous  ,  M.  de  Chastueil,  vous  que  je 
revois  dans  une  condition  qui  suppose  tant  de  fortune  ?  de- 
manda Chataud  d'une  voix  sombre  au  neveu  de  M.  de  Mar- 
chetti  et  en  fixant  sur  lui  ses  regards  pénétrans. 

Jean  de  Chastueil  pâlit ,  et  baissa  les  yeux.  Il  sembla  avoir 
un  cruel  ressouvenir. 

—  Je  savais  que  vous  ne  répondriez  pas. 

—  C'est  que  la  haine  s'use ,  et  la  mémoire  du  malheur  se 
perd  vite,  balbutia  Chastueil. 

—  Oui,  dit  Chataud  en  souriant  amèrement,  comme  s'il 
avait  eu  une  autre  pensée. 

—  Voici  le  rocher  de  l'Eslaque  ;  la  plage  y  est  large  à  qui 


LITTERATURE.  250 

veut  fuir,  dit  Chastueil Voici  les  approches  de  la  cita- 
delle, on  y  peut  trouver  un  refuge....  Partez,  capitaine, 

partez! Un  jnoinent  encore,  il  ne  sera  plus  temps! 

Mais  la  barque  poursuivit  sa  route  ;  lorsqu'elle  prit  terre , 
il  y  avait ,  sur  les  quais  du  port,  un  long  concours  de  peu- 
ple;on  murmuraitlenomdeChataud,  et  Cliataud descendit  j 
il  traversa  la  foule,  et  il  gagna  sa  demeure  à  pas  lents. 

Rey  Dussceil. 


|)ov(vait0  €0ntcm\>0Kant^ 


%uE  DUC  DE  WELLINGTON. 


On  demandait  à  une  dame  renommée  par  son  esprit  ce 
qu'elle  avait  trouvé  de  plus  remarquable  chez  les  grands 
hommes  qui  s'étaient  offerts  à  son  observation  :  Leur  mê- 
diocriLé^  répondit-elle.  Cette  saillie  est  d'une  application 
assez  générale. 

Presque  tous  les  portraits  mentent;  ce  sont  des  ressem- 
blances 5  et  ils  ne  ressemblent  pas  5  ils  représentent  commu- 
nément rhomme  en  beau  ,  et  lui  prêtent  une  grandeur  et  une 
dignité  dont  l'original  et  ses  amis  ne  se  doutaient  probable- 
ment pas  avant  que  l'art  du  peintre  les  eût  fait  ressortir. 
Voilà  d'où  vient  que  ceux  qui  jugent  de  la  figure  du  duc  de 
Wellington  par  les  magnifiques  gravures  exposées  clies  les 
marchands  d'estampes  la  jugent  mal.  Les  caricatures  (et  ceci 
n'est  pas  une  épigramme  )  nous  montrent  bien  mieux  le  duc 
tel  qu'il  est,  car  il  y  en  a  qui  ont  un  degré  de  ressemblance 
extraordinaire.  On  oublie,  à  les  voir  ,  que  ce  sont  des  cari- 
catures; on  y  reconnaît  le  duc  lui-même  ,  n'importe  dans 
quelle  situation  burlesque  le  caricaturiste  l'a  placé.  Le  duc 
de  Wellington  a  une  physionomie  si  remarquable ,  qu'on  l'ou- 
blie difficilement  quand  on  l'a  vu.  Ses  traits  sont  prononcés, 
son  visage  est  excessivement  long  et  hors  de  proportion  avec 
sa  taille,  qui  est  moyenne  et  aussi  maigre  que  celle  d'un 
malade  à  la  diète.  Ce  serait  la  plus  infidèle  personnification 
de  John  Bull,  à  la  panse  arrondie.  Rien  ne  rappelle  le  roast- 
}>eef  nourrissant  de  la  vieille  Angleterre  dans  celte  face  os- 


LITTÉRATURE.  261 

seuse,  ni  dans  ce  corps  grêle  et  raide  qu'emprisonne  un 
uniforme  si  étroit  qu'on  le  croirait  taillé  pour  un  individu 
plus  mince  encore  que  Sa  Grâce.  Cependant  son  extérieur 
exprime  encore  assez  bien  son  caractère  habituel.  Le  duc  de 
Wellington  est  très-actifs  mais  jamais  affairé  ;  dépêchant 
rapidement  la  besogne  ,  mais  jamais  avec  précipitation  :  froid, 
prompt,  décidé,  peut-être  despotique,  mais  calme  et  ferme 
dans  des  circonstances  où  tout  autre  serait  embarrassé  et  in- 
décis. 

Les  deux  traits  caractéristiques  de  ce  personnage  sont 
cette  décision  et  cette  activité  sans  bruit.  C'est  à  ces  deux 
qualités,  à  la  première  surtout,  que  milord  a  dû  sa  gran- 
deur militaire  et  politique.  La  seconde  est  celle  qui  vous 
frappait  le  plus  dans  la  routine  ordinaire  de  ses  hautes  fonc- 
tions. Le  duc  premier  ministre  était  partout;  il  avait  du 
temps  pour  tout;  en  Angleterre  comme  en  campagne,  les 
plaisirs  ne  furent  jamais  abandonnés  par  lui  pour  les  affai- 
res ,  ni  les  affaires  négligées  pour  les  plaisirs.  —  Si  vous  vou- 
lez tirer  parti  de  votre  journée  à  Londres ,  il  faut  vous  lever 
matin.  Délibérer  au  lit,  dans  cette  capitale,  c'est  s'exposer 
à  en  être  réduit  le  soir  au  mot  de  Titus.  Lors  de  mon  pre- 
mier voyage  aux  bords  de  la  Tamise ,  l'ami  qui  voulait  bien 
me  servir  de  cicérone  venait  souvent  me  prendre  au  lever 
du  soleil.  Le  premier  jour ,  nous  entrâmes  à  sept  heures  dans 
leparc  de  Saint-James.  Quelqu'un  s'y  promenait  avant  nous, 
respirant  la  fraîcheur  j  et  jetant  de  tous  côtés  un  regard 
scrutateur,  comme  pour  voir  si  les  allées  étaient  bien  pei- 
gnées. C'était  le  duc  de  Wellington,  qui  partit  dans  la  di- 
rection de  Downing-Street,  où  probablement  il  devait  tra- 
vailler dans  ses  bureaux  jusqu'à  onze  heures,  pour,  se  rendre 
ensuite  à  la  chambre  des  lords ,  selon  son  usage ,  à  cette 
époque  la  plus  animée  de  la  session  ,  et  aller  de  la  chambre 
des  lords  au  comité  du  pont  de  Londres ,  alors ,  en  construc- 
tion ,  pour  V  passer  deux  ou  trois  heures  à  causer  charbon  et 
pierre  de  taille  avec  lords  Durham  et  Londonderry. — Un 
peu  avant  trois  heures  nous  étions  à  admirer  la  nouvelle 
porte  de  Hyde-Park ,  lorsqu'un  cavalier  attira  mon  atten- 
tion, u  II  me  semble  avoir  vu  ce  personnage  quelque  part, 
dis-je  à  mon  cicérone.  — Sans  doute,  me  répondit-il,  c'est 


263  REVUE    DE    PARIS. 

le  duc  de  Wellington.  Il  y  a  conseil  de  cabinet,  aujourd'hui 
à  trois  heures; il  profile  des  cinq  minutes  qui  lui  restent  en- 
core pour  aller  encore  faire  un  tour  à  ses  bureaux,  n  A  sept 
heures  et  demie  nous  étions  au  parterre  de  l'Opéra;  M™''  Ma- 
libran  devait  chanter  :  nous  nous  étions  hâtés  de  diner.  Un 
homme  entre  dans  une  loge  vide,  à  notre  gauche,  au-des- 
sus de  Forchestre  :  c'était  le  duc  de  Wellington.  Après  le 
premier  acte  du  Barbiere ,  je  regarde  :  le  duc  n'y  était 
plus.  «  Je  le  crois  bien,  me  répondit  mon  Anglais;  lord 
Winchelsea  a  annoncé  qu'il  ferait  ce  soir  une  motion  à  la 
chambre  haute  :  le  duc  aura  voulu  y  être  ;  et  puisque  vous 
connaissez  déjà  le  Barhiere ,  suivons-le;  vous  assisterez  à 
la  séance.  — Quel  est  cet  homme  qui  nous  précède  d'un  air 
si  délibéré,  demandai-je  en  entrant  par  le  corridor  des 
étrangers?  Dieu  me  pardonne!  il  franchit  la  barrière  le  cha- 
peau sur  la  tète,  comme  s'il  était  chez  lui ,  et  va  s'asseoir 
au  banc  du  trésor,  sans  parler  ni  regarder  personne.  — C'é- 
tait le  duc  de  Wellington  avec  son  manteau  à  petit  collet. 

La  manière  habituelle  de  parler  du  duc  est  abrupte  et 
rapide  ,  son  débit  lourd  et  peu  distinct.  11  semble  sentir  ces 
défauts  et  cherche  à  les  surmonter.  Lorsqu'il  s'adresse  à  la 
chambre  ,  son  éloculion  est  encore  épaisse  ,  comme  si  sa 
bouche  était  trop  pleine  de  dents  :  mais  il  parle  avec  assu- 
rance et  exprime  ses  idées  avec  clarté  ,  concision  et  force. 
Cependant  s'il  n'était  qu'orateur  à  la  chambre  des  lords  , 
les  trompettes  de  la  gloire  ne  proclameraient  pas  son  nom 
aux  quatre  coins  du  monde;  mais  lorsqu'on  le  voit  au  banc 
ministériel  écouter  des  ennuyeux  débats,  on  se  dit  qu'on 
voit  l'homme  dont  l'œil  calme  et  pénétrant  a  dominé  les 
champs  de  bataille  et  dont  le  geste  a  pu  envoyer  des  mil- 
liers d'hommes  à  la  mort;  lorsqu'il  prend  la  parole,  on 
croit  saisir  dans  le  son  de  sa  voix  l'accent  de  ce  commande- 
ment qui  donna  jadis  des  ordres  de  victoire.  Mais  on  s'é- 
tonne, en  le  rencontrant  dans  ces  misérables  détails  de  la 
vie  parlementaire  ,  que  le  général  ait  pu  descendre  à  ce  rôle 
insipide.  Quelquefois  il  semble  impatient  lui-même  de  la  vie 
politique,  et  l'ame  du  guerrier  se  trahit  dans  son  regard. 

La  conversation  du  duc  de  Wellington  indique  encore 
mieux  son  caractère  que  ses  discours.  Au  lieu  de  nourrir 


LITTÉRATURE.  263 

Icntretien  par  ces  continuelles  questions  ou  répliques  qui 
étouffent  le  sens  sous  Fabondance  stérile  des  mots, il  laisse 
intervenir  des  pauses  ou  un  silence  absolu  dans  le  dialogue, 
et  tout-à-coup  laisse  éclater  brusquement  sa  pensée  ;  mais  à 
part  Fart  de  la  guerre,  où  est  son  vrai  mérite  ,  je  crois  que 
son  esprit  manque  d'étendue  et  de  profondeur.  Personne 
ne  saisit  avec  plus  de  clarté  et  de  certitude  tout  ce  qui  est 
à  la  portée  de  son  intelligence;  mais  habitué  par  sa  vie  mi- 
litaire à  agir  promptement  d'après  les  communications  du 
moment ,  il  semblerait  ne  pas  assez  méditer  sur  les  consé- 
quences ultérieures  dans  ses  délibérations  politiques. 

Elevé  dans  une  école  militaire  de  France ,  et  promu  à  un 
haut  grade  de  très-bonne  heure,  il  se  distingua  bientôt  par 
son  talent  en  stratégie  et  l'intrépidité  de  sa  tactique.  Il  avait 
étudié  les  divers  devoirs  d'un  officier  avec  une  assiduité 
constante,  et  il  ne  se  montra  pas  moins  remarquable  par  sa 
prudence  dans  les  occasions  difficiles ,  par  son  zèle  pour  la 
discipline  et  son  talent  pour  organiser  les  troupes  sous  ses 
ordres,  que  par  son  énergie  et  son  habileté  à  profiter  de 
tous  les  avantages  possibles.  Il  y  a  du  bonheur  sans  doute 
dans  le  talent  du  meilleur  général  ;  cependant  il  faut  dire 
que  si  le  duc  de  Wellington  eut,  comme  militaire  ,  l'art  d'in- 
spirer aux  autres  la  confiance  qu'il  éprouvait  lui-même  , 
c'est  que  ses  soldats  savaient  que  cette  confiance  résultait  de 
la  connaissance  raisonnée  de  ses  ressources  et  de  celles  de 
ses  ennemis ,  et  non  d'une  présomption  téméraire. 

On  peut  accuser  le  duc  de  Wellington  déjuger  quelque- 
fois les  questions  générales  avec  la  prévention  de  toute 
personne  qui  est  plutôt  habile  à  appliquera  propos  ce  qu'elle 
sait  ,  que  remarquable  comme  sachant  beaucoup  ;  il  tire 
volontiers  des  conclusions  générales  des  faits  particuliers 
observés  par  lui,  et  prononce  trop  facilement  un  système 
bon  ou  mauvais  ,  d'après  ce  qu'il  connaît  de  ses  résultats 
dans  quelques  cas  isolés. 

Pour  les  hommes  d'imagination  ,  pour  les  Irlandais  ,  ses 
compatriotes  ,  en  particulier  ,  le  caractère  du  duc  ,  vu  du 
côté  favorable ,  est  un  de  ces  caractères  qu'on  admire ,  mais 
non  pas  de  ceux  qu'on  aime.  Incapable  de  sensibilité  comme 
d'enthousiasme  ,  il  renvoie  un  ministre  avec  la  même  indif- 


264  REVUE   DE  PARIS. 

férence  qu'il  met  au  rebut  un  vieil  habit  ;  il  va  se  battre  en 
duel  ou  déjeuner  avec  la  même  absence  d'émotion.  Tout  ce 
qu'il  fait,  il  semble  le  faire  parce  qu'il  a  résolu  d'avance 
qu'il  le  fera.  Ce  motif,  d'accord  avec  sa  raison,  lui  suffit  , 
et  il  se  dispense  de  toute  impulsion  qui  ferait  agir  sponta- 
nément les  autres  hommes. 

Son  habitude  est  de  traiter  TafFaire  qui  l'occupe  sans 
chercher  la  moindre  corrélation  avec  aucune  autre  j  de  là 
viennent  la  sécheresse  et  la  concision  de  sa  correspondance* 
Aussi  ses  lettres  sont-elles  des  modèles  de  lettres  adminis- 
tratives. Il  a  banni  du  langage  diplomatique  toute  la  rhéto- 
rique des  allusions  et  des  ornemens.  Son  st}'le,  sans  être 
précisément  laconique  ,  est  celui  de  l'homme  qui  ne  veut 
rien  dire  au-delà  de  sa  pensée.  C'est  ce  que  j'appellerais  un 
style  compact. 

Le  duc  de  Wellington  est  né  à  Dungan  ,  dans  le  comté 
de  Meath,  lei^"^  mai  1769, trois  mois  et  demi  avant  Napoléon» 
II  a  donc  aujourd'hui  soixante-trois  ans. 

(CONTEMPORARY     PORTRAITS.  ) 


ALBUM. 


—  ErsTACne  deschaups,  poète  du  cjualorzièrae  siècle.  — Notre 
vieille  littérature  est  singulièrement  riche  de  poètes  inconnus  qui 
dorment  dans  les  manuscrits  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  tandis 
qu'il  existe  fort  peu  d'ouvrages  en  prose  inédits  qui  méritent  de 
sortir  de  leur  oubli  poudreux;  car  vers  la  fin  du  quinzième  siècle, 
les  chroniques  ,  les  romans ,  toutes  les  compositions  de  longue 
haleine  et  d'un  intérêt  général  participèrent  les  premières  aux 
bienfaits  de  Tinveutiou  de  l'imprimerie,  si  prodigue  alors  en  in- 
Jolio;  les  poètes,  à  cause  de  leur  nombre  et  de  leur  incroyable 
verbosité ,  furent  dédaignés  par  les  Antoine  Vérard ,  et  laissés  à  la 
patience  des  écrivains-enlumineurs  ;  les  œuvres  poétiques  de  Frois- 
sard  n'ont  jamais  été  imprimées.  De  là  tant  de  réputations  enfouies 
avec  leur  gros  bagage  de  rimes  gauloises;  de  là  tant  d'heureuses 
résurrections  à  tenter  sous  la  poussière  de  quatre  cents  ans;  si 
Fablié  Salier  a  mis  en  lumière  avec  .«^uccès  les  poésies  correctes  et 
monotones  de  Charles  d'Orléans ,  si  le  public  a  même  accepté 
avec  plaisir  la  spirituelle  et  imparfaite  contrefaçon  de  nos  anciens 
poétiseurs  sous  le  pseudonyme  de  Clotilde  de  Surville,  quels 
droits  à  notre  reconnaissance  littéraire  vient  d'acquérir  M.  Cra- 
pelet  en  nous  rendant  les  vers  et  les  titres  de  gloire  d'Eustache 
Deschamps,  qui  pouvaient  périr  avec  l'unique  manuscrit  où  ils 
sont  gardés  moins  religieusement  que  des  médailles  d'or?  Eustache 
Desctamps  semble  tellement  supérieur  à  ses  contemporains  sous 
le  rapport  des  idées  et  souvent  du  style,  qu'on  douterait  presque 
de  son  authenticité,  si  le  manuscrit  original  n'était  là,  lourd  de 
six  cents  feuillets  de  vélin,  portant  une  date  irrécusable  dans  une 
foule  de  pièces,  et  dans  l'écriture  ronde  du  copiste  Etainguy,  manus- 
crit gigantesque  de  poésies  fugitives  rassemblées  après  la  mort  de 
lauteur,  compio  c»  lies  du  président  Ilénault. 

2  23 


266  REVUE    DE    TARIS. 

Eustache  Deschamps ,  dont  le  nom  se  trouve  ù  peine  mentionné 
dans  les  biograpliies  modernes ,  a  mis  en  défaut  tous  les  biogra- 
phes qui  ne  se  piquent  pas  d'exactitude;  il  fallait,  il  est  vrai,  lire 
environ  quatre-vingt-deux  mille  lignes  pour  y  cherclier  son  véri- 
table nom  et  les  particularités  éparses  d'une  vie  de  courtisan,  de 
voyageur  ,  de  soldat,  de  magistrat  et  de  poète.  Avant  M.  Crapelet, 
Lacurne  de  Saint-  Palaye  etLegrand  d'Aussy  avaient  eus  seuls  cet 
infatigable  courage  ;  le  premier  avait  emprunté  au  volumineux 
recueil  deux  ballades  pour  ses  Mémoires  de  la  Chevalerie  et  des 
citations  pour  son  glossaire;  le  second  invoquait  sou  autorité  dans 
V Histoire  de  la  Vie  yrivèe  des  Finançais  ,  qui  ne  traite  que  de 
la  gastronomie  du  moyen  âge.  M.  Crapelet  avait  les  matériaux 
d'une  notice  à  tirer  de  cette  carrière  ,  pénible  à  fouiller;  il  a 
trouvé  de  quoi  élever  une  piédestal  à  la  statue  d'Eustache  Des- 
cbamps,  que  Titon-Dutillet  n'a  poitit  placé  sur  son  Parnasse  ,  do- 
miné par  Apollon-Louis  XIV. 

Euslacbe  Deschamps ,  dit  Morel ,  selon  le  témoignage  de  ses  pro- 
pres poésies,  était  né  à  Vertus,  en  Champagne,  et  il  aima  toujours 
de  prédilection  les  vins  blancs  du  terroir  natal.  Il  parait  ({\iEus- 
tache  était  son  nom,  et  que  les  deux  autres  noms  furent  des  sobri- 
quets ,  communs  à  celte  époque  ,  pour  désigner  la  maison  des 
champs  qu'il  habitait  et  son  teint  basané  {morellus).  Sa  nais- 
sance doit  remonter  au  règne  de  Philippe  de  Valois,  puisqu'il  se 
vante  d'avoir  vu  quatre  lignées  et  générations  de  rois.  Il  étudiait 
à  l'âge  de  douze  ans  la  philosophie,  le  droit,  l'astronomie  à  Orléans, 
et  l'instruction  qu'il  étale  dans  ses  opuscules  embrasse  des  connais- 
sances universelles  que  développèrent  sans  doute  ses  voyages  en 
Europe  et  en  Asie.  Après  une  jeunesse  dépensée  en  plaisirs  et  en 
téméraires  entreprises,  il  entra  dans  le  chemin  des  honneurs, 
devint  huissier  d'armes  de  Charles  V ,  gouverneur  du  château  de 
Fismes  et  bailli  de  Senlis.  Il  se  maria  pour  son  malheur  domesti- 
que,  et  deux  enfans,  issus  de  cette  union  mal  assortie,  ne  suffi- 
rent pas  à  cicatriser  des  chagrins  qui  le  tourmentaient  encore  de 
souvenir  à  l'âge  de  quatre-vingt-dix  ans  ,  lorsqu'il  écrivait  son 
Miroir  de  Mariages ,  poème  fort  étendu  qu'il  n'acheva  pas/;oMr 
la  maladie  qui  luj  survint ,  de  laquelle  il  mourut:  Dieu  lui 
pardoint  à  l'dme.  Ameti. 

Eustache  Deschamps  est  le  père  de  la  ballade,  qu'il  manie  avec 
une  grâce  et  une  finesse  que  Clément  Ûiarot  n'a  pas  surpassées 


Jeux  siècles  plus  tarrî.  Boileau ,  flans  son  u4rt  poétique ,  imite 
«l'Horace,  n'avait  icarde  de  connaître  les  hallades  ni  T^t/ri  ^e 
dictier  etjere  ballades ,  par  Eustacbe  Deschamps  ;  La  Fontaine, 
qui  remuait  le  fumier  d'Eimius  dans  nos  troubadours  et  nos  trou- 
vères ,  n'ignorait  pas  sans  doute  qu'Eustache  Deschamps  était  aussi 
fabuliste.  Les  chants  royaux,  lais  et  rondeaux,  sont  des  fruits 
primitifs  de  notre  poésie  nationale;  mais  on  ne  s'attend  guère  à  ren- 
contrer un  proverbe  dialogué,  soujfise  à  chacun  son  état,  dans 
un  auteur  du  quatorzième  siècle. 

Ces  poésies  sont  des  monumens  historiques  et  moraux  qu'on  ne 
saurait  trop  apprécier  aujourd'hui  que  l'histoire  se  retrempe  aux 
sources  de  la  couleur  locale.  C'est  une  espèce  d^encyclopédie  des 
usages  de  nos  aïeux;  divertissemens,  jeux,  tournois  ,  festins,  armes, 
alimens,  ustensiles  de  ménage,  meubles  ,  modes,  tout  est  décrit 
avec  une  fidélité  d'artiste.  Eustacbe  Deschamps  n'est  pas  moins 
précieux  pour  son  franc-parler  énergique  et  mordant  ;  il  poursuit 
de  ses  épigrammes  hardies  la  noblesse  ,  le  clergé,  la  magistrature, 
les  princes  ;  il  y  a  encore  à  profiter  dans  les  conseils  qu'il  donne 
aux  rois  et  à  leurs  ministres.  En  un  mot ,  on  peut  l'appeler,  comme 
fait  M.  Crapelet,  le  philosophe  romantique  de  son  siècle;  un 
prédicateur  en  chaire  n'eût  pas  osé  plus  dans  des  sermons  latinisés. 
Eustacbe  Descbamps  ,  de  notre  temps  ,  travaillerait  à  la  Néniésis. 

Jacob  ,  bibliophile. 

—  Sous  le  titre  général  de  Salons  de  Paris,  nous  espérons, 
grâces  aux  communications  qui  nous  sont  promises  par  divers  au- 
teurs, hommes  du  monde,  pouvoir  ajouter  une  nouvelle  série 
^'esquisses  paj'isiennes  à  celle  que  doit  compléter  INL  A.  Bazin. 
De  semblables  articles  entraient  nécessairement  dans  le  plan  de  la 
Revue  de  Paris. 

M4GAZI>ÏAN.4. 

—  ESQUISSES  DE  LA  VIE  MARITIME,  par  Ic  capitaine  Basil 
UALL.  —  Voici  un  livre  sur  la  mer,  écrit  avec  amour  par  un  ma- 
rin, un  voyageur  qui  a  fait  plus  d'une  fois  le  tour  du  monde. 
Tout  est  naïf  et  vrai  dans  cet  ouvrage ,  que  nous  recommandons 
aux  traducteurs,  et  dont,  en  attendant,  nous  devons  donner 
quelques  extraits.    IJ  y   a  rembarras  du  choix  dans  un  recueil  si 


2(38  REVUE    DE    TARIS, 

riche.  Commençons  par  la  pêche  du  requin.  Il  nous  restera  encore 
la  pêche  du  dauphin,  la  chasse  au  crocodile,  le  sauvetage,  This- 
toire  de  Jeanne,  etc. 

LA  PÊCHE  DTJ  REQUIN.  —  C'est  la  chasse  au  renard  de  la 
mer,  —  la  chasse  par  excellence  ,  le  spectacle  favori  da  marin. 
L'officier  occupé  à  prendre  les  distances  ou  à  calculer  les  longi- 
tudes serre  bien  vite  son  sextant  dans  son  étui  ou  laisse  ses  livres 
de  côté.  L'officier  d'artillerie  abandonne  son  éternelle  flûte;  le 
docteur  se  réveille,  le  payeur  ferme  son  Barème  ,  et  chacun  ,  ma- 
telot ou  mousse  ,  accourt  sur  le  tillac  pour  voir  mourir  le  traître. 
Le  singe  lui-même,  s'il  y  en  a  un  à  bord,  éprouve  un  vif  intérêt 
à  toutes  les  scènes  de  ce  petit  drame.  Je  me  souviens  d'avoir. vu 
une  fois  Jocko  allant  et  venant  sur  le  filet  de  la  poupe ,  grimaçant 
et  criant  de  manière  à  être  entendu  de  toutes  les  autres  parties 
du  navire.  —  Qu'avez-vous ,  senor  Mona?  lui  dit  le  quartier- 
maitre;  car  le  singe,  venu  de  Ténériffe  ,  conservait  son  nom 
espagnol.  Jocko  ne  répondit  pas,  mais  tendit  la  têle  par-dessus 
la  poulaine  ,  ouvrant  de  grands  yeux  et  montrait  ses  dents  d'une 
oreille  à  l'autre.  —  «  Messager,  s'écrie  bientôt  le  capitaine,  qui 
commande  presque  avec  autant  de  joie  que  s'il  allait  combattre 
nn  corsaire  ennemi,  courez  demander  au  cuisinier  un  morceau 
de  porc Où  est  votre  hameçon,  quartier-mailre?  —  Ici ,  capi- 
taine, répond  l'autre  après  en  avoir  éprouvé  la  pointe,  et  la  dé- 
clarant aussi  effilée  qu'une  aiguille  :  puis  il  y  attache  un  morceau 
de  porc  rance  de  quatre  ou  cinq  livres  au  moins  ;  car  il  n'est  rien 
de  trop  lourd  ni  de  trop  salé  pour  l'estomac  d'un  requin.  L'amc- 
con ,  qui  est  bien  gros  comme  le  petit  doigt ,  offre  une  courbure  à 
peu  près  aussi  étendue  que  celle  d'une  main  d'homme  a  demi- 
fermée  avec  une  longueur  de  six  à  huit  pouces,  et  un  dardillon 
formidable.  Ce  terrible  grapin  est  garni  de  quatre  à  cinq  pieds  de 
chaînes,  précaution  très-nécessaire,  car  un  requin  vorace  avale 
quelquefois  si  profondément  l'hameçon,  que  sans  la  chaîne  il  cou- 
perait la  corde  à  laquelle  il  tient  aussi  facilement  qu'une  tête 
d'asperge. 

Un  requin,  comme  un  aspirant,  est  en  général  très-affamé  ; 
mais  dans  les  cas  rares  où  il  n'est  pas  en  appétit ,  il  s'avance  len- 
tement vers  l'appât  qu'on  lui  jette,  le  flaire,  le  pousse  avec  soik 
nez  plat ,  et  le  retourne  de  tous  les  côtés.  Il  glisse  ensuite  à  droite 
ou  à  gauche,  comme  s'il  craignait  quelque  piège,  mais  il  revieiiX 


ALBUM.  269 

bieutôt  pour  goiiler  le  délicieux  haut-goût  Ju  porc  rance , 
comme  les  matelots  appellent  Tappât  mis  à  rbameçou.  Pendant 
que  Jean  Requin  fait  ce  petit  manège,  tout  l'arrière  du  vaisseau 
e5t  si  bien  garni  de  tctes  qu'on  ne  pourrait  pour  rien  au  monde 
s'y  procurer  une  place.  Tous  ces  spectateurs,  respirant  à  peinç, 
parlant  bien  bas  s'ils  oseut  parler,  ne  perdent  pas  un  moment  de 
vue  le  monstre  encore  libre  dans  l'Océan,  mais  qu'ils  espèrent  avant 
p°U  voir  tomber  en  leur  pouvoir.  J'ai  vu  tous  ces  préludes  durer 
une  bonne  beure ,  au  bout  de  laquelle  le  requin  s'en  allait  comme 
n'ayant  rien  à  vous  dire,  s"abandonnant  au  cours  de  la  brise  si 
elle  soufïlait ,  ou  plongeant  de  manière  à  ne  laisser  voir  de  ses 
traces  qu'une  légère  écume  blancbe.  La  perte  d'un  galion  d'Espa- 
gne ,  poursuivi  en  vain,  ne  causerait  guère  plus  de  regret,  de  co- 
lère et  d'impatience.  Excepté  au  premier  signal  d'une  action , 
jamais  l'équipage  d'un  navire  n'éprouva  joie  plus  vive  qu'en 
vovant  le  requin  tourner  pour  saisir  l'appât.  Une  expression  de 
rire  court  d'une  bourbe  à  l'autre,  cbaque  regard  s'anime,  et  tous 
ceux  dont  le  bàle  n'a  pas  encore  bronzé  la  peau  laissent  voir  sur 
leur  visage  le  passage  rapide  du  rouge  au  pâle  et  du  pùle  au  rouge, 
comme  les  teintes  du  daupbin  mourant. 

Lorsque  l'appât  descend  de  l'arrière  d'un  vaisseau  qui  a  un 
mouvement  quelconque  dans  la  mer,  il  touche  nécessairement 
bientôt  à  la  surface  de  l'eau,  ce  qui  oblige  le  requin  à  mordre 
d'en  bas  ;  et  comme  sa  boucbe  est  placée  sous  son  menton ,  et  non 
dessus  comme  celle  d'un  chrétien,  il  faut  qu'il  se  tourne  jusque 
sur  le  dos  avant  de  pouvoir  saisir  le  morceau  de  cbair  flottant  qui 
cache  I  hainecou.  Si  même  il  ne  se  retourne  pas  complètement ,  il 
est  forcé  de  se  rouler  sur  lui-même  ,  pour  ainsi  dire,  de  manière 
à  montrer  une  partie  de  son  ventre  blanc.  Au  moment  où  cette 
peau  blanche  brille  aux  yeux  de  l'équipage  attentif,  un  cri  étouffé» 
ou  un  murmure  de  satisfaction  se  fait  entendre  ;  mais  personne  ne 
parle  ,  de  peur  d'alarmer  le  requin. 

Quelquefois  ,  au  moment  où  l'appât  est  jeté  par-dessus  1  arrière 
le  requin  s'y  élance  dessus  avec  une  telle  avidité  qu'il  sort  partiel- 
lement de  l'eau.  Dans  des  occasions  rares,  il  avale  l'appât,  l'ha- 
meçon et  un  pied  ou  deux  de  chaîne ,  sans  mâcher ,  et  s'enfuit 
emportant  sa  proie  perfide  avec  une  force  et  une  vélocité  si  pro- 
digieuses qu'il  fait  casser  la  corde  qui  le  retient.  En  général  il 
procède    plus  à   loisir  et   semble  plutôt  vouloir  téter  l'appât  qu'y 

2  24 


270  REVTIE    DE    PARIS. 

mordre.  Il  faut  beaucoup  d'adresse  à  qui  tient  la  ligne  en  ce  mo- 
ment; car  un  maladroit  trop  pressé  risque  de  retirer  Fliamecon 
avant  qu'il  soit  descendu  assez  profondément  au  gosier  du  requin. 
Noire  ami  vorace,  il  est  vrai,  n'est  guère  disposé  à  laisser  aller  ce 
qui  a  dépassé  une  fois  sa  formidable  batterie  de  dents  ;  mais  Pba- 
meçon,  par  un  mouvement  prématuré,  peut  se  fixer  dans  une 
partie  de  la  mâchoire  assez  tendre  pour  se  déchirer  pendant  la 
lutte  qui  s'ensuit.  Le  talent  est  de  laisser  le  requin  engloutir  tout 
le  morceau  de  porc,  et  puis  de  donner  à  la  corde  une  impulsion 
violente  au  moyen  de  laquelle  la  pointe  barbelée  se  plonge  dans 
le  gosier  ou  Testoiuac  de  la  victime.  Comme  le  requin  n'est  pas 
un  personnage  à  subir  patiemment  un  traitement  semblable,  il  ne 
serait  pas  sûr  pour  personne  d'avoir  par  hasard  le  pied  sur  le  rou- 
leau de  la  corde,  car  dès  que  rbameçon  est  fixé,  elle  se  déroule 
aussi  vite  que  la  ligne  de  loc  d'un  navire  qui  file  douze  nœuds. 

La  soudaineté  de  la  secousse  qu'éprouve  le  pauvre  diable  lors- 
qu'il est  au  bout  de  sa  lisière  le  renverse  souvent  sur  la  surface  de 
l'eau.  Alors  commencent  les  acclamations,  les  cris  de  joie,  de 
rage  et  de  triompbe  si  long-temps  contenus,  11  ne  faut  pas  peu  de 
force  pour  tirer  la  corde  à  soi;  mais  il  arrive  quelquefois  ,  lors- 
qu'on veut  trop  vite  l'amener,  que  la  violente  résistance  du  requiu 
brise  la  corde  ou  l'hameçon,  et  alors  il  s'en  va  au  large  digérer  lo 
reste  comme  il  peut.  Il  est  donc  plus  habile  de  l'anmser  un  peu 
jusqu'à  ce  qu'il  soit  épuisé.  Pendant  cette  opération  on  pourrait 
vraiment  croire  que  l'animal  furieux  comprend  l'étrange  abus 
quon  fait  de  son  malheur;  car  lorsqu'il  se  retourne  et  se  jette  à 
droite  ou  à  gauche,  il  vous  regarde  avec  des  yeux  pleins  d'une 
rage  qui  glace  le  sang  du  plus  hardi  nageur  se  disant  à  lui-mènie 
que  son  tour  peut  venir  un  jour  d'éprouver  aussi  la  générosité  do 
son  ennemi.  On  ne  peut  donc  pas  songer  à  halcr  un  requin  à  bord 
par  la  corde  attachée  à  l'hameçon  5  car  si  sa  résistance  est  impuis- 
sante dans  l'eau,  en  général,  elle  n'est  pas  sans  danger  lorsque  lo 
requin  est  entre  l'eau  et  le  bord.  Pour  empêcher  que  la  ligue  ne  se 
rompe  ou  que  la  mâchoire  ne  soit  emportée  par  l'hameçon,  il  est 
d'usage  d'y  adapter  un  nœud  coulant  de  bouline.  Ce  nœud  glisse 
le  long  de  la  corde  jusqu'au-dessus  de  la  tète  du  monstre,  et  va  se 
serrer  au  point  de  jonction  de  la  queue  avec  le  corps  ;  une  fois  ce 
nœud  fixé,  le  premier  acte  de  la  pièce  est  fini,  et  l'ennemi  vaincu 
est  ensuite  aisément  amené  sur  le  pont,  à  la  joie  inexprimable  de 


ALBUM.  271 

lout  l'équipage.  Mais  ,  quoique  sorti  de  son  élément,  le  requin  n'a 
pas  encore  perdu  tous  ses  moyens  de  nuire,  et  je  ne  conseillerais  à 
personne  de  s'approcher  à  la  portée  de  sa  queue  ou  de  risquer  son 
pied  trop  près  de  ses  dents  :  le  coup  de  queue  d'un  requin  de  taille 
moyenne  peut  casser  la  jambe  à  un  homme  ,  et  j'en  ai  vu  un  dix 
minutes  après  avoir  été  traîné  sur  le  tillac  faire  une  entaille  de 
deux  pouces  de  profondeur  dans  une  large  drosse  de  gouvernail. 
Je  me  souviens  que  feu  le  docteur  Wollaston ,  avec  son  ingénuité 
accoutumée  ,  proposait  un  jour  une  méthode  pour  mesurer  la  force 
d'une  m.orsure  de  requin.  «  Si  une  pièce  plate  de  plomb,  disait-il, 
était  jetée  dans  la  gueule  du  poisson  ,  la  profondeur  de  l'empreinte 
de  ses  dents  sur  le  plomb  fournirait  une  sorte  d'échelle  '  de  sa 
force.  » 

Je  sens  le  besoin  de  faire  remarquer  que  lorsqu'un  requin  s'a- 
gite sur  le  pont  d'un  navire  ,  il  se  passe  autour  une  scène  de  con- 
fusion, et  que  si  le  sang  coule  comme  d'ordinaire,  les  taches  ré- 
sistent à  une  semaine  de  recurage,  qui  fera  bien  gronder  le 
capitaine  du  gaillard  d'arrière.  Mais  pour  le  moment ,  toutes  ces 
considérations  sont  mises  de  côté ,  c'est-à-dire  si  le  commandant 
prend  sa  part  du  plaisir.  Et  quel  est  celui  qui  s'y  refuserait  ?  Enfin 
le  requin  est  traîné  au  gaillard  d'avant  au  milieu  des  coups  de 
pieds  ,  des  coups  de  bâtons ,  des  exécrations  des  vainqueurs ,  qui 
terminent  bientôt  sa  malheureuse  vie  en  le  perçant  de  leurs  cou- 
teaux, de  leurs  piques  d'abordage  et  de  leurs  haches,  semblables  à 
une  troupe  d'Indiens  furieux. 

La  première  opération  est  toujours  de  priver  le  requin  de  sa 
(jpcue ,  ce  qui  n'est  pas  facile  ,  vu  le  danger  de  s'en  approcher  de 
trop  près  ;  mais  quelque  bras  plus  adroit  que  les  autres  auquel  la 
hache  est  familière  épie  le  moment  favorable ,  et  d'un  seul  coup 
la  sépare  du  corps.  Ce  matelot  est  alors  suivi  d'un  autre  qui  ,  sau- 
tant les  jambes  écartées  sur  l'ennemi  terrassé ,  l'ouvre  du  museau 
à  la  queue  par  un  nouveau  coup  de  hache,  et  la  tragédie  est  finie 
en  ce  qui  concerne  les  souffrances  et  les  angoisses  du  principal 
acteur.  Les  matelots  éprouvent  alors  la  plus  vive  ciiriosité  d'ap- 
prendre ce  que  le  requin  a  englouti  dans  son  estomac  ;  mais  le 
plus  souvent  ils  sont  désappointés  par  un  estomac  vide.  Je  me 
souviens  toutefois  d'une  exception  fameuse ,  lorsque  nous  primes 
un  très-gros  requin  à  bord  deYJlceste,  dans  les  eaux  de  Java, 
pendant  le  voyage  oît  nous  conduisions  en  Chine  l'ambassade  de  lord 


27 J  RKVLE    DE    PARIS. 

Amlierst.  0  n  trouva  dans  les  vastes  flancs  de  ce  monstre  marin  un  grand 
nombre  de  canards,  de  poules,  mortes  la  nuit  précédente  et  jetées  àla 
mer  par  conséquent,  outre  plusieurs  corbeilles  et  divers  débris  de 
cordages.  Mais  ce  qui  excita  le  plus  de  surprise  et  d'admiration 
fut  d'y  trouver  aussi  la  peau  d'un  buffle  tué  à  bord  ce  jour-là  pour  le 
dîner  de  l'équipage.  Le  vieux  matelot  qui  avait  ouvert  le  requin  , 
se  tenait  au-dessus  les  jambes  écartées  ,  tirant  un  à  un  tous  les  ar- 
ticles confusément  entassés  dans  celte  sombre  caverne.  Lorsqu'il 
en  fut  à  la  peau  du  buflle ,  il  la  déploya  comme  un  rideau  ,  et 
s'écria  :  «  Alte-là  ,  mon  garçon  !  Voyez-vous  ça  !  il  a  avalé  un 
buflle  ,  mais  il  n'a  pu  en  digérer  la  peau  !  » 

Naval  sketches  of  gapt,  Basil  Hall. 

—  prix  et  rapport  u'i'n  journal  quotidien  a  londre*;. 

Chaque  feuille  coûte  annuellemenl  au  souscrip- 
teur  9  1.  st.     2  s.    (228  fr) 

Chaque  feuille  paie  au  timbre.       4      '  4  (^  "^) 

distribution.     .      .       1  12  (4^) 

papier  .      ...        i  6        (32  fr.  5o  c. 


Total 7  1.  st.        2s.    (i77fr.  5oc.  ) 

Reste  au  journal,  pour  paver  la  rédaction,  l'impression,  la 
correspondance,  etc.,  2  liv.  st.  (  5o  fr.  ) 

—  ÉCOLES  A  LONDRES. —  Les  écoles  suivantes,  fondées  sur  le 
plan  et  les  principes  de  la  société  des  écoles  anglaises  et  étrangè- 
res ,  viennent  d'être  visitées  par  l'inspecteur  des  écoles  :  quartier 
de  Test,  18  écoles  et  3,36^  élèves;  quartier  du  nord,  i5,  et  1,971 
élèves;  quartier  de  l'ouest ,  20  ,  et  3, 507  élèves  ;  quartier  du  sud  , 
II ,  et  2,673.  Total  M,5i8  élèves.  On  compte  un  million  26,000 
eiifans  qui  suivent  les  écoles  du  dimanche  en  Angleterre. 

■—  .lUGEMEKs  ET  ExiîcuTiONS.  —  Il  Y  a  eu  à  Loudrcs,  en  1829, 
1,385  personnes  condamnées,  74  exécutées,  i,3ii  condamnées 
sans  exécution;  en  i83o,  1,397  condamnationset  46  exécutions 
seulement. 

—  L\  PEINE  DE  MORT.  —  Voici ,  d'après  le  code  criminel  an- 
glais, la  liste  des  crimes  punis  de  la  peine  de  mort  : 

i"  Le  vol  de  nuit  avec  efl"raction  (  burglarj  )  ; 


ALBTJ3I.  273 

0.°  Vol ,    dans  une  maison  habitée ,   d'un  objet  au-dessus  de 
I  livre  sterling ,  25  francs  ; 

3°  Vol  avec  menace ,  quelle  que  soit  la  valeur  de  l'objet  ; 

4°  Vol  sur  uii.  individu  avec  menace  et  violence  ; 

5°  Pillage  d'un  navire  en  détresse  ou  naufragé  ; 

6"  Vol  de  chevaux ,  de  vaches  et  de  moutons  ; 

^°  L'incendie  (  arson  )  ; 

8°  Démolition  d'églises  ,  chapelles, maisons  ,  etc.  ; 

g"  Faux  signaux  à  un  navire  en  danger  ; 
10°  Viol,  meurtre,  haute-trahison; 
II"  Fausse  monnaie,  faux  billets  de  banque,  etc.  ; 
12°  Extorquer  de  l'argent  sous  la  menace  d'une  accusation  in- 
famante ; 
i3°  Piraterie. 

—  On  dit  que  Walter  Scott  s'occupe  à  Naples  d'un  roman  sur 
les  Cheualievs  de  Malte. 

—  ^ÉMÉsis,  TYRTÉE  ,  L.1  RÉVOLUTION".  —  L'cspacc  nous  manque 
pour  rendre  compte  aujourd'hui  delà  Seconde  journée  de  la  ré- 
solution, par  Barthélémy.  Cet  ouvrage,  qui  sera  l'épopée  de  la 
révolution,  a  paru  juste  au  moment  où  Némésis  a  vu  ses  serpens 
étouffes  par  le  fisc  ,  le  fisc ,  ce  monstre  cruellement  impartial  qui 
fait  de  chaque  chiffre  un  nœud  coulant  pour  tous  les  organes  de 
la  presse  ,  soit  qu  elle  siffle  ,  soit  qu'elle  chante  ,  soit  qu'elle  se 
contente  de  retourner  les  mots  de  la  prose  vulgaire  comme  M.  Jour- 
dain. Aux  serpens  de  Némésis  ont  succédé  les  pipeaux  aigus  de 
Tyrtée,  qui  parfois  aussi  semble  vouloir  s'élever  jusqu'à  l'alexan- 
drin. Quelque  opposé  qu'on  soit  à  une  opposition  aussi  violente 
que  celle  de  Tjrtée ,  nous  croyons  qu'on  peut  y  trouver  beaux  des 
vers  tels  que  ceux  que  vient  d'y  insérer  M.  Honoré  Déo,  d'Arles , 
sous  le  titre  de  Reuue  politique.  Le  poète  rappelle  à  la  liberté 
copime  l'homme  de  Sainte-Hélène 

Fit  courber  son  front  pur  sous  trente  ans  de  victoire. 
Au  peuple  il  avait  dit  :  «  Sois  libre  dans  mes  fers  ! 
Sois  libre  !  ta  prison  est  ce  vaste  univers  ! 
Sois  libre  !   tes  geôliers  sont  Mars  et  la  Victoire  ! 
Je  m'en  vais  t'écrouer  aux  pages  de  l'histoire.  » 


2/4  REVrE    DE    PARIS. 

A  la  voix  du  héros ,  le  peuple  ,  consolé  , 
Grandissait  dans  ses  fers  ,  vainqxieur  et  muselé. 

Juillet  finit  au  Louvre  ,  et ,  devant  cette  tombe , 
D'un  éternel  oubli  déjà  la  toile  tombe. 
La  veuve  aux  courts  ennuis  ,  et  la  mère  au  long  deuil , 
Viennent,  les  yeux  en  pleurs  ,  visiter  le  cercueil. 
Le  drapeau  des  cent  jours,  symbole  de  victoire  , 
Caresse  de  ses  plis  leur  cendre  expiatoire  , 
Et  la  modeste  croix  semble  unir  en  ce  lieu 
La  cause  du  grand  peuple  à  la  cause  de  Dieu. 

— Les  Croppis,  épisode  de  1798,  4  ^ol-  lra<l-  <îe  M*"  Banim, 
par  M.  de  Fauconpret. — L'Irlande  méritait  bien  d'avoir  aussi  son 
Sir  Walter  Scott  :  ce  n  était  pas  le  génie  qui  pouvait  manquer  à  la 
patriedeGoldsmith,de  S^vift,  de  Burke,  de  Shéridan,  deCrattan, 
de  Moore ,  etc.,  etc.;  ce  ne  sont  pas  non  plus  les  élémens,  les 
matériaux  du  roman  dans  un  pays  si  pittoresque ,  avec  un  caractère 
national  si  tranché ,  avec  une  histoire  si  féconde  en  révolutions. 
L'Irlande  na  guère  eu,  jusqu'ici  toutefois,  que  la  monnaie  du  ro- 
mancier écossais.  Les  auteurs  se  sont  distribué  la  besogne,  les  uns 
imitateurs,  les  autres  originaux;  mais  le  fP'at^erlej'  irlandais  est 
encore  à  faire.  Pendant  long-temps  l'Irlandais  ne  fut  introduit 
qu'épisodiquement  dans  les  fictions  anglaises  ,  et  presque  toujours , 
à  la  scène  comme  dans  les  romans,  c'était  le  personnage  burlesque,  le 
niais  ouïe  fripon;  1  isez  SmoUet,  lisez  Fielding  :  le  Fitzpatrick  de  Tom 
Jones  sentunpeu  le  chevalier  d'industrie.  Shéridan  lui-même  a  cari- 
caturè  ses  compatriotes  aussi  bien  que  Cumberland  et  Farquhar- 
Sir  Lucius  o'Trigger  des  Rivaux  n'est  guère  qu'un  férailleur  fan- 
faron. 

Lady  ^lorgan  et  miss  Edge-\vorlh ,  qui  précédèrent  Walter  Scott 
comme  romanciers ,  ont  pris  à  peu  près  tous  leurs  sujets  dans  les 
mœurs  irlandaises  ;  la  première  est  quelquefois  si  exagérée ,  si  af- 
fectée dans  son  style  comme  dans  ses  peintures ,  l'esprit  qu'elle 
-veut  avoir gdtesi  souvent  celui  qu'elle  a,  que  le  faux  chez  elle 
détruit  jusqu'à  TefFet  du  vrai.  On  ne  parle  guères  plus  d'O'Donnel 
ni  de  Florence  Maccarthy.  Miss  Edgeworth  a  fait  un  chef-d'œuvre 
comme  tableau  de  maurs  irlandaises  ;  c'est  son  château  de  Rack- 
Rcnt.  En  général  sa  simplicité ,  sou  naturel ,  ont  du  charme  et  de 


ALBUM.  275 

la  grâce;  mais  ses  couleurs  sont  un  peu  pâles.  Cesl  M.  Banim  qui 
semblait  devoir  rivaliser  avec  sir  "VYalter.  Ce  romancier  a  de  Téner- 
gie  et  de  Tiuspiration  ;  son  talent  n'a  pas  le  poli  d'un  écrivain 
exercé  ;  mais  Scott  réussit  malgré  quelques  négligences.  Le  malheur 
de  M.  Banim,  c'est  d'avoir  outré  les  défauts  de  son  modèle:  ses 
descriptions  sont  souvent  fatigantes ,  son  patois ,  moitié  poétique  , 
moitié  grossier,  se  prolonge  en  dialogues  interminables.  Toute 
l'histoire  d'Aby  Kovslan  est  racontée  d'une  manière  admira- 
ble. La  famille  Nowlan  est  sans  contredit  son  meilleur  ouvrage. 
Mais  dans  les  Croppjs,  M.  Banim  semble  déjà  épuisé:  il  a  moins 
recours  à  son  invention  qu'à  l'imitation ,  et  ses  personnages  ne  sont 
pas  jetés  dans  un  autre  moule  que  les  lieux  communs  de  toutes  les 
fictions  mélodramatiques.  M.  Banim  a  cru  que  les  évènemens  de 
la  rébellion  de  1798  sufliraient  à  l'intérêt  de  sa  narration;  mais  il 
fallait  pour  cela  aussi  quelques  héros  historiques  pour  individua- 
liser en  quelque  sorte  cet  intérêt  ;  ou  du  moins  devait-il  éviter  d'y 
mêler  une  intrigue  assez  improbable.  Cependant  les  acteurs  vulgai- 
res, les  personnifications  du  peuple,  dans  les  Croppys  sont  peints 
avec  cette  énergie  pittoresque  qui  distingue  M.  Banim.  L'incendie 
delamaisonde  Shaun-a-Gow  ,  dans  le  second  volume,  estun  tableau 
digne  de  Salvator  Rosa. 

A  tout  prendre  ,  la  collection  des  romans  irlandais  de  M.  Banim 
forme  une  série  curieuse  ,  bien  supérieure  comme  peinture  de  mœurs 
à  toutes  les  histoires  de  lady  Morgan.  Cette  collection  est  presque 
entièrement  traduite  par  M.  de  Fauconpret  avec  beaucoup  de  con- 
science. Il  faut  du  reste  toute  l'habitude  que  peuvent  donner  à  ua 
traducteur  dix-huit  ans  de  séjour  en  Angleterre  ,  et  la  traduction  de 
cent  cinquante  romans  ou  autres  ouvrages ,  pour  rendre  avec  exac- 
titude toutes  les  locutions  de  cet  idiome  irlandais  dont  abuse  assez 
volontiers  M.  Banim.  .  E.  T.       ' 

— Les  cent  contes  cROLATiQrES,  coUigés  es  abbaïes  de 
Tournai ,  et  mis  en  linnière  par  le  sieur  de  Balzac  ,  pour  l'esbatte- 
ment  desPantagruelistes  etnouaultres.  i"  dixain:chezCh.  Gosse; 
lin.— Nous  nous  sommes  promis  d'être  sévères  :  cependant  si , 
grâce  au  sieur  de  Balzac  et  à  ses  fredaines  écrites ,  nous  avions  pu 
désopiler  un  peu  plus  notre  rate  «  par  ce  temps  où  l'ennui  tombe 
comme  une  pluie  fine  qui  mouille  «  ,  nous  nous  serions  volontiers 
laissé  désarmer,  comme  Baliveau  de  la  Métromanie ;  mais,  hé- 


276  REVUE    DE  PARIS. 

las  !  malgré  tout  Tesprit  du  pantagruéliste   moderne  ,   mslgifé    lé 
charme  d'un  pastiche  de  mots  assez  bien  fait  pour  rendre  jaloux 
parfois  le  bibliophile  Jacob,  après  avoir  lu  le  premier  dixain  des 
contes  drolatiques ,  nous  avons  été  fort  heureux  d'avoir  dans  notre 
bibliothèque  les  Cent  nou\^elles  noui^elles  de  Louis  XI ,  la  Reine 
de  Navarre,  Bocace,  Rabelais,  Arioste,  Verville,  La  Fontaine,  etc. 
(Vous voyez,  sieur  de  Balzac,  que  nous  ne  sommes  pas  plus  pru- 
des que  vous  dans  le  choix  de  nos  livres) ,  et ,  prenant  un  de  ces 
auteurs  au  hasard ,  nous  avons  compris  toute  la  différence  qu'il  y  a 
entre  une  naïveté  vraie  et  une  naïveté  apprêtée.  Nous  croyons  que 
sur  le  premier  manuscrit,  les  joyeusetés  des  contes  drolatiques  sen- 
taient bien  plus  la  débauche  cynique   des  Bijoux  indiscrets  ,  et 
autres  livres  obscènes  du  dix-huitième  siècle,   livres  d'une  gaieté 
forcée,  que  les  gaillardises  du  style  rabelaisien.  Le  conteur  avoue 
lui-même  qu'il  a  cru  devoir  se  mettre  entre  deux.  «  J'ai  eu  cure , 
dit-il ,  à  mon  dépit ,  de  sarcler  es  manuscrits  Jes  vieux  mots  qui 
eussent  déchiré  les  oreilles,  ébloui  les  yeux,  rougi  les  joues  des 
vierges  à  braguettes  et  des  vertus  à  trois  amans.  «  Malheureuse- 
ment c'est  encore  sur   quelques-uns  de  ces  vieux  mots  que   roule 
l'esprit  de  certaines  pages  du  sieur  de  Balzac  ,  entre  autres  le  conte 
où  Loys  le  onzième  joue^un  rôle  digue  du   Merdiana.  Quelques 
détails  du  Péché  véniel  sont  certes  plus  gracieux  :  ce  serait  même 
un  conte  facile  à  traduire  en  langage  décent  ;  c'est  le  chef-d'œuvre 
du  livre.  Mais,  en  général,  le  sieur  de  Balzac  est  resté  un  peu  au- 
dessous  des  vieux  auteurs  qu'il  voudrait  continuer.  Brantôme ,  qui 
était  un  grand  admirateur  de  la  reine  de  Navarre ,  parle  en  ces  ler_ 
mes  de  VHeptameron  :  «  Elle  fit  en  ses  gaietés  un  livre  qui  s'in- 
»  titule  les  Contes  de  la  rojne  de  Nauarre  ^  où  l'on  voit  un 
))  style  si  doux ,  si  fluant  et  si  plein  de  si  beaux  discours  et  si  bel- 
«  les  sentences ,  que  j'ai  ouï  dire  que  la  reine  mère  et  madame  de 
»  Savoie,  étant  jeunes  ,  voulurent  se  mêler  d'écrire  des  nouvelles  à 
«  part,  à  l'imitation  de  ladite  reine   de   Navarre,  sachant  bien 
»  qu'elle  en  fesait  ;  mais  quand  elles  virent  les  siennes ,  elles  jetè- 
»  rent  les  leurs  dans  le  feu.  »   Nous  engageons  beaucoup  le  sieur 
de  Balzac  à  imiter  la  reine  mère  et  madame  de  Savoie ,  non  par 
rapport  à  son  premier  dizain ,  que  nous  consentons  à  mettre  sur  nos 
tablettes  entre  le  Moyen  de  parvenir  et  le  Roi  des  Ribauds, 
mais  par  rapport  &u  manuscrit  des  dizains  suivans  dont  nous  me- 
nace la  préface  du  libraire  5  mais  en  relisant  cette  préface ,  nous 


ALBU^I.  277 

nous  sommes  bien  aperçus  que  le  sage  libraire  Ch.  Gosselin  n'en 
était  pas  plus  coupable  que  du  reste  de  Touvrage,  et  nous  devons 
l'absoudre  de  toutes  les  belles  théories  sur  le  rire,  la  nudité  et  l'in- 
génuité que  lui  prête  le  pantagruélique  sieur.  En  ces  temps  d'absti- 
nence le  bibliopole  pantagruélisé  serait  plus  disposé  à  proposer  à 
son  auteur  d  imiter  le  repentir  du  bonhomme  La  Fontaine,  ou, 
s'il  veut  écrire  encore  à  l'imitation  de  la  reine  de  Navarre,  de  co- 
pier plutôt  les  Chansons  spirituelles  et  les  Mystères  de  ladite  prin- 
cesse. Pour  nous ,  à  côté  de  VHeptameron ,  nous  avons  un  livre 
rare  que  la  circonstance  nous  a  fait  rouvrir ,  et  que  nous  offrons 
volontiers  au  sieur  de  Balzac  ,  s'il  désire  se  mettre  en  état  de  i;ràce  : 
c'est  les  Marguej'itcs  de  la  marguerite  des  pjnncesses ,  la 
reine  de  ISavarre^  éditées  par  son  chambellan,  Jean  de  la  Hâve  , 
en  1547.  Voici  le  début  d'une  des  chansons  : 

Pour  être  un  digne  et  bon  chrétien 
Il  faut  à  Christ  être  semblable. 
Il  faut  renoncer  à  tout  bien , 
A  tout  honneur  qui  est  damnable  ; 
A  la  dame  belle  et  jolie, 
Au  plaisir  que  la  chair  émeut , 
Laisser  biens  ,  honneurs  et  amie  ! 
Ne  fait  pas  ce  tour-là  qui  veut! 

Ses  biens  aux  pauvres  faut  donner 
D'un  cœur  joyeux  et  volontaire. 
Faut  les  injures  pardonner 
Et  à  ses  ennemis  bien  faire. 
Se  jouer  en  mélancolie 
Et  tourment  dont  la  chair  s'émeut , 
Aimer  la  mort  comme  la  vie  ! 
Ne  fait  pas  ce  tour-là  qui  veut. 

Si  ce  tour-là  ne  peut  plaire  en  efTet  au  sieur  de  Balzac  ,  qu'il 
collige  es  abbaïes  de  Touraine  ou  autres  quelque  bon  mystère 
comme  celui  de  la  Fuite  en  Egypte,  toujours  par  la  bonne  prin- 
cesse Marguerite.  Ce  mystère  ne  manque  ni  de  poésie,  ni  de  mer- 
veilleux décors.  La  scène  s'ouvre  par  le  voyage  de  Marie,  de  saint 
Joseph,  de  l'enfant  Jésus  et  de  l'âne  à  travers  le  désert.  Le  soleil 
2  24 


278  REVUE    DE    PARIS. 

est  brûlant,  le  sable  aride.  Marie  envoie  une  prière  au  ciel.  Aussi- 
tôt le  Père  éternel  parait  en  personne ,  et  ordonne  aux  anges  de 
changer  le  désert  en  Eden.  Les  anges  entonnent  un  bymne ,  et  à 
chaque  vers  ,  des  orangers  ,  des  oliviers ,  des  fleurs  sortent  de  terxe  : 
des  cascades  jaillissent  de  toutes  parts,  et  une  table  couverte  d'un 
diner  abondant  s'offre  à  la  vue  des  saints  voyageurs. 

PREMIER    AKGE. 

Champs  des  déserts  ,  cessez  d'être  stériles  , 
Dieu  le  commande  ,  arbres  soyez  fertiles , 
Donnez  vos  fruits  de  très-bonne  saveur. 

DEUXIÈME    ANGE. 

Elevez-vous  dans  les  plaines  changeantes  , 
Verts  orangers  ,  croissez  ,  fleurs  odorantes , 
Et  d'un  regard  recevez  la  faveur. 

TROISIÈME    ANGE. 

Courez  ruisseaux ,  près  de  la  vierge  mère  , 
Présentez-lui  votre  onde  pure  et  claire , 
Honneur  aurez  quand  de  vous  on  prendra  ,  etc. 

Que  M.  de  Balzac  fasse  son  profit  de  ces  citations  ,  qui  tendent  à 
prouver  que  la  bonne  princesse  qu'il  ne  craint  pas  de  citer  dans  sa 
préface  comme  une  ribaude  ,  fit  plus  tard  amende  honorable  de  ses 
gaielés.  Nous  lui  promettons  un  article  plus  favorable  sur  son 
premier  mystère.  A. 

UNE    SCÈNE    DU    l8    BRUMAIRE    (l). 

PREMIER  CITOYEN  à  un  autre. —  Savez-vous  ,  citoyen,  pour- 
quoi celte  réunion  de  troupes  sur  la  place  du  Carrousel  P 

DEUXIÈME  CITOYEN.  Pour  UUC  rCVUC. 

PREMIER  CITOYEN.  —  C'cst  le  général  Bonaparte  qui  la  pas- 
sera ? 

DEUXIÈME  CITOYEN.  —  Je  l'espèrc. 

PREMIER  CITOYEN. —  On  le  disait  parti  cette  nuit  pour  l'Italie. 

UN  BOURGEOIS  à  sa  femme.  —  J'entends  dire  que  le  général 
d'Egypte  est  en  Italie  ,  nous  ne  le  verrons  pas. 

LA  FEMME  avec  uii  soupir  cle  regret.  —  Ah  î 

(i)  Nous  empruntons  ceilc  scène  à  un  ouvrage  inédit  qui  doit  paraître 
clici  Fournicr  jeune  sous  le  titre  de  Paris  et  Sainl-Cloud  au  i^  brumaire,  i 
Tol.  in-octavo. 


ALBIM.  279 

UN  SERGENT.  —  Rassuiez-vous .  petite  mère,  il  est  ici,  il  va 
venir, 

PREMIER  CITOYEN  à  mi-voix.  —  Ce  nest  g:uère  rassurant. 

LA  FEMME  à  SOU  mari. —  Demande  doue  au  citoyen  soldat  si 
le  général  a  engraissé  un  peu. 

VOIX  DIVERSES.  —  En  arrière...  en  arrière....  voilà  des  voitures. 

d'autres  voix. — Est-ce  que  c'est  le  général  ?.... 

u>-  ouvrier. — Je  ne  vois  que  des  tètes  blaucLes. 

premier  citoyen.  —  Ce  sont  des  membres  du  conseil  des  An- 
ciens ,  j'ai  reconnu  le  citoyen  Cornet. 

l'ouvrier.  —  Qu'est-ce  qu'ils  vont  faire  aux  Tuileries,  les  An- 
ciens ?  uae  revue!  ça  ne  les  regarde  pas. 

PREMIER  citoyen. —  OL  !  il  v  a  bien  d'autres  affaires  sur  jeu. 

DEUXIÈME  citoyen.  —  Quoi  donc  ? 

PREMIER  CITOYEN.  —  Ceci  et  cela. 

LE  BOURGEOIS.  —  Pardi!  ne  sait-on  pas  que  le  général  Bona- 
parte n'est  pas  content  du  Directoire. 

l'ouvrier.  —  Au  fait ,  puisque  les  directeurs  en  agissent  mal 
avec  lui 

UN  cnOYY.y  forçant  sa  voix. — Eb!  qu'il  les  f....  à  bas.  Je 
n'aurais  pas  sa  patience ,  moi. 

premier  CITOYEN. — Et  quil  prenne  leur  place,  bein? 

l'ouvrier. — Pourquoi  pas  ? 

premier  citoyen.  —  Il  n'a  pas  l'âge. 

deuxième  citoyen. —  Il  n'a  pas  l'âge  d'être  directeur,  c'est 
possible. 

l'ouvrier.  —  ]Sos  directeurs  ,  voyez-vous  ,  ça  ne  vaut  pas  grand' 
cbose. 

DEUXIÈME  citoyen.  —  A  qui  le  dites-vous? 

PREMIER  CITOYEN  haussant  les  épaules.  —  Des  cbansemens  , 
toujours  des  cbangemens! 

l'ouvrier. — Si  Ton  est  trop  mal  aussi....  D'abord  l'ouvrage  ue 
va  pas. 

LE  BOURGEOIS.  —  Les  rentes  sont  mal  payées. 

DEUXIÈME  CITOYEN.  —  Etlemprunt  forcé! 

UN  CLicHYEN.  —  Et  la  loi  des  otages! 

PREMIER  CITOYEN. —  Gouveruer  n'est  pas  facile.  "Vous  en  par- 
lez bien  à  votre  aise ,  vous  autres  ;  si  vous  saviez  ce  que  c'est  que 
r  administration.... 


280  REVUE    DE    PARIS. 

l'odvrier. — Qu'est-ce  que  ça  nous  fait,  radministration, pourvu 
que  nous  ayons  du  pain? 

LE  BOURGEOIS  effrayé.  —  Oh!  mon  ami,  si  Ton  vous  enten- 
dait.... 

l'ouvrier. — Quon  m'entende!  je  parle  pour  ça.  Voici  mon 
plan  :  cinq  directeurs  ;  c'est  trop  de  quatre,  il  n'eu  faut  qu'un,  et 
que  ce  soit  le  général  de  Tïtalie. 

DEUXIÈME  OUVRIER  branlant  la  télé.  —  Hum!  et  s'il  se  fait 
roi? 

PREMIER  OUVRIER. — Pas  si  bète.  Les  rois  ne  lui  vont  qu'à  la 
ceinture. 

PREMIER  CITOYEN.  — Mais  enfin,  si  la  fantaisie  lui  en  prend?... 

PREMIER  OUVRIER.  —  Nous  le  tucrous  douc...,  on  a  bien  tué 
l'autre. 

LA  FEMME. — Le  vilain  homme! 

LE  BOURGEOIS.  —  Parle  douc  plus  bas,  tu  vas  me  compromettre... 
—  Ah,  ah!  il  y  a  du  nouveau  là-bas....  tous  les  soldats  qui  cou- 
rent.... 

LA  FEMME.  — Voilà  qu'on  bat  aux  champs,  c'est  lui.... 

LE  SERGENT  au  hourgeois.  —  La  citoyenne  n'a  qu'à  se  mettre 
à  côté  de  moi  5  puisque  le  petit  caporal  lui  plait,  elle  pourra  lui 
faire  les  yeux  doux. 

LE  BOURGEOIS.  —  Bienhonnètc,  citoyen  sergent....  Oh!  que  de 
monde!  en  voilà-t-il!....  Qu'est-ce  que  tous  ces  beaux  plumets- 
là  ? 

LA  FEMME.  —  Vois-lu  le  général...?  la  redingote  grise.  .  et  qui 
salue  de  la  roain.  On  crie  tant  que  ça  m'étourdit. 

LE  BOURGEOIS.  —Quel  train  d'enfer  ils  font!...  et  tous  ces  mor- 
ceaux de  drapeaux  qui  saluent....  en  voilà  un  qui  n'a  plus  qu'un 
tout  petit  bout  de  toile....  Mais  je  ne  vois  plus  personne. 

DEUXIÈME  CITOYEN.  —  Est-cc  quc  c'cst  fini,  la  revue  ? 

l'ouvrier.  —  Puisque  ça  n'a  pas  commencé. 

LE  SERGENT. — Le  général  est  allé  causer  un  moment  avec  les 
Anciens.  Soyez  tranquille,  il  va  revenir. 

l'ouvrier.  —  A  la  boime  heure. 

UN  SOLDAT, — Rangez-vous,  rangez-vous;  voilà  la  garde  du 
Directoire. 

D'où  diable  viennent-ils ,  les  sédentaires  ? 

UN  GARDE  DIRECTORIAL. — C'cst  le  général  Moreau  qui  nous  a 


ALBUM.  281 

relevés;  les  Directeurs  so-.it  en  bonnes  mains.  —  Ah  cà  ,  vous  au- 
tres,  (ju  est-ce  que  \ous ieyenez  ici?....  (J percevant  les  canons.) 
Vous  avez  amené  le  brutal.... 

LE  SERGENT  bas.  —  Avec  des  noyaux  plein  son  gosier, 

LE  G.iRDE  montrant  les  troupes.  —  Et  tout  çà  ,  c'est  de  Tar- 
mée  d'Italie  ?.... 

LE  SERGENT.  —  Les  habits  gris  là-bas,  c'est  du  contingent  (i). 

LE  GARDE  as^isant  une  cai'rosse  qui  passe. —  Ohep!  voilà  une 
tournure  de  rosses  de  ma  connaissance;  parbleu  c'est  le  panier  à 
salade  de  notre  président.  Il  a  violé  la  consigne,  le  conscrit. 
Tiens  ,  tiens  ,  comme  il  lile  au  conseil  ,  je  ne  l'ai  jamais  vu  courir 
si  vite. 

LE  SERGENT  riant.  — C'est  qu'il  est  pressé  de  se  faire  réformer. 

LE  GARDE.  —  Et  le  bourgeois  ,  qu'en  faites-vous  ici  ? 

LE  SERGENT.  —  Douï  commc  uu  mouton. 

LE  GARDE.  —  On  dit  qu'au  faubourg  Antoine  ils  font  les  me- 
chans... 

LE  SERGENT.  —  Faudra  voir. 

LE  GARDE. — A  causc  de  Sauterre  qui  a  des  manigances  avec  le 
Directoire. 

LE  SERGENT.  —  Santcrrc ,   c'est  un  malin,  mais   s'il  bouge 

(faisant  le  geste  de  coucher  en  joue)  pan!..,,  (^Roulement 
de  tambour.  ) 

LE  SERGENT.  — .attention !  pour  le  coup,  la  revue  va  commen- 
cer. 

VOIX  d'officiers.  —  Canonuiers,  à  vos  pièces  î 

AUTRE  VOIX.  —  A  gauche  en  bataille,  marche! 

LE  SERGENT  à  un  de  ses  camarades  qui  accourt.  —  Que  se 
passe-t-il  donc  là-bas  ? 

DEUXIÈME  SERGENT.  —  Un  famcux  remuc-ménage. 

PREMIER  SERGENT.  —  I.es  ancicns  ne  sont  pas  faciles,  donc. 

DEUXIÈME  SERGENT.  — Eux!  quc  si.  jNIais  les  Directeurs  ne  veu- 
lent pas  marcher  au  pas.  C'est  pour  ça  qu'on  nous  y  met. 

PREMIER  SERGENT.  —  Diantre! 

SECOND  SERGENT.  —  Le  général  est  furieux.  Il  y  a  là  un  direc- 
teur, celui  qui  a  été  avocat ,  qui  n'en  finit  pas  avec  ses  raisons 
Tiens,  voilà  la  demi-brigade  qui  s'est  arrêtée  tout  court, 

(!)  On  appelait  ainsi  les  soldats  de  l'année  du  rhm. 


282  REVUE   DE   PARIS. 

PREMIER  SERGENT.  —  Et!  bon  Dieuî  c'est  le  petit  caporal  eu 
personne  que  je  vois  à  la  tète;  il  a  Tair  de  nous  parler. 

LE  BOURGEOIS,  appelant. — Citoyen  sergent! 

LE  SERGEKT. — Silence  dans  le  rang...  Ah!  pardon,  excuse.... 

LE  BOURGEOIS. —  Cest  ma  femme  qui  voudrait  savoir  le  nom  de 
ce  grand  bel  lionmie  en  hussard... 

LE  SERGENT.  —  Le  général  Murât,  celui  qui  na  pas  son  pareil 
dans  Tarmée  pour  ua  coup  de  sabre. 

LE  BOuacEOis. — El  ce  petit  noiraud... 

LE  SERGENT.  —  Uu  troupicr  fini ,  le  général  Lefèvre  ! 

LE  BOURGEOIS. Et... 

LE  SERGEKT. — Laissez-moi  dire,  vous  saurez  tout...  Le  gros 
blond,  mélancolique  ,  c'est  Macdonald,  qui  eu  a  fait  voir  de  dures 
au  chevalier  du  Scorpion  (i)  ;  Faulre  à  côté  de  lui,  qui  a  le  nez  — 
voyez-vous  son  nez?  —  en  casse-noisette  ,  c'est  le  général  Beurnon- 
ville  ;  à  gauche  ,  le  grand  mince  qui  a  une  queue... 
tiE  BOURGEOIS.  —  Une  queue  ! 

LE  SERGENT.  —  Oui ,  uiie  queue  ;  ça  vous  étonne  et  moi  aussi. 
Celui-là ,  c'est  le  brave  des  braves ,  le  général  Lannes  ,  mon  général 
à  moi,  après  le  petit  caporal,  celui  que  j'aime  le  plus  ,  parce  que... 
Mais  ça  ne  vous  regarde  pas...  Passons.  —  Derrière,  vous  voyez 
bien  un  jeune  homme  avec  des  épaulettes  de  chef  de  demi-brigade... 
uniforme  des  guides,  c'est  le  gendre  du  général  Bonaparte... 
PREMIER  CITOYEN.  —  Vous  voulez  dire  son  beau-fils... 
LE  SERGENT.  Mais  assez  causé.  Le  général  a  l'œil  sur  nous. Le  voilà 
qui  approche..  Allons,  criez  donc,  vous  autres....  Vive  le  général. 
VOIX  DANS  LA  FOULE.  —  Savez-vous  ce  qu'il  dit  aux  troupes  ? 
-—Il  leur  a  parlé  guerre.  —  C'est  donc  ça  qu'ils  crient  comme  des 
enragés. —  Il  est  bien  triste,  tout  de  même.  —  N'a-t-on  pas  voulu 
l'empoisonner? — Quelle  horreur!  —  Un  si  grand  homme! — Est- 
il  directeur  ?  • —  Vous  voulez  dire  dictateur. — -Voilà  qu'il  examine 
les  canons.  —  Il  regarde  les  Tuileries. — Il  a  l'air  d'un  roi  û  • 
moins.  —  Pourquoi  ne  le  serait-il  pas?  —  Oui;  mais  sa  femme 
reine  !  une  mulâtresse  !  —  Quel  conte  !  —  On  dit  qu'il  lui  doit  tout  ; 
c'est  elle  qui  Ta  fait  général.  — Je  crois  qu'elle  l'a  fait  autre  chose. 

—  Ça  s'est  dit.  —  Voilà  qu'il  revient.  —  Il  salue  tout  lenvonde. — 
Il  n'est  pas  fier  au  moins. — Vive  Bonaparte  ! — Abas  le  directoire . 

—  Vive  la  république! 

.(')  Les  soldats  dcsignaienl  ains'  Suwaro^v. 


AL1JU3I.  283 

—  LA  CHASSE  AL'  RENARD.  —  Le  Quartet'ly  /îet'iew  qui  vient 
(le  paraître  contient  un  article  que  nous  traduirons  en  entier  :  c'est 
l'histoire  de  la   chasse  au  renard   en  Angleterre.  On  sait  combien 
cet  exercice  tient  de  place  dans  la  vie  d'un  seigneur  anglais,  mal- 
gré le  mot  de  lord  Chesterfield ,  qui  s'étonnait  qu'une  homme  put 
recommencer  pour  la  seconde  fois  une  chasse  où  il  y  avait  dix  à  pa- 
rier contre  un  qu  il  se  serait  cassé  le  cou  le   premier.   Il  apparte- 
nait à  l'Angleterre  d'avoir  une  ville  fondée  et  habitée  par  des  chas- 
seurs :  c'est  Melton-Mowbray ,  dans  le  Leicestershire ,  où  les  plus 
fameux  chasseurs   de   l'aristocratie   anglaise    entretiennent  leurs 
meutes  et  leurs  chevaux  à  des  frais  si  ex:traordinaires.  11  y  a  vingt- 
cinq  ans  encore,  Melton-Mo-v\ bray  n'était  qu'une   bourgade   insi- 
gniiiaute.  Cette  ville  est  située  dans  une  riche  vallée ,  à  travers  la- 
quelle coule  la  rivière  de  Stoure  ;  mais  elle  n'avait  de  vraiment 
pittoresque  pour  l'œil  d'un  artiste  que  sa  belle  église.  Aujourdhui 
se  sont  élevées  autour  du  clocher  de  nombreuses  maisons  à  la  fois 
élégantes  et  confortables  pour  les  amateurs  de  la  chasse  ,  qui  vien- 
nent dépenser  chaque  année  plus  de  5o,ooo  livres  sterl.  (1,200,000 
francs).  11  n'en  coûte  pas  moins  de  i,ooo  liv.  sterl.  (  26,000  fr.  ) 
pour  un  poteau  de  douze  chevaux  de  chasse.  Le  comte  de  Plymouth 
n'en  a  jamais  moins  de  vingt.  Sir  Harry  Goodricke  en  a  44  ?  ^^  ^^^ 
meute  de  quatre-vingts    couples    de  chiens.  Le  prix  d'achat    d'un 
cheval  de  chasse  va  jusqu'à  ioo  guinées. 

Le  prix  des  chiens  courans  n'est  pas  moins  exorbitant.  Il  y  a 
trente  ans  que  sir  Richard  Paleston  vendit  les  siens  au  duc  de  Bed- 
ford  pour  ^00  guinées ,  et  il  y  a  quinze  ans  que  ceux  de  ^I.  Corbet 
furent  vendus  1200  à  lord  Middleton.  Une  meute  un  peu  connue  se 
vend  toujours  environ  1000  guinées;  mais  il  n'y  a  pas  long-temps 
que  M.  Obaldeston  vendit  pour  cette  somme  dix  couples  de  chiens 
seulement  à  lord  Middleton.  Voici  la  note  des  dépenses  que  fait  uu 
homme  comme  il  faut  à  Melton  pendant  une  saison  : 

Pour  quatorze  chevaux.      .  ....  ^80  liv.  st. 

Nourriture  de  cinquante  couples  de  chiens.  ■^'^5 

Poudre,  5o;  Taxes  ,  120 170 

Valets   de  chiens.      , 290 

Sellerie ïOO 

frais  de  maréchal  et  vétérinaire.     ,     .     .      .  100 

Achatdejeuneschiensetdépensesdechasse.    .  100 

Dépenses  imprévues 200 

Gages  du  veneur  et  de  ses  chevaux.     .  3oo 

TOTAl 2235  liv.  st. 


284  REVLE   DE    PARIS. 

—  LEMDTiLÉ,par M.X.-B.  Saintiiie.  i  vol.  in-8o.Prix:  7  fr.  5oc. 
chez  A.  Dupont.  —  Le  père  Lobo,  missionnaire  portugais,  nous 
dit  qu'il  y  a  en  Abyssinie  beaucoup  d'abeilles  sauvages  qui  cachent 
leur  miel  daus  le  creux  des  arbres.  Le  voyageur  qui  les  voit  passer 
autour  de  lui  en  bourdonnant ,  pendant  une  marche  fatigante  , sous 
le  poids  de  la  chaleur  du  pur  ,  regrette  de  ne  pouvoir  découvrir 
la  ruche,  où  il  irait  volontiers  dérober  un  rayon,  lorsque  tout  à 
coup  un  oiseau  se  présente  ,  lui  bat  des  ailes  et  semble  l'inviter 
avec  intelligence  à  le  suivre  d'arbre  en  arbre  jusqu'à  celui  où  l'a- 
beille a  déposé  son  trésor.  Là  il  s'arrête  et  chante  mélodieuse- 
ment, heureux  si  le  voyageur  rassasié  laisse  une  part  à  son  guide. 
Cet  oiseau  estlemoroc  oncuculus indicator  de  Linnée. —  Bruce, 
venu  deux  siècles  après  le  père  Lobo ,  a  bien  rencontré  en  Abys- 
sinie cet  oiseau  merveilleux,  mais  il  prétend  que  le  moroc,  loin 
de  vous  indiquer  où  vous  trouverez  le  miel,  préfère  chasser  aux 
abeilles  et  les  détruire...  Il  y  a  en  littérature  le  bon  et  le  mauvais 
génie  de  la  critique:  le  bon,  c'est  le  moroc  du  père  Lobo,  c'est 
celui  qui ,  sympathisant  avec  vous  ,  aime  à  vous  indiquer  le  nou- 
veau poème  ou  le  nouveau  roman  qui  charmera  votre  loisir.  Le 
mauvais,  c'est  le  moroc  de  Bruce;  il  se  tait  auprès  du  trésor  caché 
ou  poursuit  et  déchire  les  pauvres  auteurs.  J'ai  été  heureux  au- 
jourd'hui, c'est  le  moroc  du  père  Lobo,  que  j'ai  rencontré.  Voici 
un  excellent  rayon  de  miel, 

La  main  tremble  à  écrire  le  malheur  du  Mutilé.  Le  Mutilé  a 
fait  des  vers  contre  le  pape  Sixte-Quint.  Elisabeth,  qui  se  trou- 
vait papesse  anglicane  en  même  temps  que  reine,  s'était  contentée 
de  faire  couper  le  poignet  à  un  auteur  qui  avait  osé  mettre  sa 
beauté  en  doute;  Sixte-Quint  condamne  son  libelliste  à  perdre  les 
deux  mains  et  la  langue.  La  liberté  de  la  presse  a  fait  quelques 
progrès  en  Angleterre  et  même  à  Rome  depuis  ce  temps-là. 

Cet  infortuné  si  cruellement  puni  est  le  Mutilé  de  M.  Saintine. 
C'est  sa  vie  après  le  supplice  ,  sa  vie  de  proscrit,  c'est  sa  pensée, 
il  est  poète,  ce  sont  ses  senlimens,il  est  amoureux,  que  le  ro- 
mancier nous  raconte:  pathétique  récit,  admirable  analyse  du 
cœur,  drame  touchant  dont  toutes  les  scènes  sont  poétiquement 
encadrées  dans  la  description  de  l'Italie.  Seul  à  seul  avec  l'idée- 
mère  du  livre,  on  frissonne,  on  détourne  la  tête.  En  écoutant 
M.  Saintine ,  cette  idée  pénible  devient  une  source  intarissable 
d'émotions  plus  mélancoliques  qu'horribles.  Par  la  magie  d'un 
slyle   qui  s'élève    jusqu'à  la  poésie   sans   cesser  d'être  de  la  pr«se 


ALBUM.  285 

(  chose  rare  avec  le  langage  tourmenté  que  parlent  aujourd'hui  lesli- 
vres)!  M.  Saintine  transporte  votre  araedausce  corps  sans  mains  et 
sans  langue;  il  vous  fait  subir  le  rêve  de  toutes  ses  souffrances  ;  et  qxiand 
vous  vous  réveillezde  cette  lecture,  que  vous  retrouvez  votre  main  , 
quevousretrouvez  votre  voix,  vous  admirez  le  talent  de  l'auteur,  qui  a 
su  pendant  tout  un  volume  vous  identifier  à  cette  existence  tout  excep- 
tionnelle,  mais  possible.   Le  Wutilë   est   poète,  ai-je   dit;  il  faut 
voir  comme  M.  Saintine   traduit  sa  poésie   muette  à  l'aspect  des 
scènes  qui  la  font  éclore  et  la    développent.  Il   aime;  il  faut  voir 
quelles  consolations  lui  restent  encore ,  consolations  bien  amères 
quelquefois!  Une   femme  est  avec   lui,   Ga'étana ,  la  chanteuse  de 
Florence ,  création  ravissante  et  dont  le  dévouement  au  malhem- 
du  Mutilé  se  termine  par   une  mort  qui  fait  fondre  en  larmes.  Les 
autres  personnages   de  ce  roman  sont  peu  nombreux,  M.  Saintine 
a  compris  que  les  multiplier  serait  nuire  à  l'unité  d'intérêt.  Mais 
ni  la  famille  de  Peraldi ,  qui   donne    l'hospitalité  au  Mutilé,  ni 
Francesco  le  serviteur,  fidèle   jusqu'à    ce  qu'il  soit  à  charge,  n^ 
Ligio,  le  pauvre  chien,  qui  ne    peut  lécher  la  main   du  proscrit 
ne  sont  de  trop.  Il  nous  resterait  à  faire   la  part  de  la  critique.  Si 
la  poésie  de  ce  roman  éclate  souvent  en   pages   brillantes,  elle  a 
parfois  le  défaut  d'idéaliser  peut-être  un  peu  trop  les  caractères. 
Cette  poésie ,    qu'il    faut  remercier  de   quelques   pensées  élevées  , 
nous  a  peut-être   privés  de  quelques   mots  simples   qui    n'eussent 
pas  été  moins  sublimes.  Dans  ce  luxe,  toujours  corrert    d'ailleurs, 
de  mots  sonores,  dans  ces  brillantes  couleurs  où  l'œil  de  l'artiste 
voudrait  quelques  contrastes,    quelques  nuances  de  plus,  l'Italie 
du  seizième  siècle  nous  apparaît  bien  riche  de  costume,  bien  châ- 
tiée de  langage...  Est-ce  bien  toujours  l'Italie  du  seizième  siècle  ? 
C'est  un  doute  que  j'exprime  plutôt  qu'une  critique.  Le  roman  de 
M.   Saintine  a  été  conçu  poétiquement  ,  et  poétiquement   exécuté. 
Le  romancier  est  un   peintre  très-capable  de  nous  donner  demain 
un  tableau  de^yilkie  pour  pendant  à  un  tableau  de  Lawrence.      A. 
—  LE  BARBIER  DE  Locis  XI  (i^3g — i483)  par   Cordellicr- 
Delanoue,  un  beau  volume  in-S»,  grand  papier  d'Annonay,  satiné; 
orné  d'une  vignette  de  Tony  Johannot ,  gravée  sur  bois  par  Cher- 
rier;  Paris,  M™^  veuve  Charles  Béchet,  Lecointe  et  Pougin.  — 
Bayle,  dans  son  Dictionnaire  historique  et  c/'itique ,  T^àrle  d'un 
certain  Acyndiuus  qui,  retenu  captif  dans  je  ne  sais  quel  cachot, 
par  je  ne  sais  quel  tyran,  fut  consulté  par  safemmesur  la  question  de 
savoir  s'il  convenait  qu'elle  sacrifiât  son  honneur  pour  sauver  U  vie 


286  REVUE  DE  PARIS. 

lie  son  mari ,  ou  qu'elle  laissât  mourir  son  mari  pour  le  plus  grand 
triomphe  de  son  honneur.  Le  lâche  Acyndinus,  infatué  qu  il  était  de 
la  vie,  la  préféra  à  tout  le  reste,  et  sa  femme  se  livra  aux  désirs  du 
maître,  qui  n'en  fit  pas  moins  trancher  la  tète  au  prisonnier. —  De 
cette  aventure,  un  grand  easuiste,  père  de  TEglise,  je  crois  ,  ne 
conclut  riei»  contre  la  vertu  de  la  femme;  au  contraire,  il  y  trouve 
matière  à  louer  et  à  hénir.  Le  easuiste  n  a  pas  tout-à-fait  tort. 

L'anecdote  d'Acyndinuss'estrenouvelée  nombre  de  fois  depuis  que 
Bayle  et  le  tendre  easuiste  en  ont  écrit.  Olivier-Ie-Daim ,  barbier 
et  ministre  du  roi  Louis  XI ,  fut  pendu  haut  et  court ,  au  gibet  de 
Montfaucon  ,  pour  un  fait  à  peu  près  semblable ,  non  qu'Olivier 
jouât  dans  l'aventure  le  rôle  fâcheux  du  mari  ;  loin  de  là ,  ce  fut 
l'astucieux  barbier  qui  fit  pendre  le  mari  dans  sa  prison;  et  pour 
ce  fait  il  fut  justicié  lui-même  ,  par  les  ordres  de  Charles  VIII  , 
ainsi  qu'il  est  raconté  plus  au  long  par  Du  Puy,  dans  son  Histoire 
desfcwovis,  à  l'article  Olivier-le-Daim. 

Or  la  fantaisie  vint  un  jour  à  M.  Cordellier-Delanoue  de  dra- 
matiser cette  terrible  donnée  :  il  fit  le  Barbier  de  Louis  XI  ;  il 
encadra  le  fait  principal  dans  une  action  dramatique  où  figurèrent 
tour-à-tour,  et  chacun  à  son  rang,  ces  courtisans,  soudards,  ma- 
gistrats et  bourreaux ,  qui  forment  le  fond  du  tableau  dans  toute 
peinture  un  peu  arrêtée  de  ce  formidable  quinzième  siècle.  A  son 
insu ,  toutefois  ,  tandis  qu'il  écrivait ,  le  côté  historique  de  son  livre 
allait  s'exagérant  et  s'élargissant  sous  sa  plume,  au  détriment  de 
la  fabulation  dramatique  ,  qui  chaque  jour  perdait  de  son  terrain. 
Vint  de  la  sorte  un  jour  où  l'ouvrage ,  commencé  drame  pur, 
drame  pour  les  planches  ,  s'acheva  volume ,  chronique  dialoguée  , 
presque  roman.  M.  Cordellier-Delanoue  a  parfaitement  réussi  à 
nous  montrer  Louis  XI  sous  un  jour  tout  nouveau,  avec  ses  fauves 
éclairs  de  prunelle  et  ses  clignotemens  d'yeux ,  ses  sanglantes  ca- 
resses et  ses  vengeances  hypocrites ,  sa  gaieté  moqueuse  et  sa  re- 
doutable bonhomie.  Ce  caractère  multiple  varie  successivement  du 
jeune  homme  au  vieillard  ;  car  tous  deux  passent  devant  nous  sur 
le  théâtre  démesuré  que  l'auteur  dresse  entre  ces  deux  dates  :  i^^<^- 
l4S3  ;  nous  apportons  ici  d'autant  moins  de  restrictions  à  nos  éloges 
que  tout  à  l'heure  un  grain  de  critique  ne  tardera  pas  à  s'y  mêler. 
Nous  voulons  parler  de  cette  critique  qui  porte  sur  des  erreurs  ou 
des  transpositions  de  dates  ,  sur  des  substitutions  de  faits  ;  critique 
myope  et  méticuleuse ,  qui  furète ,  loupe  en  main  ,  dans  tous  les 
recoins  d'une  œuvre  indépendante  ,  qui  adresse ,  par  exemple ,  à  un 


ALBUM.  287 

auteur  des  questions  comme  celle-ci:  «Pourvoi  faites-vous  par- 
venir à  Louis  de  France  ,  en  Dauphiné,  la  nouvelle  de  la  mort 
de  son  père  et  de  son  avènement  à  la  couronne ,  taudis  qak  cette 
époque  Louis  de  France  était  en  Bourgogne,  où  il  fit  un  séjour  de 
cinq  ans  (de  i456  à  1461  )?  — Pourquoi  votre  Olivier  aime-t-il 
la  fille  et  non  la  femme  de  votre  prisonnier  d'état,  comme  l'exige- 
rait la  sévérité  de  Thistoire  ? —  Pourquoi  (et  ce  dernier  reproche 
porte  entièrement  sur  la  vraisemblance  fondamentale  du  drame  )  , 
pourquoi  ce  passionné  barbier  est-il  si  amoureux  ,  pendant  un  laps 
éternel  de  vingt  ans,  d'une  femme  qui,  lorsqu'elle  se  rend  enfin  à 
ses  désirs ,  doit  être  âgée  de  quelque  trente-cinq  à  trente-six  ans  ? 
—  A  toutes  ces  questions  ,  M.  Delanoue  peut  répondre  en  sou- 
riant :  «J'ai  fait  cela  parce  que  cela  m'a  plu  ainsi.»  jN'ous  ne  répli- 
querons rieji  à  Un  aussi  solide  argument ,  d'autant  plus  qu'à  y  bien 
regarder,  l'exactitude  selon  l'histoire  pourrait  bien ,  par  aven- 
ture ,  n'être  pas  ici  la  vérité  selon  l'art.  En  effet ,  la  nouvelle  de  la 
mort  de  Qiarles  VIII ,  arrivant  à  Louis  Dauphin ,  en  Dauphiné, 
fournit  à  M.  Delanoue  matière  à  une  belle  scène  que  nous  n'au- 
rious  certainement  pas  lue  si  Louis  eût  reçu  la  nouvelle  en  Bouir 
gogne,  auprès  de  Philippe-le-Bon  et  He  M,  de  Charolais ,  son 
beau  cousin.  Même  excuse  pour  tout  le  reste.  Si  M.  Delanoue  sa- 
crifie quelquefois  l'historien  au  poète  romancier,  c'est  toujours  pour 
le  plus  grand  profit  de  celui-ci.  Loin  de  lui  en  voidoir  de  quelques 
erreurs  volontaires  de  dates ,  commises  çà  et  là  dans  le  cours  d'une 
histoire  dramatique  de  quarante-quatre  ans ,  nous  sommes  gens  à 
l'en  féliciter.  Selon  nous,  qui  réussit  n'a  jamais  tort;  et,  en  litté- 
rature surtout,  la  fin  justifie  les  moyens. 

Il  nous  reste  un  mot  à  dire  de  la  préface,  manifeste  original  , 
qui  a  peut-être  le  tort  de  parquer  en  catégories  d'hommes-types  et 
d'écrivains  imitateurs  l'immense  personnel  de  notre  littérature  ac- 
tuelle, personnel  assez  riche,  après  tout,  quoi  qu'en  puisse  dire  la 
mauvaise  humeur  des  critiques  dégoûtés.  M.  Delanoue  a  des  ini- 
mitiés décidées  et  des  affections  intraitables ,  et  il  formule  avec  la 
même  chaleur,  avec  le  même  emportement  les  unes  et  les  autres. 
C'est  de  la  franchise  loyale  et  généreuse,  sans  contredit,  mais 
c'est  de  la  franchise  toute  crue.  Peut-être  les  considérations  litté- 
raires qui  précèdent  le  Barbier  de  Louis  XI  contribueront-elles 
puissamment  au  succès  du  livre  ',  mais  à  coup  sûr  elles  vaudront 
de  bonnes  rancunes  à  l'auteur. 


TABLE  DES  MATIERES. 


LITTÉRATURE  ÉTRANGÈRE. 
Histoire  contemporaine.  —  M.  Canning ,  par  l'auteur 

de  l'article  sur  M.  de  Talleyrand 28 

Le  lendemain  d'une  conspiration  (eZ  ^/mûfcen).  .  .  i58 
La  Vendée  et  l'Ecosse ,  par  sir  Walter  Scott.  .  .  .  192 
Un  voyage  d'agrément  en  Espagne  (r/te  ^/Aaw&ra).  .  2o5 
Voyages.  — L'île  de  Johanna.  (^Fragments  ofVoyages 

and  Trai'els.) • 211 

Portraits  contemporains.--  Le  duc  de  Wellington.  {Con- 

temporary  portraits.  ) 260 

LITTÉRATURE  MODERNE,  etc.,  etc. 

Du  Système  social  de  M.  Charles  FouiTier 5 

Une  charte,  scènes  historiques,  par  M.  Ch.  Rabou.     .     52 
Paris.  —  Le  ministère  des  finances  ,  par  M.   A.  Bazin.     ^3 
L'hospitalité ,  par  M.  Hennequin,     .......     88 

Histoire  de  sainte  Afre ,  courtisane  ,  par  M.  Saint  Marc 

Girardin 91 

Le    pestiféré  ,  chronique   parisienne    (  1697  )  1     P^^ 

M.  ;  P. -L.  Jacob,  bibliophile 102 

Episodes  de  la  vie  d'un  poète.  —  Première  partie  :  La 
femme  diplomate,  ou  Le  malheur  d'être  bossu. — 
Deuxième  partie  :  La  prude,  ou  L'avantage  d'être 

bossu  ,  par  M.  Amédée  Pichot 123 

Le  Puy-en-Velay ,  par  MM.  Charles  Nodier  et  Taylor.  164 
Rosette  ,  histoire  du  dix-huitième  siècle ,  par  M.    J. 

Janin. 280 

Le  Grand-Saint- Antoine ,  par  M.  Rey-Dusseuil.  .  .  245 
Album 26.5 


riN    DE    LA    TABLE,